En somme et pour conclure, ce lieu d’infamie qui aurait dû être un sanatorium n’est pas autre chose qu’un vaste cloaque, un dépotoir de déchets humains, un terrain admirablement préparé pour les anéantir dans un minimum de temps.
Le régime pénitentiaire français n’a pas lieu d’en être fier.
C’est peut-être pour cela que le Nouveau Camp a été relégué en pleine brousse et qu’on l’a entouré d’une haute palissade, comme si l’on voulait cacher aux yeux profanes la hideur de son intérieur et le stigmate de ses hôtes.
La répression judiciaire
Une juridiction spéciale réprime les délits et les crimes commis par les condamnés en cours de peine. Le tribunal maritime spécial, qui siège tous les trois mois à Saint-Laurent, est chargé de prononcer les peines encourues.
Paul Roussenq réécrit ses souvenirs pour au moins trois raisons. Cette activité vient briser l’oisiveté, l’apathie et le désœuvrement consécutifs à la claustration. Éternel insatisfait, l’homme éprouve ensuite le besoin continuel de corriger ses écrits, de reprendre et de rectifier ses souvenirs, de rajouter et de préciser des faits. L’ensemble de ses récits et poèmes peuvent enfin et à l’occasion constituer une source de revenus d’autant plus appréciable que, depuis sa rupture avec le parti communiste au début de l’année 1934, Roussenq vit dans l’indigence, alternant les périodes d’hospitalisation et d’emprisonnement quand il n’est pas sur les routes de France et de Navarre. L’anarchiste, libre de toute attache, a quitté en mai 1935 Aimargues dans le Gard où il résidait depuis son retour d’URSS. La main de la justice le condamne à deux mois de prison le 25 mai à Belfort pour infraction à l’interdiction de séjour[1] ; le 15 juin, le parquet de Dijon lui inflige par défaut 100 francs d’amende pour n’avoir pas payé son titre de transport le 9 mai précédent[2]. Il est arrêté en 1936 à Montpellier[3]. En janvier et février de cette année parait « l’Enfer du bagne » dans les colonnes du Républicain du Gard. C’est la septième version des souvenirs de bagne que l’on peut lire désormais grâce à la numérisation de la presse régionale par Gallica, le site internet de la Bibliothèque Nationale de France.
En l’année 1924[1], me trouvant dans un cachot de la Réclusion cellulaire, j’entendis le guichet s’ouvrir et dans son encadrement je vis apparaître la sympathique tête du Commandant Masse. Il me dit ceci :
« Roussenq, il y a ici un journaliste de Paris qui vient se renseigner sur le Bagne ; il demande à vous voir. Nous allons vous laisser seul avec lui et vous pourrez lui dire tout ce que bon vous semblera. »
Ici, une parenthèse.
Le Commandant Masse, qui dirigea à plusieurs reprises les Iles du Salut, était un fonctionnaire qui ne manquait pas de doigté. Sévère à l’occasion, il savait « passer la main » quand il le fallait. En somme, c’était un opportuniste. Il s’était longuement entretenu à mon sujet avec le visiteur qu’il venait de m’annoncer – et cela, d’une façon tendancieuse.
Le guichet ayant été repoussé, la porte s’ouvrit pour livrer passage à un homme qui ne payait pas de mine par sa stature, ni par sa corpulence. Les yeux bleus étaient d’une singulière douceur ; une légère barbe blonde, encadrait un visage ascétique.
À une vingtaine de kilomètres de Saint-Laurent-du-Maroni, sur les bords d’une crique[1], se trouvaient deux groupes de baraquements en bois. Le premier, était le camp libre, le second (entouré de palissades) était le camp disciplinaire des Incorrigibles de Charvein.
Il était formé de plusieurs cases, dont les murs étaient constitués de poteaux à travers lesquels on pouvait voir ce qui se passait et entendre ce qui se disait à l’intérieur.
C’est là où l’on envoyait tous ceux qui avaient encouru plus de trois mois de cachot dans un même trimestre, ainsi que les évadés punis disciplinairement ou acquittés par le Tribunal Maritime spécial.
Charvein ! Ce mot résonnait lugubrement aux oreilles de ceux qui ne connaissait la chose que par ouï-dire. Il était l’évocation d’un cauchemar pour les autres qui savaient…
En principe, il fallait six mois de bonne conduite en ces lieux, pour en être déclassé, mais ce minimum de séjour obligatoire était, en fait, largement dépassé.
Les « Incos », ainsi qu’ils étaient dénommés par abréviation, étaient soumis à des travaux extrêmement pénibles. Complètement nus, de la tête jusqu’aux pieds – à part une sorte de léger caleçon […] au-dessus des genoux et appelé là-bas trousse-c… – ils partaient avant le jour pour rejoindre l’abattis, situé à plusieurs kilomètres. Avec un quart de café dans le ventre, ils devaient abattre de l’ouvrage jusqu’à onze heures.
Le public a toujours été avide d’être entretenu des choses du Bagne. Albert Londres, ceux qui ont suivi ses traces, se sont efforcés de satisfaire cette curiosité.
Ils l’ont fait avec cette maîtrise, cette objectivité qui leur sont propres – selon leur tempérament et l’angle de leur point de vue.
Cependant, ce n’est pas en y séjournant trois semaines ou un mois, que l’on peut décrire le Bagne sous ses multiples aspects. Celui-là seul qui a été nourri dans le sérail, peut en connaître tous les détours.
En 1925 a eu lieu la réforme du Bagne. Mais toutes modifications, toutes transformations ne sauraient altérer son visage, qui porte la marque de la pérennité[1].
Aujourd’hui… l’archaïque réglementation des prisons demeure ce qu’elle était au siècle dernier
La loi de 1854, qui a décrété la transportation hors du territoire métropolitain, était un progrès certain sur l’organisation des bagnes maritimes.
A leur tour, les décrets du 4 septembre 1891 constituaient un nouveau pas en avant, par l’adoucissement du régime imposé.
Enfin, les décrets de 1925, dont nous avons montré la haute portée humanitaire, venaient couronner cette succession de mesures d’adoucissement. Lire le reste de cet article »
Une retentissante enquête avait changé la face des choses et humanisé le Bagne
Cet article ne m’est pas seulement personnel, c’est aussi une synthèse, le résultat d’une étude psychologique extrêmement fouillée. Albert Londres m’a prêté des propos que je n’ai pas tenus – mais que j’aurais pu tenir en les extériorisant.
Il a dit : « Je pénètre dans le cachot, Roussenq voit quelqu’un qui n’est ni un porte-clefs, ni un surveillant ; il s’écrie : un homme ». C’est à dire un homme libre qui n’est pas un garde-chiourmes.
Il a dit aussi : « Aux abords du camp, L’Inco avait gravé sur l’écorce d’un arbre : « Face au soleil, Roussenq crache sur l’humanité ». Et c’est là qu’apparait, en pleine lumière, la géniale psychologie du grand reporter. Lire le reste de cet article »