Paul Roussenq (1885-1949) n’avait que les os et la peau. Paul Roussenq c’est le loup dans la fable de La Fontaine. Paul Roussenq a payé cher le prix de sa liberté. Paul Roussenq fut une double victime : d’un ordre social d’abord qui préfère l’affliction à l’amendement et à la régénération parce qu’il est écrit que le délinquant – qu’il soit petit ou grand, multirécidiviste ou non, psychologiquement dérangé ou non, peu importe – doit payer, doit souffrir, dût-il en crever, doit réparer au centuple le mal commis. Un quignon de pain peut vous pourrir la vie. La vie enfermée du vagabond Roussenq nous le prouve : Clairvaux, Biribi, Le Grand Séminaire de Guyane, les CSS de Sisteron et de Fort-Barraux, ainsi qu’un grand nombre de prisons métropolitaines. L’homme est aussi une victime politique car il ne fait pas bon être anarchiste sous la IIIe République. Vingt-trois ans de bagne dont onze année de cachot. Victime politique encore sous la forme d’une marionnette rouge que l’on met au rebut parce qu’elle ne veut plus aller dans le sens voulu par le grand parti des prolétaires. Le parti communiste a vite fait d’effacer les traces du passage de Paul Roussenq, mais Paul Roussenq écrit ses souvenir (sur les bagnes de Guyane et sur l’URSS aussi) et les compagnons anarchistes ne l’oublient pas. La vie de Paul Roussenq éclaire tout un pan de notre histoire coloniale et pénitentiaire. Paul Roussenq a enfin sa biographie. Chez tous les bons et indépendants libraires.
Marius Baudy termine de rédiger ses « mémoires » en prison le 4 avril 1907. Il est incarcéré à la Maison Centrale de Beaulieu, à Caen. Le 1er octobre 1905, la cour d’assise de l’Aisne avait rabaissé la peine de 10 ans de réclusion, prononcée contre lui par la cour d’assises de la Somme six mois plus tôt, à sept ans de réclusion mais elle l’avait assortie de la relégation. L’Ardéchois, libérable le 24 septembre 1909, espère ainsi échapper à la route du bagne. La perspective de la Guyane ne l’enchante pas.
Cette relation de dix-sept pages dresse alors le parcours d’un jeune homme, né à Grospierre le 18 octobre 1875, orphelin de père, voleur par nécessité. Jouant d’abord sur le ton misérabiliste et sur le jeu de la fatalité, Marius Baudy tente ensuite de minimiser son implication dans les Travailleurs de la nuit. De la bande de cambrioleurs il affirme ne connaître que Ferrand, même s’il a été un temps l’amant de Jeanne Roux. Mais il assure ne pas savoir qu’elle était la sœur de Rose Roux, la compagne d’Alexandre Jacob. Comme à Amiens et à Laon, il persiste à nier les sept vols pour lesquels il a été condamné. S’il reconnait être un voleur, sa présence sur le banc des accusés n’aurait été selon lui qu’un malheureux concours de circonstances à la suite, notamment, des aveux de Gabrielle Damiens, la compagne de Joseph Ferrand.
Par la grâce de Pétain un honnête homme connaît les camps de concentration
Diable ! Je ne pouvais guère demander de telles pièces. Je laissais les choses suivre leur cours. Une dizaine de jours s’écoulèrent; le même employé vint me retrouver. Je lui dis n’avoir encore rien reçu, que certainement ça ne tarderait pas… Il avait l’air assez ennuyé. Peu après, la paye eut lieu. J’en profitai pour prendre le large. Trois mois passèrent. Vers le mois de juin 1940, me trouvant non loin de Bessèges, dans le Gard, après avoir fait mon repas champêtre, je fis une petite sieste sous un arbre, près de !a route. A mon réveil, une petite caisse où se trouvaient mes marchandises avait disparu. Il ne me restait qu’une dizaine de francs en tout et pour tout. Je m’acheminai vers la ville. Passant devant une usine, je vis une pancarte accolée à la porte d’entrée: on demande des manœuvres. Je me dirigeai vers les bureaux. On me demanda ma carte d’identité; je n’avais que ma patente suffisante pour me déplacer. Lire le reste de cet article »
Quand le poids d’un passé qu’on croyait révolu s’attache à nos pas les prisons s’ouvrent seules
Chacun de nous s’était assis à l’une d’elles, dans les deux vastes salles où se prenaient les repas. Les assiettes blanches à fleurs, les couverts récurés à neuf, le menu bien ordonné, tout cela nous fit la meilleure impression. De jeunes éducateurs choyaient ce petit monde.
