Si le forçat 34777 déclare vivre comme « un ermite » aux îles du Salut le 7 février et se placer sous la fraternité de Saint Antoine, patron des marins, des naufragés… et des prisonniers, les liens avec le monde des hommes libres et honnêtes, aussi ténu soit-il, lui permet de résister et de briser l’oppression carcérale. La correspondance avec Marie, sa mère, est alors doublement salvatrice. Elle maintient d’abord les réseaux de soutien et les codes utilisés invitent à la prudence pour ce premier trimestre 1916. Les nouvelles vont vite, le conflit s’enlise. À Verdun, les Allemands ont été stoppés. Mais Jacob, plus sensible à la lecture du Courrier de Genève, n’est pas dupe du bourrage de crâne orchestré dans la presse nationale. La famille imaginaire de Barrabas entre ainsi en scène dans le conflit mondial qui secoue le monde.
Il y a dix-sept ans, l’articleL’Oncle et les PDrévélait le point de vue du Dr Louis Rousseau sur les pratiques homosexuelles dans les camps de travaux forcés en Guyane. Dix-sept ans plus tard, nous avons mis la main sur le numéro 30 du Crapouillot consacré en 1955 à l’homosexualité. Le magazine de la première série de l’après-guerre du journal (1948-1967) de Galtier-Boissière n’a pas encore revêtu l’uniforme brun de l’extrême-droite ; il traite de l’homosexualité et consacre tout une partie sur cette pratique sexuelle au bagne. Le Crapouillot n’hésite pas alors à reproduire l’intégralité de la prose de Louis Rousseau dans Un médecin au bagne (éditions Fleury 1930, réédition Nada 2020) sur le sujet. L’introduction qui en est faite met en valeur « un livre fort attachant » . Le numéro du journal anticonformiste est assorti d’une intéressante iconographie que l’on ne trouve ni dans le livre de l’ami de l’honnête cambrioleur ni dans la récente étude Mauvais garçons et jolis mômes parue en avril 2026 aux éditions Hors Champs. L’article reprend notamment la reproduction de la superbe aquarelle d’André Dignimont (1891-1965), Les bagnards à Saint-Laurent-du-Maroni que l’on peut trouver en couleur dans l’édition de luxe du livre du créateur du Crapouillot, La bonne vie, paru chez Jonquière en 1928.
Créées en 2022, les éditions associatives et parisiennes Hors Champ se sont données pour « but de préserver la mémoire des homosexualités et des marginalités ». Fortes de sept ouvrages, elles proposent quatre ans plus tard un intéressant volume au titre évocateur : Mauvais garçons & jolis mômes. Le sous-titre, nettement moins accrocheur, vient alors relever une première de couverture assez froide et à l’esthétique pour le moins minimaliste ; il va éclairer un lectorat non initié : la sexualité au bagne 1748 – 1953. L’étude historique nous emmène donc dans les bagnes portuaires de l’hexagone, en Guyane mais aussi en Nouvelle-Calédonie et à Biribi car l’institution pénitentiaire coloniale et militaire n’aurait pas encore « livré tous ses secrets ».
C’est ce qu’affirme la quatrième de couverture d’un livre non-cartonné de 292 pages au papier glacé, richement illustré, au graphisme soigné, mais hélas pas à la portée de toutes les bourses. 35€ tout de même ! Le texte de présentation insiste donc sur l’aspect novateur de cette longue et « inédite » recherche effectuée par Julien Gomez-Estienne et Philippe Collin, qui auraient réuni « un corpus exceptionnel » pour « une immersion saisissante dans cet univers ». L’étude, fort convaincante dans son ensemble, est-elle pour autant « incontournable » ? L’élogieux propos doit être nuancée.
En 1909, le matricule 37664 Paul Roussenq, 24 ans, soldat au cinquième bataillon d’Afrique, condamné à vingt ans de travaux forcés par le conseil de guerre de Tunis, débarque en Guyane. Il est un numéro parmi d’autres, fiché comme anarchiste et ayant déjà subi une peine de quatre ans de centrale à Clairvaux. Vingt-trois ans plus tard, à son retour en France, il est devenu l’un des bagnards les plus connus des Français.
