Bagnards et anarchistes : décembre 2025

La mémoire des survivants
C’est aux îles du Salut que Jacques Antoine Vila, jeune vagabond et voleur par nécessité, rencontre des anarchistes vers 1895 : « De leurs conversations empreintes de ce cachet tout particulier de solidarité, de leur attitude énergique et dédaigneuse, commandant le respect aux gardiens eux-mêmes qui jamais n’osent se livrer sur eux à une voie de fait, je concluais, moi qui n’avais été qu’un voleur inconscient, c’est à dire un révolté sans savoir, qu’une grande force morale devait animer ces hommes […]. Cette poignée de révolutionnaires jetés comme des bêtes fauves sur un autre continent étonna par sa résistance solidaire et son mépris de la mort. »
Il est le premier à témoigner, en feuilleton dans Le Libertaire de 1898. Trois ans plus tard, Eugène Degrave, condamné pour piraterie puis gracié, évoque les anarchistes qu’il a côtoyés et ceux qui « taillent des basanes » au personnel de l’Administration pénitentiaire. En 1903, le grand témoignage d’Auguste Liard-Courtois, gracié après cinq ans, est sans doute le plus détaillé et le plus riche en informations. « La plupart des convois sont décimés dès leur arrivée dans la colonie. La fièvre, l’insolation, la dysenterie, la gangrène, l’insuffisance et la mauvaise qualité de l’alimentation sont les principaux agents de mortalité. La nostalgie et l’hypocondrie font aussi de fréquentes victimes. » Tous trois relatent avec horreur la cruauté des surveillants qui tuent sans état d’âme, le désespoir et la lâcheté des condamnés, les évasions les plus risquées. Clément Duval est aux îles en même temps qu’eux, il écrira ses mémoires bien plus tard ; il dit comment il a résisté aux humiliations et aux tortures, gardé la tête haute, fraternisé contre la faim et les mouchards, comment il n’a cessé de s’évader et d’être repris.
Des années plus tard, Jacob Law, qui va toujours refuser de travailler et passe des mois au cachot, comprend bien ceux qu’il a vu « tuer, voler, assassiner pour ne pas disparaître eux-mêmes dans une vie qui est tellement terrible que beaucoup deviennent fous et, dans leur folie, commettent des actes monstrueux. » Mais il cite aussi des gestes généreux, parfois salvateurs. Le récit d’Eugène Dieudonné est plus froid, factuel, il parle peu des compagnons anarchistes à l’exception de « Barrabas », estimé de tous, et de Paul Roussenq, « le type du condamné protestataire ». Les témoignages de ces derniers sont évoqués dans d’autres pages.
Ils ont survécu parce qu’ils ont résisté.
Jacques Antoine Vila, « Les Mémoires d’un forçat », Le Libertaire, n° 142 à 153, 1898.
Eugène Degrave, Le Bagne, Paris, 1901.
Auguste Liard-Courtois, Souvenirs du bagne et Après le bagne, Paris, 1903 et 1905 ; rééd. Toulouse, 2005 et 2006.
Jacob Law, Dix-huit ans de bagne, Paris, 1926 ; rééd. Marseille, 2005 ; Saint-Dié, 2013.
Clément Duval, Memorie autobiografiche, Newark NJ, 1929 (Moi, Clément Duval, bagnard et anarchiste, Paris, 1991 ; rééd. Paris, 2019)
Eugène Dieudonné, La vie des forçats, Paris, 1930 ; rééd. Montreuil, 2007.
Albert Crémieux, Forçats, La Nouvelle Société d’Édition, Paris, 1931. ME


Tags: Degrave, Dieudonné, Duval, Jacob, Jacob Law, Le Libertaire, Liard-Courtois, Roussenq, Vila
Imprimer cet article
Envoyer par mail
