L’enfer nîmois du bagne – 1936

Paul Roussenq réécrit ses souvenirs pour au moins trois raisons. Cette activité vient briser l’oisiveté, l’apathie et le désœuvrement consécutifs à la claustration. Éternel insatisfait, l’homme éprouve ensuite le besoin continuel de corriger ses écrits, de reprendre et de rectifier ses souvenirs, de rajouter et de préciser des faits. L’ensemble de ses récits et poèmes peuvent enfin et à l’occasion constituer une source de revenus d’autant plus appréciable que, depuis sa rupture avec le parti communiste au début de l’année 1934, Roussenq vit dans l’indigence, alternant les périodes d’hospitalisation et d’emprisonnement quand il n’est pas sur les routes de France et de Navarre. L’anarchiste, libre de toute attache, a quitté en mai 1935 Aimargues dans le Gard où il résidait depuis son retour d’URSS. La main de la justice le condamne à deux mois de prison le 25 mai à Belfort pour infraction à l’interdiction de séjour[1] ; le 15 juin, le parquet de Dijon lui inflige par défaut 100 francs d’amende pour n’avoir pas payé son titre de transport le 9 mai précédent[2]. Il est arrêté en 1936 à Montpellier[3]. En janvier et février de cette année parait « l’Enfer du bagne » dans les colonnes du Républicain du Gard. C’est la septième version des souvenirs de bagne que l’on peut lire désormais grâce à la numérisation de la presse régionale par Gallica, le site internet de la Bibliothèque Nationale de France.
Chronologiquement, le texte, publié du 20 janvier au 6 février 1936, présente entre autres l’intérêt de révéler un besoin financier mais aussi le point de vue de l’ancienne vedette du Secours Rouge International après qu’il a quitté cette organisation partisane, il y a à peine deux ans. Le PCF et son organisation humanitaire satellite ne sont ainsi jamais mentionnés dans le texte de Roussenq. Deux ans après les 25 ans du bagne des Éditions de la Défense, cette série d’articles perd toute dialectique communiste et, s’il n’est plus question ici de lutte des classes, force est de constater que Roussenq, qui garde tout de même une conscience sociale, rend aussi à Albert Londres les honneurs que le parti des travailleurs avait enlevé au journaliste bourgeois. Pour autant, dans les articles publiés les 2 et 3 février, l’ancien bagnard ne manque pas de reprocher au « prince des reporters » d’avoir extrapolé ses dires et même inventé des propos non tenus lors de l’article qu’il lui consacre dans les colonnes du Petit Parisien treize ans plus tôt[4]. Roussenq peut ensuite souligner les conséquences du reportage comme un véritable coup de tonnerre.

Comme les six autres relations (1933 – 1937 – 1941 – 1942 – 1948 – 1957), L’Enfer du bagne se structure autour de courts chapitres, ici 28, narrant de manière didactique le système carcéral et colonial guyanais. Nous ne pensons pas que Le Républicain du Gard, quotidien régional d’informations rapides, journal créé à Nîmes en 1906, ait remanié le texte de Roussenq en profondeur ; nous y retrouvons sa griffe partout. Le titre est directement issu du long poème écrit « par étapes » aux îles du Salut entre 1913 et 1927[5]. Le sous-titre, Mémoires d’un condamné militaire, diffère donc du manuscrit de Sisteron de juin 1942 – Souvenirs vécus – conservé aux Archives Départementales des Alpes de Haute Provence, et du livre publié post-mortem, en 1957, par l’abbé Pucheu – Souvenirs vécus inédits.

