Je n’incriminerai pas le corps des surveillants militaires dans son ensemble, car j’ai rencontré parmi eux des hommes intègres, humains et consciencieux.
Les surveillants reçoivent une paye qui pourrait paraitre élevée par rapport aux traitements et salaires de la métropole. Ils touchent en moyenne 1800 francs par mois.
Mais la vie en Guyane – comme aux Antilles – est autrement chère qu’en France.
Toutes les denrées venant de l’extérieur sont à un prix exorbitant, en raison des frais des transport et des droits de douane.
Avec leur seule solde, les agents de la « Tentiaire » ne pourraient boucler leur budget, surtout ceux qui sont mariés. Tout comme les forçats, ils se débrouillent. Et il y a mille moyens, pour eux, de se débrouiller. Nombre de condamnés, dont les parents sont aisés, ont recours à l’intermédiaires de surveillants pour recevoir de l’argent de chez eux. (Car ils ne peuvent en recevoir d’une façon licite.)
Cependant, les travailleurs des chantiers ont la possibilité d’améliorer leur ration, dans la limite qui leur est permise par le chef de camp, grand manitou dans ces lieux perdus dans la brousse.
La tâche accomplie, les uns vont en forêt tendre des pièges et des collets pour attraper du gibier ; d’autres vont à la pêche où à la chasse aux papillons. Ceux-ci sont recherchés par les collectionneurs, en raison de la richesse et de la variété de leurs coloris. Certains vont chercher au loin des lianes, avec lesquelles ils feront de la vannerie. Il en est qui vont à la recherche de certains fruits qui ont une valeur marchande. Enfin, chacun tire son épingle du jeu. Ce qui n’empêche pas de tomber malade. Aussi, les condamnés redoutent-ils d’être envoyés en chantier.
Sur le papier – si les règlements en la matière avaient été strictement observés – la nourriture aurait pu paraître plus que suffisante, autant que variée.
Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
En principe, donc, nous avions droit à ceci :
750 grammes de pain de bonne qualité ;
250 grammes de viande fraiche quatre jours par semaine. Les autres jours :
200 grammes de viande de conserve ou bien :
180 grammes de lard ; avec 50 centilitres de bouillon.
Pour le repas du soir et cinq fois par semaine :
100 grammes de légumes secs (haricots blancs ou rouges, lentilles ou pois cassés), et les deux autres jours de la semaine :
L’histoire de Paul Roussenq, condamné à vingt ans de travaux forcés pour avoir brûlé ses effets militaires dans une cellule où il était enfermé, est des plus simples.
En deux mots, la voici.
À seize ans, il a quitté la maison familiale pour éviter une correction de son père, à l’occasion d’une vétille…
Il partit au hasard des chemins, travaillant de ci, de là.
C’était en 1903.
Il arriva dans les environs de Chambéry lorsqu’il fut arrêté par des gendarmes.
Paul Roussenq réécrit ses souvenirs pour au moins trois raisons. Cette activité vient briser l’oisiveté, l’apathie et le désœuvrement consécutifs à la claustration. Éternel insatisfait, l’homme éprouve ensuite le besoin continuel de corriger ses écrits, de reprendre et de rectifier ses souvenirs, de rajouter et de préciser des faits. L’ensemble de ses récits et poèmes peuvent enfin et à l’occasion constituer une source de revenus d’autant plus appréciable que, depuis sa rupture avec le parti communiste au début de l’année 1934, Roussenq vit dans l’indigence, alternant les périodes d’hospitalisation et d’emprisonnement quand il n’est pas sur les routes de France et de Navarre. L’anarchiste, libre de toute attache, a quitté en mai 1935 Aimargues dans le Gard où il résidait depuis son retour d’URSS. La main de la justice le condamne à deux mois de prison le 25 mai à Belfort pour infraction à l’interdiction de séjour[1] ; le 15 juin, le parquet de Dijon lui inflige par défaut 100 francs d’amende pour n’avoir pas payé son titre de transport le 9 mai précédent[2]. Il est arrêté en 1936 à Montpellier[3]. En janvier et février de cette année parait « l’Enfer du bagne » dans les colonnes du Républicain du Gard. C’est la septième version des souvenirs de bagne que l’on peut lire désormais grâce à la numérisation de la presse régionale par Gallica, le site internet de la Bibliothèque Nationale de France.
