L’enfer nîmois du bagne 1


Le Républicain du Gard

Lundi 20 janvier 1936

L’ENFER DU BAGNE

(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)

par Paul ROUSSENQ

L’histoire de Paul Roussenq, condamné à vingt ans de travaux forcés pour avoir brûlé ses effets militaires dans une cellule où il était enfermé, est des plus simples.

En deux mots, la voici.

À seize ans, il a quitté la maison familiale pour éviter une correction de son père, à l’occasion d’une vétille…

Il partit au hasard des chemins, travaillant de ci, de là.

C’était en 1903.

Il arriva dans les environs de Chambéry lorsqu’il fut arrêté par des gendarmes.

« vos papiers ?…

« Les voilà. »

Pour son malheur, Roussenq n’avait sur lui ni sou ni maille…

Il fut écroué à la prison de Chambéry sous l’inculpation de vagabondage.

Condamné à deux mois de prison il relevait appel.

Au cours de l’audience et à la suite de multiples incidents, il lança un croûton de pain dans la direction de la Cour…

Ce qui lui valut une peine de cinq ans de prison.

Dirigé sur la Maison Centrale de Clairvaux, il obtint la grâce d’une année, sur avis favorable du Directeur.

Il revint à Saint-Gilles. Le caractère particulier de sa condamnation fit que ses concitoyens ne lui tinrent pas rigueur.

Nous sommes en 1910. Appelé au régiment, il fut dirigé sur le 5e bataillon d’Infanterie légère d’Afrique, en garnison à Gabès…

Quinze jours après son arrivée ses idées antimilitaristes lui valurent une punition de soixante jours de prison, dont vingt-et-un de cellule…

Un soir, il se dévêtit de son bourgeron et de son pantalon de treillis. Il les accrocha aux barreaux de la fenêtre et y mit le feu…

II frappa à la porte à coups redoublés. Le corps de garde le trouva à moitié asphyxié…

Traduit devant le Conseil de Guerre, le 5 Mai 1908, il fut condamné à 20 ANS DE TRAVAUX FORCES ET 15 ANS D’INTERDICTION DE SEJOUR pour :

« Tentative d’incendie volontaire d’un bâtiment à l’usage de l’Armée, laquelle tentative manifestée par un commencement d’exécution, n’a manqué son effet que par suite de circonstances indépendantes de la volonté de son auteur ».

En réalité, Paul Roussenq a été condamné pour avoir brûlé ses effets militaires dont il

était revêtu, dans la cellule où il était enfermé, essentiellement construite en pierres et en ciment.

Quand on vient de « vivre » le fameux procès de Serge Stavisky et qu’on en connaît le verdict, on peut trouver cette sanction par trop sévère.

Bref ! Comme on le voit, ce qui voua Paul Roussenq au bagne c’est son indépendance, ses idées antimilitaristes, son impulsion, son illusionnisme et rien de plus.

Entendons par là que l’auteur des mémoires sur le bagne, dont nous commençons la publication aujourd’hui, n’est ni un assassin, ni un voleur, ni un bandit…

Condamné par un tribunal pour une faute bénigne, sa colère lui fit jeter un croûton de pain dans la direction de ses juges…

Quelle pouvait être sa conduite au « Bat’ d’Af » après quatre ans passés à la prison de Clairvaux ?…

Quelle pouvait être sa conduite an sein de cette armée vers laquelle il allait malgré lui ?…

Une suite ininterrompue de fautes et de rebellions contre les punitions qui en découlent, une haine déjà profonde pour des chefs à qui il dénie le droit de commander et refuse son obéissance.

Paul Roussenq a payé sa dette…

Vingt ans passés à Cayenne l’ont assagi… Là-bas aux Iles du Salut, il appartenait à cette catégorie de forçats qui acceptent le Bagne comme un attribut de l’ordre social : ceux que les surveillants dénomment les « fortes têtes ». (D’ailleurs Albert Londres n’a-t-il pas consacré tout un chapitre dans son livre fameux à « Roussenq l’Incorrigible » ?

II ne s’est soumis à la discipline que par force. Il ne fut jamais avide de martyre. Il ne fut jamais zélé…

…Car il ne s’est jamais considéré comme un mécréant repenti.

