Les Bat’d’Af’, Biribi, l’antichambre du bagne. C’est peu dire que l’homosexualité interpelle nombre de témoins du bagne : médecins, agents de l’AP, journalistes, décrivent alors le plus souvent une pratique contre-nature. Le condamné cherche la vie de couple et s’adapte à un espace confiné et essentiellement masculin ; il en est de même pour les bagnes militaires. En 1955, le magazine de Galtier-Boissière consacre une partie de son numéro 30 sur l’homosexualité à ces bagnes d’Afrique du Nord en publiant un large extrait de l’ouvrage du médecin-major Tranchant et du lieutenant Desvignes paru en 1911. Si nous retrouvons la médicalisation et la psychiatrisation de la pratique homosexuelle, il est intéressant de relever le stéréotype raciste est aussi invoqué dans cet argumentaire d’un autre temps. Le condamné blanc et européen est alors largement perverti par la culture locale, arabe et musulmane. Mais la pratique homosexuelle s’inscrit tout aussi bien dans un jeu de rapport de force, n’excluant pas les relations tarifées et affectives. Le Crapouillot, pour illustrer son papier, reprend les illustrations que Naudin donne au numéro 227 de L’Assiette au Beurre en date du 5 août 1905 et consacré à Biribi.
Il y a dix-sept ans, l’articleL’Oncle et les PDrévélait le point de vue du Dr Louis Rousseau sur les pratiques homosexuelles dans les camps de travaux forcés en Guyane. Dix-sept ans plus tard, nous avons mis la main sur le numéro 30 du Crapouillot consacré en 1955 à l’homosexualité. Le magazine de la première série de l’après-guerre du journal (1948-1967) de Galtier-Boissière n’a pas encore revêtu l’uniforme brun de l’extrême-droite ; il traite de l’homosexualité et consacre tout une partie sur cette pratique sexuelle au bagne. Le Crapouillot n’hésite pas alors à reproduire l’intégralité de la prose de Louis Rousseau dans Un médecin au bagne (éditions Fleury 1930, réédition Nada 2020) sur le sujet. L’introduction qui en est faite met en valeur « un livre fort attachant » . Le numéro du journal anticonformiste est assorti d’une intéressante iconographie que l’on ne trouve ni dans le livre de l’ami de l’honnête cambrioleur ni dans la récente étude Mauvais garçons et jolis mômes parue en avril 2026 aux éditions Hors Champs. L’article reprend notamment la reproduction de la superbe aquarelle d’André Dignimont (1891-1965), Les bagnards à Saint-Laurent-du-Maroni que l’on peut trouver en couleur dans l’édition de luxe du livre du créateur du Crapouillot, La bonne vie, paru chez Jonquière en 1928.
Créées en 2022, les éditions associatives et parisiennes Hors Champ se sont données pour « but de préserver la mémoire des homosexualités et des marginalités ». Fortes de sept ouvrages, elles proposent quatre ans plus tard un intéressant volume au titre évocateur : Mauvais garçons & jolis mômes. Le sous-titre, nettement moins accrocheur, vient alors relever une première de couverture assez froide et à l’esthétique pour le moins minimaliste ; il va éclairer un lectorat non initié : la sexualité au bagne 1748 – 1953. L’étude historique nous emmène donc dans les bagnes portuaires de l’hexagone, en Guyane mais aussi en Nouvelle-Calédonie et à Biribi car l’institution pénitentiaire coloniale et militaire n’aurait pas encore « livré tous ses secrets ».
C’est ce qu’affirme la quatrième de couverture d’un livre non-cartonné de 292 pages au papier glacé, richement illustré, au graphisme soigné, mais hélas pas à la portée de toutes les bourses. 35€ tout de même ! Le texte de présentation insiste donc sur l’aspect novateur de cette longue et « inédite » recherche effectuée par Julien Gomez-Estienne et Philippe Collin, qui auraient réuni « un corpus exceptionnel » pour « une immersion saisissante dans cet univers ». L’étude, fort convaincante dans son ensemble, est-elle pour autant « incontournable » ? L’élogieux propos doit être nuancée.
Cependant, les travailleurs des chantiers ont la possibilité d’améliorer leur ration, dans la limite qui leur est permise par le chef de camp, grand manitou dans ces lieux perdus dans la brousse.