Le décret présidentiel du 6 août 1929 ordonne la libération du forçat 37664. L’intense campagne menée par le Secours Rouge Internationale et le Parti Communiste a porté ses fruits. Ou presque… Paul Roussenq est libre ; il signe aux îles du Salut le procès-verbal de notification de la mesure de clémence le 30 septembre. Roussenq est désormais forçat de 4e catégorie 1e section ; il porte matricule 16185. Pour autant la fin des travaux forcés ne signifie pas le retour en France. L’article 6 du décret-loi impérial du 30 mai 1854 impose un temps de résidence dans la colonie, égal à celui de la condamnation si celle-ci est inférieure à huit ans. C’est ce que l’on appelle le doublage. Au-delà d’une peine de huit années, la résidence obligatoire devient perpétuelle. Paul Henri Roussenq, condamné à vingt ans en 1908, n’est ainsi que libre de végéter à Saint-Laurent où il débarque au début du mois d’octobre. L’honnête homme, qui a passé plus de onze ans dans les cachots de l’île Saint-Joseph, doit théoriquement se signaler aux services de police de la colonie deux fois par an et ne pas se trouver autre part que dans la commune pénitentiaire. Il doit aussi subvenir par lui-même à ses besoins.
C’est aux îles du Salut que Jacques Antoine Vila, jeune vagabond et voleur par nécessité, rencontre des anarchistes vers 1895 : « De leurs conversations empreintes de ce cachet tout particulier de solidarité, de leur attitude énergique et dédaigneuse, commandant le respect aux gardiens eux-mêmes qui jamais n’osent se livrer sur eux à une voie de fait, je concluais, moi qui n’avais été qu’un voleur inconscient, c’est à dire un révolté sans savoir, qu’une grande force morale devait animer ces hommes […]. Cette poignée de révolutionnaires jetés comme des bêtes fauves sur un autre continent étonna par sa résistance solidaire et son mépris de la mort. »
Le décret du 6 juin 1930 organise un découpage territorial de la Guyane où les 90 % de l’espace intérieur deviennent une unité administrative autonome placée sous la seule autorité de l’administration coloniale : l’Inini. Le gouver-neur Siadous envisageait une politique de mise en valeur par de grand travaux et préconisait l’envoi d’environ 1 500 détenus « annamites », estimés plus laborieux. Le terme est générique, il désigne les Indochinois venant aussi bien de l’Annam, que du Tonkin ou de la Cochinchine. En janvier 1931, trois Établissements Pénitentiaires Spéciaux (les EPS sont indépendants de l’AP) sont créées pour les accueillir : La Forestière à Apatou, Saut-Tigre à Sinnamary et Crique-Anguille à Tonnegrande.
C’est la commission disciplinaire des îles du Salut, chargée de statuer sur les infractions aux règlements, qui permet à Paul Roussenq (1885-1949) d’acquérir la notoriété. Son dossier pèse 5,3 kilogrammes ! Plus de 4 000 jours passés entre quatre murs dans le quartier cellulaire de l’île Royale ou dans les sinistres cachots de l’île Saint-Joseph. À cela vient s’ajouter le temps gracieusement offert à la suite de six passages devant le TMS ; soit deux ans de prison pour refus de travail (1912) et outrage (1927), deux ans de travaux forcés pour tentative d’évasion (1915), et cinq ans de réclusion pour voie de fait sur la personne d’un médecin militaire (1917).