Rappelons, pour mémoire que, ému d’une peine aussi lourde, le Conseil Général du Gard a voté le vœu suivant au cours des sessions de 1927-1928 et 1929 :

« Le Conseil Général du Gard, considérant que la peine est démesurément sévère en proportion de la faute commise, réclame sa libération immédiate ».

Comme nous l’avons dit l’histoire de « l’Enfer du Bagne » révélera la vie des forçats telle que l’a vécue Paul Roussenq pendant vingt ans…

C’est-à-dire de façon très objective et avec une scrupuleuse vérité des faits et des actes. Ecrits avec beaucoup de précision et d’humaine compréhension, les mémoires de Paul Roussenq constituent de nouvelles charges pour le dossier du bagne…

Mais, s’ils ajoutent une condamnation à celles déjà prononcées par les enquêtes d’un Albert Londres, d’un Marc Chadourne ou d’un Alexis Danan, jamais ils n’apportent à la criminalité une place excessive comme le firent ces romanciers célèbres.

« L’Enfer du Bagne » est l’histoire intégrale et vraie de la vie des forçats. C’est l’histoire d’un condamné militaire ECRITE PAR LUI-MEME, après vingt ans passés aux Iles du Salut. Ecoutez-là…

LE DÉPART POUR LA GUYANE

A bord de « La Loire »

au fond des cages

De la prison militaire de Tunis, je fus acheminé par étapes vers le dépôt de forçats de l’Harrach, situé à Maison-Carrée près d’Alger. Il y avait là presqu’exclusivement des arabes ; nous étions une vingtaine de condamnés militaires. La discipline était stricte pour les indigènes, quelque peu relâchée pour les métropolitains. Les fils du désert étaient menés durement. La plupart n’éprouvaient pas une grande ferveur pour le travail, et ils se portaient en foule à la visite médicale pour se faire exempter. Justement, 1’ancien médecin de la marine qui exerçait au dépôt depuis de longues années, venait de prendre sa retraite. Il fut remplacé par un jeune docteur très sévère.

Lorsqu’un arabe se présentait à la visite, il répondait généralement à la question : « Qu’est-ce que tu as ? » par cette réponse : « Moussieu li rnajour, moi y en a mal partout ! »

« Troumba ! » prononçait alors le praticien. Comme on le sait ce mot, arabe, signifie, lavement.

Le soir, à la promenade, les bénéficiaires de la mention sus-indiquée étaient appelés nommément et rangés en file indienne. Un arabe infirme attendait de pied ferme, armé d’une formidable seringue à chevaux. Un à un, les patients saisis par deux gaillards, commis à cet effet, étaient soumis au traitement, non sans cris et des grincements de dents  qui mettaient l’assistance en joie.

Bientôt la mémorable « troumba » se révéla remède efficace, d’ordre aussi préventif que curatif. La visite médicale fut presque totalement désertée.

Je restais environ cinq mois au dépôt d’Harrach, et à la fin de décembre 1908, au moment même où se produisait la catastrophe de Messine – qui fit cent mille victimes – le transport « Loire » me recevait dans ses flancs et quittait la rade d’Alger pour la Guyane.

Nous étions à bord environ 600 condamnés, 350 de France et 250 d’Afrique. Dans les cages, c’était un grouillement d’êtres humains qui n’avaient pas l’air de s’en faire. Ils étaient heureux après de longs mois d’attente durant lesquels ils avaient été soumis à une dure discipline, d’aller là-bas en Guyane pour tenter l’évasion.

Ils savaient qu’ils pourraient causer et fumer à leur aise en attendant. Ce qui ferait diversion et les changerait de la rigoureuse discipline du dépôt.

Déjà, ils s’étaient procuré du tabac en troquant du linge et des provisions à l’équipage.

Des groupes se formaient les discussions allaient bon train. Parfois des coups étaient échangés, et les combattants allaient faire connaissance avec les cachots du bord.

Après avoir passé Gibraltar, le mal de mer toucha la presque totalité de cette cargaison humaine, tempérant les haines et les discordes. Nous arrivâmes en vue des Iles du Salut le 14 janvier 1909. Une dizaine de forçats, morts durant la traversée, avaient été jetés par-dessus bord.

Le débarquement aux Iles du Salut

L’aspect des îles du Salut, au premier abord, n’a rien d’effrayant, au contraire.