À coup sûr Le Républicain du Gard cherche le coup éditorial, un brin voyeuriste et misérabiliste, en offrant à ses lecteurs de l’exotisme, de l’aventure, du fait divers et un inventaire de vies brisées dans « le bas-fond des bas-fonds »[6]. Le texte de Roussenq s’accompagne parfois d’intéressantes photographies de manière à fixer le récit. Mais le style si didactique de l’Inco, demeure une constante. Le propos de Roussenq atteste d’une organisation systémique visant à briser le délinquant multirécidiviste et le criminel. Il se met rarement en valeur en utilisant la 1e personne du singulier, sauf dans l’article du 24 janvier 1936 quand il s’agit d’évoquer son combat contre l’Administration Pénitentiaire. S’autoqualifiant de « bête noire », il peut ainsi justifier ses dix années de cachot par ses réclamations épistolaires, sa « plume infatigable », dénonçant à tout va chaouchs et autres gradés, considérés comme son « tableau de chasse ». Mais l’utilisation du JE chez Roussenq est plus une question de témoignage que d’ego. Ainsi quand transparait la troisième personne du singulier, le propos de l’ancien forçat se fait rapporteur d’un fait ou d’une anecdote que lui-même n’a pas vu ou vécu, comme l’évocation de la révolte des anarchistes de 1894 par exemple. Dans ce cas, la précision est plus aléatoire. Cette révolte a causé la mort de douze bagnards, deux porte-clés et deux surveillants et non vingt-trois condamnés et trois agents comme il est écrit le 5 février. Pour pouvoir être crédible, le ton se veut mesuré. Ainsi, le 23 janvier en abordant le thème des gardiens du bagne : « Je n’incriminerai pas le corps des surveillants militaires dans son ensemble, car j’ai rencontré parmi eux des hommes intègres, humains et consciencieux. » Autrement dit, Roussenq laisse le soin aux journalistes venus chercher le scoop en Guyane à la suite d’Albert Londres de montrer la violence et la perversité des agents de l’AP même si ces exceptions pervertissent largement l’institution pénitentiaire.
Si les titres changent parfois, nous retrouvons alors dans cet Enfer du bagne les mêmes thématiques que Roussenq abord dans ses six autres versions : les îles du Salut, les rapports entre les bagnards, la débrouille, les évasions, etc. Certains évènements comme la visite du procureur général Liontel au camp de Charvein ou encore la sélection par M. Lavilla de bagnards libérés pour décharger le cargo arrivant à Saint-Laurent-du-Maroni sont encore mentionnés. Mais Roussenq apporte dans son démonstration un grand nombre d’informations nouvelles venant enrichir notre connaissance de la vie des forçats. Il décrit avec précision le régime alimentaire le 21 janvier ; deux jours plus tard, le chapitre sur la débrouille donne un large panel des trafics et de l’artisanat bagnard ; il narre le 30 janvier l’évasion du Dr Bougrat et fait l’inventaire le 1er février des maladies qui fauchent les hommes punis en reprenant quelques-uns des alexandrins de son long poème. Les 4 et 5 février, le chapitre Quelques anecdotes donne au lecteur des faits croustillants. Il se gausse par exemple des prévarications du Directeur Prével ou encore du gouverneur de la Guyane déguisé en bagnard pour échapper à la vindicte des émeutiers cayennais, les 6 et 7 août 1928, à la suite de l’émotion populaire provoquée par la mort de Jean Galmot.

La triste et édifiante vie de Roussenq s’inscrit-elle en fin de compte dans la chronique nationale d’une mort lente annoncée, celle du bagne ? Deux ans après cette série d’articles, le président de la République Albert Lebrun signe, le 17 juin 1938, le décret-loi qui met fin à la transportation, c’est-à-dire à l’envoi outre-Atlantique des condamnés aux travaux forcés. La relégation est maintenue. Le texte fait suite au rapport du président du conseil Edouard Daladier qui, le même jour, souligne l’échec latent de l’institution pénitentiaire et surtout l’image négative de la Guyane qui en découle. La réforme Sibille, loi votée par le parlement le 15 décembre 1931, donnait aux cours d’assises le pouvoir de transporter un condamné non reléguable en fonction de l’estimation de sa dangerosité sociale. Elle supprimait aussi le doublage – c’est-à-dire l’article 6 de la loi du 30 mai 1854 – en vertu duquel le condamné devait résider en Guyane pendant un temps égal à celui de sa peine. Le temps de résidence devenait perpétuel au-delà d’une condamnation à huit ans de travaux forcés. Mais cette réforme n’organisait pas le retour des libérés, condamnés de fait à pourrir sur place[7].
S’il est faux d’envisager une mort violente depuis le reportage d’Albert Londres, les beaux jours du bagne, véritable gouffre financier pour la métropole, sont en revanche bel et bien passés[8]. Il « ne se réforme pas, il se supprime », écrit en 1926 l’anarchiste Jacob Law revenu de l’enfer guyanais[9]. Dix ans après le livre de Law, trois ans après la loi Sibille et deux ans avant le décret du 17 juin 1938, nous pouvons inscrire L’Enfer du bagne dans la longue liste d’articles et de livres venant porter l’estocade à l’institution pénitentiaire coloniale. Le Républicain du Gard ne manque d’ailleurs pas de mentionner les livres de Londres, Chadourne et Alexis Danan en introduction du texte de Roussenq le 20 janvier. Il donne ensuite, pendant seize articles, la parole à un des bagnards les plus célèbres de la Guyane.

