Seules cinq lettres de Jacob à sa mère couvrent le deuxième semestre 1916 ; la guerre continue son œuvre de mort en Europe et le forçat n’est pas dupe à 7000 km de l’hexagone des nouvelles d’une victoire imminente auquel le bourrage de crâne médiatique aimerait faire croire. Passé à la deuxième classe depuis le 1er avril, le matricule 34777, qui poursuit ses études de droit et de criminologie en autodidacte, voit ses conditions de détention s’améliorer. Cela signifie un comportement conforme aux règlements et un détenu relativement calme aux yeux de l’AP. Cela prouve surtout la circonspection de Jacob et ses efforts pour éviter tout repérage nuisible à ses inavouables entreprises.
Certes, à première vue et si l’on se fie aux apparences, cette opinion erronée peut se défendre. Tous les jours on enregistre en moyenne une douzaine d’évasions. Les condamnés ont la facilité de quitter les chantiers à chaque instant ; ils peuvent traverser le fleuve Maroni, pour aller en Guyane Hollandaise, ou bien descendre son cours pour prendre la mer et aller aborder en Guyane Anglaise ou au Vénézuéla. De ce fait, ils sont partis évadés.
Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Les forçats en rupture de ban qui vont se réfugier dans les pays voisins y sont reçus en indésirables et traités comme tels.
On les arrête et on les détient deux ou trois mois, puis on les renvoie en Guyane une fois les formalités de refoulement accomplies.
L’institution des porte-clés, condamnés auxiliaires au service de l’Administration ne pouvait légalement couvrir ces sévices abominables.
Mais il ne faut pas parler en Guyane de légalité. Le silence était de rigueur aux Incos, de jour et de nuit. Défense de fumer. Ils couchaient aux fers sur la planche, côte à côte. À leurs pieds se trouvaient des boîtes vides de conserves, pour satisfaire à leurs besoins naturels.
On ne leur donnait la soupe du soir qu’une fois accomplie l’opération du ferrage.
Ainsi il advenait qu’au moment du repas quelqu’un éprouvait le besoin d’aller à la selle, la diarrhée sévissant à l’état endémique ; les voisins, dès lors, en prenaient plus avec le nez qu’avec une pelle…
« J’ai cessé cette lutte du fait de mon arrestation mais je l’ai reprise au bagne sous une autre forme et par d’autres moyens » écrit l’ancien cambrioleur Jacob à Jean Maitron en 1948. Le matricule 34777 débarque aux îles du Salut le 13 janvier 1906. Le « prisonnier de guerre sociale » est attendu de pied ferme. Mais Alexandre Jacob, ou Barrabas dans les écrits de Dieudonné (1930) et du commandant Michel (1937), pragmatique, en impose à ses codétenus et parvient à tenir tête à l’AP notamment par une connaissance quasi-encyclopédique des lois, décrets et règlements qui régissent le bagne. Il sait profiter de la moindre faille dans le systémisme carcéral pour tenter un bon coup : projet avorté d’un mariage blanc orchestré depuis Paris en 1908 par Charles Malato et qui lui aurait permis de s’évader depuis le continent, envoi par sa mère d’un revolver Le Gaulois caché dans une boîte de sardines en 1910, projet de faire sauter le vapeur Maroni en 1916, échec l’année suivante d’une évasion en faisant croire à une mort apparente après absorption de chlorhydrate de morphine, chantage orchestré sur des surveillants volant le courrier et les colis des bagnards…
Pour la plupart de ces hommes – la presque totalité –, dont la Guyane sera le tombeau, il y a en eux une lueur qui ne s’éteindra qu’avec la vie : l’espérance. Même dans les pires conjonctures, ils espéreront toujours et quand-même. Le mirage de l’évasion ne cesse de les attirer ; cette pensée ne cesse de les hanter.
Les forçats, pour désigner cette chose précieuse et inestimable entres toutes – la liberté – emploient une métaphore touchante dans sa concision : la Belle.
Pour eux, « la belle » c’est de partir au loin vers l’Inconnu, n’importe où ; c’est de respirer un autre air sous d’autres cieux – ne plus entendre la cloche, ne plus voir de casques.
C’est aussi l’espoir tenace, en leur cœur, de revoir un jour la maman et de l’étreindre en versant de douces larmes…
Fuir le Bagne, ses tourments, ses bassesses et ses servitudes, le fuir à tout prix – le reste n’importe ! Lorsque les projets sont mûris, il s’agit de les concrétiser en des préparatifs appropriés, avant que de les mettre à exécution.
Quand arrivait le courrier les libérés qui s’improvisaient dockers étaient plutôt escamoteurs
Je dus pourtant m’y résoudre moi-même, momentanément.
Le cimetière des libérés se trouvait à la lisière de la brousse. Une croix, un nom, vite effacé par le pluies. Il était bien garni…
L’arrivée du courrier était un évènement considérable, chaque mois. Surveillants et fonctionnaires, transportés et libérés, élégantes dames aux couleurs voyantes, gamins à demi nus et, noiraudes fillettes envahissaient les abords de l’appontement dès que le courrier de France était annoncé. Lire le reste de cet article »
« Le sort tomba sur le plus jeune » Quatre fugitifs tenaillés par la faim dévorèrent un camarade
Naturellement, ces outlaws étaient armés. ils vivaient là en paix. On essaya de les déloger, à plusieurs reprises. On fit appel à la troupe, à la gendarmerie. En vain. Bien à l’abri dans leurs retranchements, voyant sans être vus, ces coureurs de brousse demeuraient inexpugnables. On dut y renoncer.