On dirait trois corbeilles de verdure posées sur l’Océan. Des milliers de cocotiers dressent vers le ciel leurs cimes altières, se balançant au gré de la brise venant du large. Des constructions, petites et grandes, trouent cette verdure de la tache de leurs toits rougeâtres.

L’Océan bat furieusement ces rochers, et l’on entend constamment le bruit de tonnerre des vagues furieuses aux crêtes blanches.

Il y a là trois îlots exclusivement pénitentiaires : 1. l’Ile Royale qui est la plus grande ; 2. L’Ile Saint-Joseph ; 3. l’Ile du Diable.

On nous fait descendre dans des chalands, et nous atterrissons à l’Ile Saint-Joseph, qui est à même de recevoir le convoi en raison des nombreuses « cases » qu’elle contient.

Sur le quai, un nombre imposant de gardes-chiourme (surveillants militaires) nous attendent, revolver au côté. On fait appels et contre- appels. Nous sommes comptés et recomptés. La sueur coule de nos fronts, car il fait terriblement chaud en ce pays.

Des files de cocotiers bordent la route où nous sommes alignés sac au dos. Nous lorgnons leurs fruits rafraîchissants qui pendent, à 25 mètres de hauteur. C’est le supplice de Tantale.

Un naïf émet cette réflexion que les poires sont grosses en Guyane ; on se gausse de lui.

Nous sommes tenus là pendant des heures ; on fait l’inventaire de nos sacs, on opère le matriculage de nos vêtements et de notre linge. Avant de partir on nous avait donné deux paires de souliers, dont une de rechange, et deux complets de rechange en toile. On ne trouve rien de mieux que de nous enlever une paire de souliers et un complet. Mais ce ne sera pas une économie pour l’Etat, un placement fructueux sera opéré de ces dépouilles « opimes »…

Enfin, on nous empile dans de vastes casés, sortes de hangars clos munis de bat-flancs, qui servent de salle à manger et de dortoir.

Les baquets d’eau saumâtre sont vidés en un clin d’œil, tant nous sommes altérés.

D’autres baquets arrivent. Ils contiennent des haricots à moitié cuits qui prennent un bain dans du bouillon, de l’eau chaude, simplement !

Pour le moment on ne nous délivre pas de cueillères et comme gamelles nous avons à notre disposition des boîtes de conserves vides, aux bords taillants. On se débrouille au petit bonheur.

Ce repas du soir est plutôt maigre. Il constituera l’ordinaire vespéral de chaque jour. Des anciens, qui ne sont pas renfermés et qui devraient vaquer aux emplois qu’ils occupent, viennent aux fenêtres grillées :

  • Avez-vous du linge de corps, du saucisson, du chocolat ?
  • Oui, on en a !

Alors on échange du linge et des provisions achetés en cantine avant le départ, en vue du voyage, contre des paquets de tabac. On va donc pouvoir fumer comme des sapeurs !

De tous côtés s’ouvrent les paquets.

Mais, ô stupeur ! ils sont remplis de bourre de cocos… Les anciens nous ont « possédés » !

On se promet bien, à notre tour, de « posséder » les bleus du prochain convoi…

Avec les « Fortes Têtes »

Le lendemain, il fut procédé au classement des condamnés en vue de leur répartition dans les divers pénitenciers et camps de la Colonie.

La plupart furent dirigés sur Cayenne, Kourou, et St-Laurent-du-Maroni. Une cinquantaine d’entre nous furent maintenus aux Iles du Salut, désignés par leurs dossiers comme étant des fortes têtes.

Je fus du-nombre : un antimilitariste ne se perd pas de vue. On me laissa donc à l’Ile St-Joseph.

Je commençais à faire connaissance avec les lieux, les êtres et les choses.

En face, se dressait l’Ile Royale, qui a la forme d’un mamelon, flanquée à droite de l’île du Diable où Dreyfus séjourna et où sont séquestrés ceux qui ont été condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée. Ullmo y prit la succession du capitaine Dreyfus.

A quatorze kilomètres, j’apercevais la côte de la Guyane, basse et marécageuse, bordée par les palétuviers aquatiques.

Il me fallut quelques jours pour me rendre compte de la façon dont les choses se manipulaient et de la manière de vivre, ainsi que des us et coutumes de ces lieux maudits.

Paul ROUSSENQ.

(A suivre)

(Tous droits de reproduction réservés).

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