Les dortoirs aux petits lits blancs, recevaient le soleil par de larges fenêtres, lorsque nous les visitâmes, de même que l’infirmerie où se trouvaient quelques petits malades – qui eurent leur part de nos largesses… Là aussi, il y avait cinéma, terrain de jeux, etc… Lire le reste de cet article »
L’expérience de l’U.R.S.S. : Plus de gardes chiourme mais des éducateurs
A la fin du mois de décembre 1932, à bord du « Pellerin-de-La-touche », je faisais le voyage de retour.
Avec le Secours Rouge International, je fis un peu partout une série de conférences. Ma pauvre mère était morte au début de 1930. Cela m’avait beaucoup affecté, car je me retrouvais seul dans la vie. Ma jeunesse perdue était une chose que rien ne pouvait compenser.
Au mois d’août 1933, je fis partie d’une délégation ayant pour objectif un voyage d’études en Russie Soviétique. En ce qui me concerne, ce voyage dura trois mois. Quinze ans se sont écoulés depuis. Je pense qu’une relation compète de mes impressions, dans le cadre spécialisé de ces pages, ne saurait être opportune. Je tiens, cependant, à signaler les belles réalisations opérées là-bas dans l’ordre pénitenciaire. Lire le reste de cet article »
A la prison de Grenoble des femmes charitables apportent un peu de réconfort aux détenus
Antérieurement à la Libération, il en était encore ainsi, sauf pour le pain, dont la ration avait été amputée de 200 grammes. Depuis la Libération, les légumes secs ont à peu près disparu, le riz, il ne faut pas en parler. Restent les pommes de terre. Mais au lieu des 550 grammes de pain d’avant la Libération on n’a délivré aux prisonniers que le même taux de ration délivré aux personnes libres, sait 200 grammes actuellement. Lire le reste de cet article »
Aujourd’hui… l’archaïque réglementation des prisons demeure ce qu’elle était au siècle dernier
La loi de 1854, qui a décrété la transportation hors du territoire métropolitain, était un progrès certain sur l’organisation des bagnes maritimes.
A leur tour, les décrets du 4 septembre 1891 constituaient un nouveau pas en avant, par l’adoucissement du régime imposé.
Enfin, les décrets de 1925, dont nous avons montré la haute portée humanitaire, venaient couronner cette succession de mesures d’adoucissement. Lire le reste de cet article »
Le jeune soldat Roussenq, qui avait fait de l’amadou avec sa défroque, qui s’était vu inculpé d’avoir voulu incendier les locaux disciplinaires (en s’y grillant en même temps) et peut-être même la caserne tout entière, et la ville de Gabès par-dessus le marché, s’entend condamner à vingt ans de travaux forcés, quinze ans d’interdiction de séjour et à la dégradation militaire, à la majorité de six voix contre une.
Dans ces cas-là, il y a toujours une voix discordante, ce qui permet de l’attribuer indistinctement à tous les membres délibérants. De même que dans les exécution° d’ordre militaire, il y a toujours un fusil chargé à blanc… Passons. Des six membres du Conseil qui me condamnèrent à cette peine maximum, pas un seul n’est encore en vie, peut-être… Lire le reste de cet article »
samedi 31 janvier – dimanche 1 février 1948, p. 2.
Mes tombeaux
souvenirs du bagne
par Paul Roussenq, L’Inco d’Albert Londres
III
Le directeur Funk! qui lui succéda, n’avait rien d’un argousin. Il punissait si peu que les gardiens se lassèrent vite d’envoyer des détenus devant le prétoire.
Les demandes de grâce, de libération conditionnelle soumises à son appréciation pour avis, trouvèrent en lui un constant approbateur – quelle que fut la conduite de l’intéressé.
Une bienveillance aussi inaccoutumée devait avoir de fâcheuses répercussions sur d’autres plans. Le linge n’était plus aussi blanc et la soupe aussi bonne. On ne pouvait pas tout avoir.