5 juin 1923, le journaliste du Petit Parisien qui débarque du Biskra à Cayenne n’est pas un inconnu. Albert Londres a trente-neuf ans et une carrière déjà bien remplie. Après un éphémère poste de comptable à Lyon dans la Compagnie Asturienne des Mines, l’Auvergnat qui s’imagine poète[1] monte à Paris et devient le correspondant du journal lyonnais Le Salut Public en 1904. Deux ans plus tard, il arpente les couloirs du Palais Bourbon et suit l’activité parlementaire pour Le Matin. C’est encore un anonyme qui ne signe pas ses papiers qui, le 30 juillet 1914, interviewe Jean Jaurès quelques heures avant l’assassinat du tribun socialiste. Réformé pour raison de santé, il est un des rares journalistes disponibles du Matin pour couvrir les opérations de guerre. Son nom apparait pour la 1e fois dans l’édition parisienne du quotidien le 21 septembre 1914 :
« Ils ont bombardé Reims et nous avons vu cela ! »[2]
Douze mois pour honorer la mémoire des vaincus ? « Prisonnier de guerre sociale, je suis au bagne et j’y reste » écrivait Alexandre Jacob à sa mère en septembre 1914. Comme des centaines d’autres anarchistes entre 1880 et 1930, il est passé devant les tribunaux. Leur crime à tous ? Incitation au meurtre, à l’incendie et au pillage, outrages à agents, brigandage, cambriolage, fabrication de fausse monnaie, assassinat, attentats, désertion… Certains ont embrassé la Veuve ; d’autres ont été enchristés ; beaucoup furent envoyés loin de la métropole, avec les îles du Salut en Guyane et la Nouvelle-Calédonie comme seul horizon expiatoire à leurs atteintes à l’État, aux personnes et à la propriété. Force est de constater que, la peur du drapeau noir aidant, ils sont attendus de pied ferme ! Ils sont craints aussi.
Nous avons vu que le législateur avait voulu, à côté du Châtiment, susciter l’amendement et le relèvement du condamné.
Malheureusement, il n’en a pas été ainsi.
Une répression brutale, des excès de toutes sortes, une méconnaissance absolue de la psychologie humaine, ont enlisé plus profondément encore dans le bourbier ces hommes que la Société avait frappés.
Pourtant, un administrateur haut placé, animé de sentiments profondément humains, essaya de rénover cette mentalité rétrograde, de mettre un terme à ces errements. Ce fut le Directeur général de l’Administration pénitentiaire au Ministère des Colonies, M. Schmidt.
Il rédigea des Instructions à l’usage des fonctionnaires et agents des services pénitentiaires[1], qui sont un modèle du genre.
Pour beaucoup de bagnards, la libération était une mauvaise farce. Au Bagne, ils avaient la ration d’assurée, tandis que l’après-Bagne était lourd d’incertitude et d’inconnu.
La Tentiaire fournissait à chaque libéré un complet de toile bleu, une chemise, des souliers-godasses et un chapeau. Si l’intéressé avait quelque argent à son pécule, on lui en remettait la moitié – le restant étant réservé pour le cas d’une hypothétique rentrée en France. Après cela, débrouille-toi !
Il fut un temps où il y avait du travail pour tous les libérés, lorsque l’exploitation du balata était florissante en Guyane.
Mais la découverte du caoutchouc synthétique, l’accumulation pléthorique des stocks sur les marchés mondiaux, portèrent un coup mortel à la production locale – dont la qualité était d’ailleurs médiocre.
À partir de cette époque, sur un millier de libérés répartis en Guyane, deux cent environ étaient employés à des travaux salariés, une centaine travaillaient ou s’étaient établis à leur compte et la grande majorité en était réduit à vivre d’expédients. Un certain nombre de libérés recevaient des subsides de leurs familles, plus ou moins régulièrement.
Saint-Laurent était le grand centre de résidence des libérés.