Paul Roussenq (1885-1949) n’avait que les os et la peau. Paul Roussenq c’est le loup dans la fable de La Fontaine. Paul Roussenq a payé cher le prix de sa liberté. Paul Roussenq fut une double victime : d’un ordre social d’abord qui préfère l’affliction à l’amendement et à la régénération parce qu’il est écrit que le délinquant – qu’il soit petit ou grand, multirécidiviste ou non, psychologiquement dérangé ou non, peu importe – doit payer, doit souffrir, dût-il en crever, doit réparer au centuple le mal commis. Un quignon de pain peut vous pourrir la vie. La vie enfermée du vagabond Roussenq nous le prouve : Clairvaux, Biribi, Le Grand Séminaire de Guyane, les CSS de Sisteron et de Fort-Barraux, ainsi qu’un grand nombre de prisons métropolitaines. L’homme est aussi une victime politique car il ne fait pas bon être anarchiste sous la IIIe République. Vingt-trois ans de bagne dont onze année de cachot. Victime politique encore sous la forme d’une marionnette rouge que l’on met au rebut parce qu’elle ne veut plus aller dans le sens voulu par le grand parti des prolétaires. Le parti communiste a vite fait d’effacer les traces du passage de Paul Roussenq, mais Paul Roussenq écrit ses souvenir (sur les bagnes de Guyane et sur l’URSS aussi) et les compagnons anarchistes ne l’oublient pas. La vie de Paul Roussenq éclaire tout un pan de notre histoire coloniale et pénitentiaire. Paul Roussenq a enfin sa biographie. Chez tous les bons et indépendants libraires.
Paul Roussenq réécrit ses souvenirs pour au moins trois raisons. Cette activité vient briser l’oisiveté, l’apathie et le désœuvrement consécutifs à la claustration. Éternel insatisfait, l’homme éprouve ensuite le besoin continuel de corriger ses écrits, de reprendre et de rectifier ses souvenirs, de rajouter et de préciser des faits. L’ensemble de ses récits et poèmes peuvent enfin et à l’occasion constituer une source de revenus d’autant plus appréciable que, depuis sa rupture avec le parti communiste au début de l’année 1934, Roussenq vit dans l’indigence, alternant les périodes d’hospitalisation et d’emprisonnement quand il n’est pas sur les routes de France et de Navarre. L’anarchiste, libre de toute attache, a quitté en mai 1935 Aimargues dans le Gard où il résidait depuis son retour d’URSS. La main de la justice le condamne à deux mois de prison le 25 mai à Belfort pour infraction à l’interdiction de séjour[1] ; le 15 juin, le parquet de Dijon lui inflige par défaut 100 francs d’amende pour n’avoir pas payé son titre de transport le 9 mai précédent[2]. Il est arrêté en 1936 à Montpellier[3]. En janvier et février de cette année parait « l’Enfer du bagne » dans les colonnes du Républicain du Gard. C’est la septième version des souvenirs de bagne que l’on peut lire désormais grâce à la numérisation de la presse régionale par Gallica, le site internet de la Bibliothèque Nationale de France.
Les écrits du journaliste Albert Londres sont tombés dans le domaine public français depuis 2002. Le « prince des reporters » disparaissait en mer soixante-dix ans auparavant dans l’incendie, dans le golfe d’Aden, du navire Georges Philippar qui le ramenait de Chine. On ne compte plus depuis les rééditions de ses plus célèbres écrits, et en particulier de Au bagne paru chez Albin Michel à la fin de l’année 1923 dans la nouvelle collection que l’éditeur venait de créer : « Les grands reportages ». À la suite de la retentissante série d’articles parue dans Le Petit Parisien du 8 août au 7 septembre de cette année, le livre s’arrache dans toutes les librairies. Au même titre que le Médecin au bagne du Dr Rousseau en 1930, ou encore que le Des hommes et des bagnes du Dr Collin en 2015, il convient de considérer Au bagne comme une source majeure pour qui éprouve quelques appétences pour l’histoire coloniale et pénitentiaire française. Quelle bonne idée d’en faire une réédition critique à l’aune de documents dits nouveaux !
Si la population libre ou pénale est enterrée sur le continent, il n’en est pas de même, faute de place, aux îles du Salut. Seuls les déportés du Diable, du fait de leur petit nombre, ont droit à une sépulture. Sur Royale, un cimetière est réservé aux enfants du personnel ; Saint-Joseph accueille le cimetière des surveillants. Les autres, bagnards, subissent donc la tradition de la Marine dite du « mouillage » mais la scène offerte est, selon tous les témoignages recueillis, glaçante de sauvagerie comme ce fut le cas après le décès de Mélanie François Salsou, matricule 31504, le 19 juillet 1901.
Les libertaires ne représentent qu’à peine 0,15% des quelques 100 000 hommes et femmes qui croupissent dans les camps de travaux forcé coloniaux entre 1852 et 1953. 150 individus, presque tous marqués du sceau de l’infamie dans leur dossier : « exalté », « anarchiste dangereux », « sournois » « à surveiller de très près ». Si on excepte l’infime minorité de compagnons envoyés en Nouvelle-Calédonie comme Cyvoct, Gallo ou une partie de la Bande Noire, la plupart des condamnés se retrouvent à plus de 7 000 km de la métropole, en Guyane, aux îles du Salut, classés aux internés A – comme anarchistes.