Les annales du Bagne gardent le souvenir de tragiques évasions. Celle par exemple, dont la brousse vénézuélienne devait être le témoin d’un macabre épisode. Lire le reste de cet article »
Du fond de la plus noire détresse luisait, au cœur des condamnés, un espoir : la Belle
Le plus marquant de tous les bourreaux qui se succédèrent à la Guyane, fut certainement le dénommé Hespel, dit Chacal. Il avait passé par tous les degrés de la filière : Maison de correction, Maison Centrale, Bataillons d’Afrique, Travaux forcés, Détention perpétuelle à titre militaire. Gracié de cette dernière peine, il était venu s’échouer au Bagne.
C’était un drôle. Il allait visiter régulièrement ses clients éventuels, leur apportait des douceurs et du tabac. Lire le reste de cet article »
La visite incognito (?) du Procureur général bouleversait les habitudes du bagne
« C’est bien vous le « nègre » ? demanda le Président – « Oui, Monsieur le Maréchal » – « Eh bien ! mon garçon, je vous félicite de l’être doublement. Ça vous revenait de droit. Continuez ! »
L’élève Liontel continua. Pour le moment, il était Procureur Général. Dès qu’il reçut la lettre de Charvein, il ne fit qu’un bond pour réquisitionner un vapeur à destination de Saint-Laurent. Comme un de ces vapeurs devait partir dans la soirée, il décida de le prendre sans retard, en emmenant son secrétaire particulier.
Au camp de CHARVEIN, ou l’odieux rejoint l’étrange, deux gardiens jouèrent une vie à la belote
Lorsque ces damnés du Bagne regagnaient leurs cantonnements, c’était pour eux un immense soulagement.
Pourtant, ils y trouvaient encore la menace de la férule toujours présente. Les cases, construite, sur pilotis, étaient agencées d’une telle façon que les surveillants pouvaient se rendre compte de ce qui s’y passait à chaque instant.
II ne fallait parler qu’à voix basse, sinon c’était le « mitard ». En revenant du travail, les hommes revêtaient leurs effets d’habilement qu’ils conservaient durant la nuit. Le soir, on ne leur apportait la soupe qu’une fois accomplie l’opération du ferrage. Souvent, quelqu’un se trouvait indisposé ; il se soulageait dans la boite de conserve qui servait de tinette à chacun (sans couvercle). Ses voisins qui mangeaient, en prenaient plus avec les narines qu’avec une pelle… Lire le reste de cet article »
L’intermédiaire-roi s’engraissait sur le dos du bagnard le tondu
L’animation est plus grande qu’à la sieste. Les tournées de café et de thé se succèdent d’une façon ininterrompue. Nombreux sont les amateurs de bonbons, de beignets et de nougat. Personne ne dort. Ceux qui ne travaillent pas se livrent au jeu, tentent leur chance, se font plumer et retournent à leur place, honteux et confus. Ils recommencèrent le lendemain.
Plus modestes, les joueurs de belote jouent des consommations. Une mandoline se met en action, une discussion s’élève, parfois des coups sont échangés : ce sont là des incidents ordinaires et tout à fait négligeables. Lire le reste de cet article »
Le voyage de Georges est sans retour. C’est du moins ce qu’il y a d’écrit sur la 1e de couverture du beau livre de Solveig Josset qui sortira officiellement en juin 2022 au Verger des Hespérides. Il est d’ores et déjà disponible sur le site internet de la chouette maison d’édition nancéenne, spécialisée dans le livre jeunesse. Elle vient de frapper un grand coup dans l’historiographie des bagnes guyanais en offrant à ses jeunes lecteurs la connaissance des camps de travaux forcés de la colonie française d’Amérique du Sud. Georges Bienvenu a réellement existé. Il portait le matricule 38523. Il est décédé aux camps des Hattes (aujourd’hui la commune d’Awala-Yalimapo) le 8 décembre 1912. Un parfait inconnu, un anonyme parmi les quelques 100 000 hommes et femmes punis, envoyés loin de la métropole (Nouvelle-Calédonie comprise) entre 1852 et 1938. Son arrière-arrière-petite-fille a décidé de réinventer son histoire. Elle n’est pas jolie mais c’est un pavé, une brique frappée du sceau de l’Administration pénitentiaire, que le môme va manger dans sa face. Lire le reste de cet article »
Il y a un peu plus de quinze ans, le magazine L’Histoire se demandait ce qui pouvait bien faire « courir » Michel Pierre pour dresser le portrait de cet historien « aux vastes curiosités » (n°287, mai 2004). Amateur de bandes dessinées, cet ancien directeur des salines royales d’Arc-et-Senans est aussi, et surtout, un des éminents spécialistes de l’histoire carcérale de la Guyane. Nous nous sommes abondamment servis de ses travaux pour les besoins de nos recherches sur l’honnête cambrioleur devenu Barrabas, matricule 34777. Nous avions envisagé d’interviewer Michel Pierre dès la création du Jacoblog en 2008. Le contact fut repris à l’occasion de la sortie du livre Des hommes et des bagnes du docteur Léon Collin chez Libertalia en avril 2015. Un an plus tôt, l’historien relevait d’ailleurs l’importance de ce témoignage dans le numéro 64 des Collections de l’Histoire (juillet-septembre 2014) … et nous envoya par la suite – soit sept ans – ses éclairantes réponses à nos dix questions. Lire le reste de cet article »