- Lundi 20 janvier 1936 :
- Introduction
- À bord de « La Loire » au fond des cages
- Le débarquement aux îles du Salut
- Avec les « fortes têtes »
- Mardi 21 janvier 1936 :
- La nourriture des forçats
- Le travail sous une pluie battante ou sous un soleil de plomb
- À la Grande Terre où les hommes tombent comme des mouches
- Mercredi 22 janvier 1936 :
- À la Grande Terre où les hommes tombent comme des mouches
- Mentalité pénale
- Organisation de la surveillance
- Jeudi 23 janvier 1936 :
- Organisation de la surveillance
- La débrouille
- Vendredi 24 janvier 1936 :
- La débrouille
- Règlements et discipline
- Samedi 25 dimanche 26 janvier 1936 :
- Mes réclamations par écrit me valurent 10 ans de cachot
- La lutte à outrance
- La classe des bagnards
- Les grâces
- Les punitions
- La camisole de force
- Lundi 27 janvier 1936 :
- L’existence au cachot
- Mardi 28 janvier 1936 :
- L’existence au cachot
- Les incorrigibles
- Mercredi 29 janvier 1936 :
- Les incorrigibles
- Jeudi 30 janvier 1936 :
- Les évasions
- Le camp des impotents
- Vendredi 31 janvier 1936 :
- Le camp des impotents
- La répression judiciaire
- Le service de santé
- Samedi 1er dimanche 2 février 1936 :
- Le service de santé
- Libérés et relégués
- Lundi 3 février 1936 :
- Libérés et relégués
- L’enquête d’Albert
- Mardi 4 février 1936 :
- L’enquête d’Albert Londres
- Sur quelques bagnards connus
- Le docteur Bringues
- Ullmo
- Duez
- Quelques anecdotes
- Mercredi 5 février 1936 :
- Quelques anecdotes
- Jeudi 6 février 1936 :
- conclusions
[1] Minnie Danzas, article « L’Inco, 21 ans de bagne, 3779 jours de cachot, a connu toutes les prisons de France et la Guyane… » dans Ce Soir, 13 février 1948. L’arrestation de Roussenq est signalée dans Le Républicain de Belfort en date du 25 mai 1935.
[2] Le Progrès de la Côte d’Or, 16 juin 1935.
[3] Minnie Danzas, article « L’Inco, 21 ans de bagne, 3779 jours de cachot, a connu toutes les prisons de France et la Guyane… » dans Ce Soir, 13 février 1948.
[4] Albert Londres, article « Roussenq l’Inco » dans Le Petit Parisien, 19 août 1923.
[5] Paul Roussenq, Préface du poème L’Enfer du Bagne, fond Ubaud, musée Ernest Cognacq, Saint-Martin-de-Ré.
[6] L’expression est de Dominique Kalifa dans Les bas-fonds, Seuil, 2013.
[7] On trouvera une analyse complète des deux propositions de loi Sibille chez Jean Bouchard, De la réforme de la peine des travaux forcés, Bosc Frères, Lyon, 1932, p.123-127.
[8] Voir Danielle Donet-Vincent, La fin du bagne, Ouest-France, 1992.
[9] Jacob Law, Dix-huit ans de bagne, réédition La Pigne, 2013, p.46. Condamné à 1907 à quinze ans de travaux forcés pour avoir fait feu le 1er mai de cette année sur la troupe qui chargeait les manifestants parisiens, il est libéré le 10 mai 1924 et a tout juste le temps de faire publier ses souvenirs avant de tomber sous le coup d’un arrêté d’expulsion du territoire français.
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