Seules cinq lettres de Jacob à sa mère couvrent le deuxième semestre 1916 ; la guerre continue son œuvre de mort en Europe et le forçat n’est pas dupe à 7000 km de l’hexagone des nouvelles d’une victoire imminente auquel le bourrage de crâne médiatique aimerait faire croire. Passé à la deuxième classe depuis le 1er avril, le matricule 34777, qui poursuit ses études de droit et de criminologie en autodidacte, voit ses conditions de détention s’améliorer. Cela signifie un comportement conforme aux règlements et un détenu relativement calme aux yeux de l’AP. Cela prouve surtout la circonspection de Jacob et ses efforts pour éviter tout repérage nuisible à ses inavouables entreprises.
C’est aux îles du Salut que Jacques Antoine Vila, jeune vagabond et voleur par nécessité, rencontre des anarchistes vers 1895 : « De leurs conversations empreintes de ce cachet tout particulier de solidarité, de leur attitude énergique et dédaigneuse, commandant le respect aux gardiens eux-mêmes qui jamais n’osent se livrer sur eux à une voie de fait, je concluais, moi qui n’avais été qu’un voleur inconscient, c’est à dire un révolté sans savoir, qu’une grande force morale devait animer ces hommes […]. Cette poignée de révolutionnaires jetés comme des bêtes fauves sur un autre continent étonna par sa résistance solidaire et son mépris de la mort. »
Jacob Law est né à Balta en Russie- aujourd’hui en Ukraine – de son nom de naissance Israel Lew – le 15 mai 1885. Après avoir tiré sur la police place de la République à Paris le 1er mai 1907, Jacob Law fut condamné à quinze ans de travaux forcés. Il resta dix-huit ans en Guyane, selon son propre témoignage.
« Le bagne ne se réforme pas : il se supprime », tel est son verdict final lorsqu’il livre son document en 1926 aux Éditions de l’Insurgé à Paris.
À l’île du Diable sont internés les dits traîtres, Dreyfus puis Ullmo, deux gardiens et trois ou quatre transportés chargés des corvées et du halage du câble pour amener le canot d’approvisionnement ou faire descendre le bois coupé. Jean de Boë n’entre pas dans ces catégories ; mais comme il est arrivé en 1914 au bagne de Guyane avec plusieurs autres condamnés de la « bande à Bonnot », l’administration pénitentiaire tient à les séparer : Dieudonné va à Royale, Metge et Rodriguez à Saint-Joseph, De Boë au Diable.
« J’ai cessé cette lutte du fait de mon arrestation mais je l’ai reprise au bagne sous une autre forme et par d’autres moyens » écrit l’ancien cambrioleur Jacob à Jean Maitron en 1948. Le matricule 34777 débarque aux îles du Salut le 13 janvier 1906. Le « prisonnier de guerre sociale » est attendu de pied ferme. Mais Alexandre Jacob, ou Barrabas dans les écrits de Dieudonné (1930) et du commandant Michel (1937), pragmatique, en impose à ses codétenus et parvient à tenir tête à l’AP notamment par une connaissance quasi-encyclopédique des lois, décrets et règlements qui régissent le bagne. Il sait profiter de la moindre faille dans le systémisme carcéral pour tenter un bon coup : projet avorté d’un mariage blanc orchestré depuis Paris en 1908 par Charles Malato et qui lui aurait permis de s’évader depuis le continent, envoi par sa mère d’un revolver Le Gaulois caché dans une boîte de sardines en 1910, projet de faire sauter le vapeur Maroni en 1916, échec l’année suivante d’une évasion en faisant croire à une mort apparente après absorption de chlorhydrate de morphine, chantage orchestré sur des surveillants volant le courrier et les colis des bagnards…
Les libertaires ne représentent qu’à peine 0,15% des quelques 100 000 hommes et femmes qui croupissent dans les camps de travaux forcé coloniaux entre 1852 et 1953. 150 individus, presque tous marqués du sceau de l’infamie dans leur dossier : « exalté », « anarchiste dangereux », « sournois » « à surveiller de très près ». Si on excepte l’infime minorité de compagnons envoyés en Nouvelle-Calédonie comme Cyvoct, Gallo ou une partie de la Bande Noire, la plupart des condamnés se retrouvent à plus de 7 000 km de la métropole, en Guyane, aux îles du Salut, classés aux internés A – comme anarchistes.
