Bagnards et anarchistes : novembre 2025
Anarchistes et Annamites 1931

Le décret du 6 juin 1930 organise un découpage territorial de la Guyane où les 90 % de l’espace intérieur deviennent une unité administrative autonome placée sous la seule autorité de l’administration coloniale : l’Inini. Le gouver-neur Siadous envisageait une politique de mise en valeur par de grand travaux et préconisait l’envoi d’environ 1 500 détenus « annamites », estimés plus laborieux. Le terme est générique, il désigne les Indochinois venant aussi bien de l’Annam, que du Tonkin ou de la Cochinchine. En janvier 1931, trois Établissements Pénitentiaires Spéciaux (les EPS sont indépendants de l’AP) sont créées pour les accueillir : La Forestière à Apatou, Saut-Tigre à Sinnamary et Crique-Anguille à Tonnegrande.
Ce ne sont finalement que 535 Indochinois qui débarquent à Cayenne le 30 juin 1931. Parmi tous ces détenus annamites, 97 sont de jeunes politiques condamnés à la suite de la répression de la révolte avortée de Yên Bái en Indochine le 10 février 1930. Beaucoup sont issus du parti nationaliste indochinois, le Việt Nam Quốc Dân Đảng. D’autres, comme Trần Tử Yến (1908-2001) condamné pour complot contre la sûreté de l’État et tentative de meurtre, ne renient rien de leurs idéaux communistes.
Trần Tử Yến maitrise le français, c’est par lui que des contacts peuvent se nouer. Mais « si l’on excepte les anarchistes, représentés au bagne par une très infime minorité, on ne compte que des individus complètement démunis d’instruction civique et qui n’ont aucune opinion politique » écrit le Dr Rousseau en 1930. Eliacin Vezian (1886-1963) est occupé depuis peu comme forçat de 1ère classe assigné aux bureaux des EPS de Cayenne ; sa fonction lui permet d’établir un lien avec des compagnons emprisonnés comme Alexandre Castagnet, Eugène Lasnier ou encore Raoul Tutrut et d’autres, libérés, comme Gaston Renard qui reçoit la presse anarchiste française (L’En-Dehors d’E. Armand) et est en rapport avec le Comité de Défense Sociale et le Secours Rouge International. Des lettres sont échangées. Anarchistes et Annamites ont-ils cherché à s’organiser et activer des réseaux de soutien malgré les divergences idéologiques ?
Ils n’en n’ont eu guère le temps. Le 18 juillet, 200 Indochinois sont transférés sur Saint-Laurent puis sur le camp de La Forestière. Le 21 septembre, une directive ministérielle invite le gouverneur Bouge à une étroite surveillance. La campagne de presse pour faire libérer Roussenq réactive la peur d’une contagion anarchiste et communiste au bagne. Une fouille à l’hôpital et au pénitencier de Cayenne met ainsi fin à la tentative de rapprochement en mettant à jour la correspondance illicite. Le 6 novembre, retour aux îles du Salut pour Castagnet et Vezian qui n’en sortira qu’à sa libération en 1935. La veille, les 300 Indochinois de Cayenne étaient transférés sur le camp de Crique-Anguille. JMD


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