La tâche accomplie, les uns vont en forêt tendre des pièges et des collets pour attraper du gibier ; d’autres vont à la pêche où à la chasse aux papillons. Ceux-ci sont recherchés par les collectionneurs, en raison de la richesse et de la variété de leurs coloris. Certains vont chercher au loin des lianes, avec lesquelles ils feront de la vannerie. Il en est qui vont à la recherche de certains fruits qui ont une valeur marchande. Enfin, chacun tire son épingle du jeu. Ce qui n’empêche pas de tomber malade. Aussi, les condamnés redoutent-ils d’être envoyés en chantier.
L’homosexualité s’est exercée depuis les temps les plus reculés, jusqu’à nos jours.
Elle n’a pas toujours eu ce caractère d’opprobre qu’elle a connu par la suite.
Si nous jetons un coup d’œil sur la proche antiquité, nous voyons que dans la Grèce ces mœurs jouissaient d’une grande vogue. Les adolescents formaient des unions amoureuses qui subsistaient jusque vers l’âge de trente ans – époque ordinaire du mariage. Les plus illustres parmi les anciens, à commencer par Socrate et Platon, étaient sectateurs de ces pratiques.
À Sparte, après un combat, le plus beau était la récompense du plus brave.
Sous la Rome de la décadence, ces mœurs connurent une recrudescence inouïe. Les empereurs, eux-mêmes, avaient des adonis comme favoris.
La vieille monarchie française s’adonnait couramment au culte de l’inversion ; il suffit de se rappeler Henri III et ses mignons, pour se faire une idée de sa généralisation.
Les temps contemporains ont suivi la voie tracée, en s’abritant sous le voile de l’hypocrisie.
Une fleur s’épanouissait parmi toutes les turpitudes; et cette fleur c’était MAMAN
C’est pourquoi le Bagne avait la mentalité spéciale, son opinion publique et sa morale négative. Les bagnards avaient des besoins et des aspirations qu’il fallait satisfaire, coûte que coûte. Rejetés de la Société qui les ignorait, ils se créaient une manière de vivre qui pouvait heurter les idées reçues, mais qui leur convenait à eux, à défaut d’une vie régulière.
Un esprit de solidarité animait tous les membres de cette communauté de réprouvés. Si leurs faits et gestes n’étaient pas toujours marqués du sceau de l’élégance, ils l’étaient souvent par celui d’une impérieuse nécessité. Lire le reste de cet article »
Sisteron, juin 1942. Les écrits de Roussenq (1885-1949) ressemblent à cette vie houleuse et souffrante que le réfractaire a pu endurer. Mais là où on aurait pu le croire, fini, cassé, brisé, il n’en fut rien. Celui qui n’était plus un homme mais un bagne, comme il a pu le dire à Albert Londres en 1923, a su rebondir, retrouver vitalité et énergie ; il a repris une plume que le glorieux parti des travailleurs lui avait confisquée en le faisant revenir de Guyane en décembre 1932. C’est donc à la citadelle de Sisteron que l’Inco, une nouvelle fois prisonnier, donne une autre version de son enfer carcéral et colonial. Lire le reste de cet article »
Illettré, acculturé, frappé de cette espèce d’atavisme social le menant forcément à la débilité, à la misère, au chômage et au crime, le bagnard du docteur Rousseau semble cumuler les tares et ces dernières ne demandent qu’à pouvoir s’exprimer s’il survit au système éliminatoire dont l’honorable médecin dresse le terrifiant portrait dans les chapitres précédents de son livre paru en 1930. S’il est soumis par définition aux travaux forcés, le fagot n’en passe pas moins les deux tiers de son temps dans les cases. C’est là, dans cet espace clos et confiné où le surveillant ne rentre que très rarement, que vivent les hommes punis. C’est encore là, dans ce microcosme carcéral, que l’on peut s’adonner à toutes sortes de pratiques, majoritairement interdites mais le plus souvent tolérées parce qu’elles annihilent les sentiments d’oppositions et de révoltes. Rares sont alors ceux qui parviennent à abreuver leur soif de lecture, de théâtre ou de musique quand l’AP va jusqu’à censurer Voltaire, Schopenhauer, Nietzsche ou Anatole France … Peu nombreux sont ceux qui savent lire de toute façon. Dans la case, on s’accouple, on joue aux cartes (à la Marseillaise principalement), on se tatoue, on vend son corps, de la nourriture, divers objets ; on se dispute souvent, on se tue aussi parfois. Lire le reste de cet article »
