Aphorisme des îles du Salut
samedi 8 août 2026 par JMD

Accommodons-nous de notre sort en vivant le mieux possible, sans oublier toutefois que le sachant-vivre implique le savoir-mourir.
Lettre à Marie Jacob, 30 juillet 1917

Accommodons-nous de notre sort en vivant le mieux possible, sans oublier toutefois que le sachant-vivre implique le savoir-mourir.
Lettre à Marie Jacob, 30 juillet 1917

La vie aussi est une guerre, et une guerre qui, encore que plus hypocrite, est tout autant implacable que l’autre. Comme dit l’autre, vivre c’est assassiner. Il n’y a pas que la mitraille qui tue ; il y a des sourires homicides.
Lettre à Marie Jacob, 13 mai 1916

Il ne faut pas accorder une foi aveugle à tous ces toniques présentés et prescrits à grand renfort de publicité. On ne radoube pas des tissus comme une coque de navire. On peut survivre à de fortes secousses mais personne n’a encore pu revivre.
Lettre à Marie Jacob, 13 mai 1916

La vie aussi est une guerre où il faut se résigner à être gland quand on ne peut pas être cochon. Et même quand on a le rare avantage de pouvoir être le compagnon de saint Antoine, faut-il constamment se tâter les cuisses et ne pas se dissimuler que, tôt ou tard, cela aussi sera de succulents jambons qui feront les délices d’un ver, d’un poisson ou d’une plante.
Lettre à Marie Jacob, 7 février 1916

Je lui souhaite de pouvoir tuer beaucoup d’ennemis et d’éviter qu’on lui rende la pareille. C’est tout l’art de la guerre, de toutes les guerres.
Lettre à Marie Jacob, 24 mai 1915

Car, au fond, il n’y a pas de douleur en soi. La douleur est un jugement et non un fait. C’est un phénomène purement cérébral.
Lettre à Marie Jacob, 19 avril 1915

Il faut avoir le dédain de la mort et, comme Sénèque, se dire : « Si je voyais le monde embrasé d’un incendie universel, je songerais que, dans cette ruine immense, je n’ai rien à perdre. »
Lettre à Marie Jacob, 5 février 1915

N’est-ce pas la plus belle chose, la plus sublime des sensations que de mourir les armes à la main ? Toute question de subjectivisme et de métaphysique à part, ceux-là sont à envier et non à plaindre. Ce qui est triste, ce qui est pitoyable, suprêmement lamentable, c’est ce suicide de tous les instants, c’est cette mort graduelle, goutte à goutte, que l’on nomme vie tranquille, cette vie cénobitique des capucins, des limaces et des forçats.
Lettre à Marie Jacob, 19 novembre 1914