Douze mois pour honorer la mémoire des vaincus ? S’ils ne furent qu’à peine 0,15% des 100 000 hommes et femmes punis, condamnés aux travaux forcés, éliminés par la faim, les coups et l’épuisement, les bagnards anarchistes ont imprégné par leur opposition, leurs luttes, leur résistance tout un pan de l’histoire coloniale et pénitentiaire française. Le calendrier 2025 du CIRA de Marseille a été réalisé par Claire Auzias, Jean-Marc Delpech, Marianne Enckell, Véronique Fau-Vincenti et Laurent Gallet ; il n’aurait pu voir le jour sans l’aide et le précieux soutien de toute une équipe de fouilleurs d’archives (Thierry Bertrand, Felip Équy et Maryonne Nicola Équy). Ni dieu ni maître sous le sunlight des tropiques ? Vive les enfants d’Cayenne en tout cas ! Sorti en novembre 2024, le calendrier a vite été épuisé et c’est pourquoi le Jacoblog met en ligne le document. Bonne et anarchiste année 2025.
Douze mois pour honorer la mémoire des vaincus ? « Prisonnier de guerre sociale, je suis au bagne et j’y reste » écrivait Alexandre Jacob à sa mère en septembre 1914. Comme des centaines d’autres anarchistes entre 1880 et 1930, il est passé devant les tribunaux. Leur crime à tous ? Incitation au meurtre, à l’incendie et au pillage, outrages à agents, brigandage, cambriolage, fabrication de fausse monnaie, assassinat, attentats, désertion… Certains ont embrassé la Veuve ; d’autres ont été enchristés ; beaucoup furent envoyés loin de la métropole, avec les îles du Salut en Guyane et la Nouvelle-Calédonie comme seul horizon expiatoire à leurs atteintes à l’État, aux personnes et à la propriété. Force est de constater que, la peur du drapeau noir aidant, ils sont attendus de pied ferme ! Ils sont craints aussi.
Nous avons vu que le législateur avait voulu, à côté du Châtiment, susciter l’amendement et le relèvement du condamné.
Malheureusement, il n’en a pas été ainsi.
Une répression brutale, des excès de toutes sortes, une méconnaissance absolue de la psychologie humaine, ont enlisé plus profondément encore dans le bourbier ces hommes que la Société avait frappés.
Pourtant, un administrateur haut placé, animé de sentiments profondément humains, essaya de rénover cette mentalité rétrograde, de mettre un terme à ces errements. Ce fut le Directeur général de l’Administration pénitentiaire au Ministère des Colonies, M. Schmidt.
Il rédigea des Instructions à l’usage des fonctionnaires et agents des services pénitentiaires[1], qui sont un modèle du genre.
Roland et Louis portent le même nom. Roland est graveur, photographe, dessinateur, serial-artiste trancheur à la tronçonneuse. Il a redonné vie à Louis. Louis Cros est mort il y a fort longtemps. Anonyme, perdu, vaincu de guerre sociale en Guyane dans une époque que d’aucuns oseraient qualifier de belle. Louis a vraiment existé même si l’auteur de L’Incorrigible a déplacé son histoire d’une cinquantaine d’année pour mieux mettre en valeur le traitement pénal de la question délinquante en cette fin de XIXe siècle. Louis est bagnard, Louis est le personnage de L’Incorrigible, un formidable roman graphique sans parole paru aux éditions de L’Echappée.
Le Second Empire ayant aboli les bagnes maritimes – qui se trouvaient dans les ports de guerre – institua, par la loi de 1854, le Bagne colonial de la Guyane où devaient être transportés les condamnés aux travaux forcés. En style administratif, l’ensemble des condamnés en cours de peine fut dénommé Transportation, et chacun des condamnés en particulier, reçut l’appellation de transporté.
La loi de 1854 marqua une étape considérable vers l’humanisation des traitements répressifs.
L’abolition de la marque infâmante, imprimée au fer rouge sur l’épaule de chaque forçat, celles du boulet aux pieds et de l’accouplement obligatoire – qui faisait des forçats ainsi que des frères siamois – furent des innovations capitales.
L’appellation de transporté, elle-même remplaçant celle de forçats, indique un souci de respect humain. L’exposé des motifs de cette loi, n’est pas dénué de sentiments élevés.
Il n’envisage pas la répression comme une fin, mais comme un exemple ; il voudrait que le châtiment soit générateur d’amendement et de relèvement. Malheureusement les faits ont démenti ces théoriques aspirations.