Le témoin Jacob n’utilise pas son expérience pour sa gloire et son seul profit. C’est un homme, que l’Administration Pénitentiaire n’a pas réussi à briser et qui, depuis sa libération, le 31 décembre 1927, entend dire sa douloureuse expérience et écrire contre une institution totale qui annihile une liberté considérée ici comme un des principes fondamentaux de la pensée anarchiste et individualiste. Les quelques lettres échangées avec le député des Hautes Alpes Ernest Lafont, au début de l’année 1932, exposent le discours pénal et les théories judiciaires de l’anarchiste à l’occasion de la proposition de loi Sibille sur la peine des travaux forcés, proposition envisagée comme un cautère sur une jambe de bois par l’ancien fagot qui n’a ici rien perdu de son mordant. Lire le reste de cet article »
Nous avons mis en ligne cette chanson, interpétée par Daniel Denécheau et Patrick Denain, une première fois le samedi 18 octobre 2008. Nous ne connaissons pas son auteur. Certains ont pu l’attribuer au bagnard Miet. Elle est écrite vers 1912 et est publiée en 1924 par les soins d’Antoine Mesclon. Mais elle ne semble pas avoir connu un certain succès, les bagnards préfèrant de toute évidence entonner le Chant de l’Orapu. Les éditions L’Insomniaque l’incluent une première fois, en 2000, dans le cd accompagnant le livre Au pied du mur, anthologie de textes sur la prison, puis, en 2004 dans le cd de la réédition des Ecrits de Jacob. Lire le reste de cet article »
Où il est montré que le bagnard anar est différent du bagnard tout court par le refus des adaptations secondaires à l’institution totale. Pas de jeu. Pas de sexe. Pas d’alcool. Pas de délation. 11e épisode.
B/ L’univers social de survie au bagne : les adaptations secondaires
Nous avons déjà évoqué le fait que les forçats anarchistes ne se démarquent pas eux-mêmes en tant que prisonniers politiques des autres transportés. La césure entre les deux types de comportements est due, de façon plus certaine, à un ensemble de principes comportementaux liés à l’univers social de survie au bagne : les adaptations secondaires. Lire le reste de cet article »
Dans son étude sur la Terre de grande punition, Michel Pierre signale le grand nombre de bagnards tatoués et, malgré l’interdiction réglementaire de cet usage, « il est rare de rencontrer un forçat qui ne porte point sur le corps quelques dessins ou devises » . Barrabas, matricule 34777 fait figure d’exception. Le forçat sait se jouer des règlements et faire inscrire sa vie, ses pensées, son œuvre sur le corps.
Albert Londres consacre tout un chapitre en 1923 à cette véritable « littérature de tatoués » qui, comme les foires aux monstres dans les fêtes foraines, suscitent un certain voyeurisme malsain chez nombre de reporters venus chercher le scoop en Guyane. Certains peuvent y voir une confirmation de la très hypothétique justesse des thèses du médecin italien Lombroso sur l’homme criminel qui porterait sur lui les stigmates de ses crimes passés et à venir. Lire le reste de cet article »
Les témoignages sur l’enfer guyanais ne sont pas légions. La force de celui d’Auguste Liard-Courtois tient entre autre dans la date de sa parution. Acquitté de sa peine de relégation en 1900, l’anarchiste voit à 41 ans ses Souvenirs du bagne publiés chez Charpentier et Fasquelle. Bien avant le débat sur la suppression de l’institution pénitentiaire coloniale, débat lancé à la suite de l’effet Albert Londres, Louis Liard (de son vrai nom) raconte en 1903 ses cinq années de travaux forcés aux îles du Salut. Deux ans plus tard, il expose sa vie de forçat libéré astreint au doublage, et rangé dans la catégorie des 4e1e, dans Après le bagne. Lire le reste de cet article »
La vision qu’a Louis Rousseau de l’homosexualité tranche avec celle de Jacob. Le médecin au bagne consacre en effet une grande partie de son chapitre sur les mœurs des condamnés à décrire une inversion sexuelle subie où s’affrontent les passions exacerbées des transportés. Car l’acte, s’il ne peut être que contre nature, est fatalement induit par un milieu délétère et par l’enfermement. Il en serait autrement dans la vie libre pour un grand nombre de condamnés. Les autres ne constitueraient ainsi qu’un groupe minoritaire de malades mentaux. Lire le reste de cet article »