5 juin 1923, le journaliste du Petit Parisien qui débarque du Biskra à Cayenne n’est pas un inconnu. Albert Londres a trente-neuf ans et une carrière déjà bien remplie. Après un éphémère poste de comptable à Lyon dans la Compagnie Asturienne des Mines, l’Auvergnat qui s’imagine poète[1] monte à Paris et devient le correspondant du journal lyonnais Le Salut Public en 1904. Deux ans plus tard, il arpente les couloirs du Palais Bourbon et suit l’activité parlementaire pour Le Matin. C’est encore un anonyme qui ne signe pas ses papiers qui, le 30 juillet 1914, interviewe Jean Jaurès quelques heures avant l’assassinat du tribun socialiste. Réformé pour raison de santé, il est un des rares journalistes disponibles du Matin pour couvrir les opérations de guerre. Son nom apparait pour la 1e fois dans l’édition parisienne du quotidien le 21 septembre 1914 :
« Ils ont bombardé Reims et nous avons vu cela ! »[2]
Douze mois pour honorer la mémoire des vaincus ? « Prisonnier de guerre sociale, je suis au bagne et j’y reste » écrivait Alexandre Jacob à sa mère en septembre 1914. Comme des centaines d’autres anarchistes entre 1880 et 1930, il est passé devant les tribunaux. Leur crime à tous ? Incitation au meurtre, à l’incendie et au pillage, outrages à agents, brigandage, cambriolage, fabrication de fausse monnaie, assassinat, attentats, désertion… Certains ont embrassé la Veuve ; d’autres ont été enchristés ; beaucoup furent envoyés loin de la métropole, avec les îles du Salut en Guyane et la Nouvelle-Calédonie comme seul horizon expiatoire à leurs atteintes à l’État, aux personnes et à la propriété. Force est de constater que, la peur du drapeau noir aidant, ils sont attendus de pied ferme ! Ils sont craints aussi.
Pleigneur, dit Manda, était le chef d’une bande d’apaches. Il devint l’amant de cœur de la belle Casque d’or. Cela lui attira l’inimité d’un autre chef de la bande, Leca. Pour les beaux yeux de la blonde enfant, les deux bandes s’affrontèrent en bataille rangée. On joua du couteau.
Mais la police intervint ; les blessés furent envoyés à l’hôpital et les autres au violon.
La Cour d’assises de la Seine condamna Manda et Leca aux travaux forcés ; les comparses furent gratifiés de peines de prison et de réclusion. Quant à la belle Casque d’or, elle échut à un troisième larron.
Au Bagne, on eut soin de séparer les deux antagonistes qui s’en voulaient toujours à mort.
Manda fit ses vingt ans aux Iles du Salut. Il devint infirmier-panseur à l’hôpital de la Transportation. Il montra dans ce poste de réelles qualités et fit preuve d’une compétence remarquable. Tous les médecins s’accordèrent à lui donner des témoignages de leur satisfaction.
Les trois parties manquantes de ce chapitre, soit les textes que Mme Van de Walle et M. Collin ne nous ont pas autorisés à mettre en ligne dans le Jacoblog[1], pourraient se résumer par la conclusion de la lettre que le transporté Dain envoie au commandant Masse des îles du Salut le 6 mars 1923. La missive fait sensation ; elle est enveloppée de papier cristal pour éviter que le chef du pénitencier se salisse les mains en la touchant. Roussenq qui a écrit pour son codétenu a signé avec ses excréments et cela fait du bruit dans le microcosme carcéral. Le fonctionnaire civil de l’AP Ubaud arrive à Saint-Laurent-du-Maroni en 1927, il quitte la Guyane en 1943. Nous pouvons retrouver l’anecdote dans ses souvenirs conservés au musée Cognacq de Saint-Martin-de-Ré. Albert Londres visite la Guyane en mai-juin 1923 et c’est bien cette lettre que le commandant Masse lui montre avec tout le dossier de celui qu’il finit par surnommer L’Inco. L’infatigable épistolaire, adorateur des « délices du cachot » est devenu une vedette du bagne.