Roland et Louis portent le même nom. Roland est graveur, photographe, dessinateur, serial-artiste trancheur à la tronçonneuse. Il a redonné vie à Louis. Louis Cros est mort il y a fort longtemps. Anonyme, perdu, vaincu de guerre sociale en Guyane dans une époque que d’aucuns oseraient qualifier de belle. Louis a vraiment existé même si l’auteur de L’Incorrigible a déplacé son histoire d’une cinquantaine d’année pour mieux mettre en valeur le traitement pénal de la question délinquante en cette fin de XIXe siècle. Louis est bagnard, Louis est le personnage de L’Incorrigible, un formidable roman graphique sans parole paru aux éditions de L’Echappée.
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Dans la case, le forçat est chez lui : il y mange, il s’y repose, il y dort.
C’est là qu’il exécute ses travaux d’amateur, grâce auxquels il peut améliorer son sort. C’est là aussi qu’il se distrait. Dans la case, enfin, se déroulent les manifestations de sa vie intime.
Les surveillants y pénètrent rarement.
Il est dix heures ; les condamnés viennent de rentrer du travail et les hommes de soupe sont de retour de la cuisine apportant les plats, lesquels comportent chacun dix rationnaires.
Chacun a pris son pain, a posé sa gamelle autour du plat de viande et du seau à bouillon et la distribution se fait. Souvent, la viande n’est pas fameuse et le bouillon n’est que de l’eau chaude ; n’importe, on va y parer. Les commerçants sont affairés ; ils s’empressent de satisfaire leurs clients. Ragoûts, nouilles, fruits, épicerie, café, remplaceront avantageusement la ration administrative[1].
Après ce repas, les uns se livrent à la sieste, les autres au jeu ou à la lecture. Les industrieux se mettent à l’ouvrage. A deux heures, c’est la sortie pour le travail ; préalablement, l’appel est fait devant chaque case. A six heures du soir, c’est la rentrée. On sert les légumes et le bouillon, à moins que ce soit du riz – et alors le repas est vite servi.
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À Monsieur
Le Docteur Niel,
Médecin-Chef
Du C.S. S de Sisteron
où il représente la
Science et l’humanité
P. R Février 1942
Paul Roussenq
Poème de la géhenne
Pour tout observateur qui le scrute et le sonde,
Le Bagne est en petit ce qu’en grand est le monde,
Mais la honte n’est point, en ce milieu pervers
Où se montrent à nu le vice et les travers.
Le chancre social qui sans cesse suppure,
En rongeant sourdement l’œuvre de la nature;
Les tares, les noirceurs et les expédients –
Forfaits prémédités, méfaits inconscients –
Tout ce qui dégénère et tout ce qui ravale,
Comme en pays conquis cyniquement s’installe.
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Les Allobroges
7ème année, n° 1309,
mercredi 10 mars 1948, p. 2.
Mes tombeaux
souvenirs du bagne
par Paul Roussenq, L’Inco d’Albert Londres
XXXIV
A Sisteron, à Fort Barraux les internés se disputaient les épluchures et le pou était roi
A SISTERON
Je fus d’abord envoyé dans un camp de la Haute-Vienne. Huit jours après, je fus transféré à Sisteron. C’est à la citadelle de la patrie de Paul Arène qu’était Situé le camp. Les anciennes casemates étaient bondées d’internés famé-Piques, au nombre de 250 environ. Il y avait là un peu de tout, militants politiques et syndicalistes, récidivistes, souteneurs, patrons de maisons, commerçants qui avaient enfreint les prescriptions du ravitaillement. Lire le reste de cet article »
Les Allobroges
7ème année, n° 1284,
mardi 10 février 1948, p. 2.
Mes tombeaux
souvenirs du bagne
par Paul Roussenq, L’Inco d’Albert Londres
X
Une fleur s’épanouissait parmi toutes les turpitudes; et cette fleur c’était MAMAN
C’est pourquoi le Bagne avait la mentalité spéciale, son opinion publique et sa morale négative. Les bagnards avaient des besoins et des aspirations qu’il fallait satisfaire, coûte que coûte. Rejetés de la Société qui les ignorait, ils se créaient une manière de vivre qui pouvait heurter les idées reçues, mais qui leur convenait à eux, à défaut d’une vie régulière.
Un esprit de solidarité animait tous les membres de cette communauté de réprouvés. Si leurs faits et gestes n’étaient pas toujours marqués du sceau de l’élégance, ils l’étaient souvent par celui d’une impérieuse nécessité. Lire le reste de cet article »
Les Allobroges
7ème année, n° 1279,
mercredi 4 février 1948, p. 2.
Mes tombeaux
souvenirs du bagne
par Paul Roussenq, L’Inco d’Albert Londres
VI
TROIS JEUN ES PARISIENS DE 17 ANS ALLAIENT FINIR LEUR VIE EN GUYANE POUR AVOIR DÉPOUILLIÉ UN IVROGNE
Pauvres types ; ils y seraient bientôt à la Guyane… La plupart d’entre eux y laisseraient leurs os, en même temps que leurs illusions perdues. Je considérai mes compagnons, in petto, sous l’angle humain du psychologue averti. Et je pouvais me rendre compte que beaucoup d’entre eux, irrémédiablement voués à l’abime, auraient pu être sauvés si, au lieu de les châtier sans merci, la société les avait préservés ou secourus. A cette époque, la responsabilité pénale jouait à partir de l’âge de seize ans (depuis, elle a été élevée à dix-huit ans). Lire le reste de cet article »
Nos cerveaux peuvent difficilement concevoir ce qu’est comme carnage et dévastation la guerre actuelle. Seuls, les experts en art militaire en ont une idée exacte, et ceux-là se comptent. As-tu songé à cela ? Bien sûr. C’est peu de chose que de mourir en combattant ; mais se laisser tuer comme un pigeon au tir de Monte-Carlo, c’est une autre affaire.
lettre à Marie Jacob, îles du Salut, 20 octobre 1914
(photographie : ossuaire de Douaumont, Meuse, octobre 2020)