Le 14 août 1907, je bénéficiai d’une libération conditionnelle qui abrégeait ma peine de quelques mois. Lire le reste de cet article »
Nous fîmes une entrée sensationnelle dans la bonne ville de Chambéry. Une jeune garçon enchaîné entre deux respectables gendarmes qui allaient avec dignité, le derrière solidement fixé sur leurs montures, ça faisait de l’effet.
Quel crime avait pu commettre ce garnement ? Les gens attroupés sur les trottoirs se le demandaient avec angoisse. Peut-être avait-il étranglé quelque vieille femme ? Quant à moi, le rouge de la honte me montait jusqu’au front. Je n’avais pourtant rien fait de répréhensible. Lire le reste de cet article »
S’il arrive parfois que des archives privées refassent surface[1] tels les cahiers et les photographies du Docteur Léon Colin en 2015[2] ou encore la correspondance du bagnard Arthur Roques en 2021[3], il est nettement plus rare d’exhumer et de redécouvrir de précieux documents dans les fonds d’archives publics. Cela n’est pourtant pas impossible et c’est une ultime version des souvenirs de l’ancien bagnard Paul Roussenq que l’archiviste guyanaise Vanessa Van de Walle[4] et les historiens Philippe Collin[5] et Jean-Marc Delpech[6] ont retrouvé en croisant les informations données par le dossier que les époux Beaumier avaient constitué dans les années 1980. Un peu moins d’un an et demi avant le suicide de Paul Roussenq à Bayonne, parait le dernier des trente-six articles de « Mes tombeaux – souvenirs du bagne » dans le quotidien grenoblois Les Allobroges le 11 mars 1948 : Lire le reste de cet article »
22 mars 1905 à Amiens. Grande effervescence. La fatigue se lit sur les visages. L’angoisse aussi certainement après 15 jours d’un procès à haute tension et émaillé de nombreux rebondissements. Des cambriolages à foison ; un agent de police passé de vie à trépas. Un dossier d’instruction épais et des témoins en nombre. La ville est gardée par plusieurs milliers de militaires et de policiers. Les principaux prévenus, Alexandre Jacob en tête, ont été expulsés lors de la sixième audience. Force doit rester à la justice. Les douze jurés entrent dans la salle des délibérations à 10 heures et 30 minutes précises. Pendant dix heures et quarante minutes, le jury, dont la constitution fut des plus aléatoires, s’attelle à répondre aux 676 questions posées par le procès. Ce grand nombre justifie bien sûr la durée des délibérations et fait suggérer à Albert Libertad, dans un court article de son journal l’anarchie en date du 20 avril 1905, l’ironique mise en place « distributeurs automatiques de oui et de non » : « Les réponses ne seraient pas plus extravagantes. (…) et de plus les automatiques ne foireraient pas dans leur culotte comme certains de ces messieurs lors du procès Jacob. Ça ferait plus propre et plus régulier car, lorsqu’on confie la tête de son prochain au hasard, on ne saurait jamais trop bien faire ». Dans le style lapidaire qui lui est si singulier, le béquillard insinue un verdict largement sous influence. Lire le reste de cet article »
Rénovation pénitentiaire ? Parce qu’il est le dernier maillon d’une longue chaîne répressive qui a pour but l’éloignement, l’éviction ou plutôt l’élimination du criminel, le bagne ne pouvait aboutir qu’à un échec patent. Et si, dès sa création en 1854, il a su résister aux nombreuses critiques, c’est bien qu’il correspond parfaitement aux principes de préservation sociale et d’exemplarité qui fondent le système pénal français. Louis Rousseau s’attache alors à montrer dans le dernier chapitre de son ouvrage une organisation d’ensemble régie par la loi du talion. Le délinquant doit alors souffrir et faire repentance. Lire le reste de cet article »
Fort de son expérience, le docteur Louis Rousseau a décrit un système éliminatoire sur neuf chapitres. Il s’interroge de fait dans les pages suivantes sur les causes cette barbarie carcérale qu’il a pu constater en Guyane. Les chapitres 10 et 11 peuvent sonner comme une conclusion à l’étude entreprise en dressant une comparaison avec les pratiques pénitentiaires métropolitaines et étrangères. L’école, la lecture, le travail permettent-ils de régénérer le condamné dans les geôles françaises ? Sur quelles bases s’effectuent le régime des sanctions et le recrutement des surveillants ? Ces derniers se montrent-ils moins cruels que leurs confrères d’outre-Atlantique ? Lire le reste de cet article »