Nous pourrions croire le matricule 37664 disposé à la sociopathie au regard des lignes qui précèdent. Nous pourrions l’envisager incapable d’adaptation à la microsociété des hommes punis au regard de celles qui suivent. Rien n’est moins faux et les agissements de l’impulsif Roussenq, les actes du colérique fagot sont pourtant rarement irréfléchis. Et quand ils le sont, il semble se gausser des conséquences.
S’il subit onze longues années de cachots, s’il se vante parfois d’en apprécier leurs « délices »[1] et d’être un « recordman »[2] de l’enfermement, il serait hasardeux pour saisir et affiner la compréhension du personnage d’envisager une vie recluse dans la continuité. Même confiné entre quatre murs, à la réclusion sur l’île Saint-Joseph ou dans les cellules de l’île Royale, les punitions subies pour bavardage prouvent, si besoin est, que le contact social ne peut manquer de s’établir. Tous les moyens sont bons pour briser la solitude forcée et avec un jeu de brindilles, appelé « télé » ou par le biais d’un ami cafard attaché à un fil, on peut entamer une discussion[3], et donc forger un lien social.
Non loin de Cayenne, le bagne avait aussi, bien avant la guerre, son camp de la mort lente
La poubelle de Bagne
A une vingtaine de kilomètres de la capitale administrative, le Nouveau-Camp se dressait sur une hauteur, dans un isolement complet.
Le Nouveau-Camp, malgré son nom, étaie archaïque et croulant. Les cases, couvertes de bardeaux, menaçaient ruines. Sur le sol battu de ces repaires, les crachats de plusieurs générations de condamnés s’étaient amoncelés.
Du fond de la plus noire détresse luisait, au cœur des condamnés, un espoir : la Belle
Le plus marquant de tous les bourreaux qui se succédèrent à la Guyane, fut certainement le dénommé Hespel, dit Chacal. Il avait passé par tous les degrés de la filière : Maison de correction, Maison Centrale, Bataillons d’Afrique, Travaux forcés, Détention perpétuelle à titre militaire. Gracié de cette dernière peine, il était venu s’échouer au Bagne.
C’était un drôle. Il allait visiter régulièrement ses clients éventuels, leur apportait des douceurs et du tabac. Lire le reste de cet article »
Jean-Marc Berlière est professeur émérite à l’université de Bourgogne. Spécialiste de l’histoire des polices françaises, sa route a maintes fois croisé celle de l’honnête cambrioleur Jacob dans ses recherches… Il n’ignore pas bien évidement le lien unissant ce dernier à Louis Rousseau. Jean-Marc Berlière a lu la réédition du Médecin au bagne chez Nada et nous dit l’importance historiographique de ce « précieux témoignage » sur les pénitenciers coloniaux de Guyane dans sa Lettre aux amis d’une police et d’une gendarmerie républicaines et protectrices des citoyens. Lire le reste de cet article »
Le bagne, créé 1854, est un système éliminatoire. Pour plus de 100 000 hommes jusqu’en 1938. Élimination par l’éloignement : la Guyane à plus de 7 000 km de la métropole, la Nouvelle Calédonie – entre 1867 et 1893 – à plus de 12 000. Élimination par le travail, la faim, l’épuisement, les maladies et les coups.
Jacob pose le pied sur l’île Royale en janvier 1906. La statistique ne donne qu’à peine 5 ans de vie au transporté débarquant en Guyane. Être anarchiste peut vous raccourcir ce délai. Les révoltés de l’île Saint-Joseph ont été tirés comme des lapins les 21 et 22 octobre 1894. 16 morts dont 14 forçats et, parmi eux, 5 anarchistes. Le matricule 34777, classé aux internés A – comme anarchiste, est pourtant resté 19 ans aux îles du Salut ! Être anarchiste peut rallonger votre espérance de vie ! Lire le reste de cet article »