Roussenq – MES TOMBEAUX souvenirs du bagne


S’il arrive parfois que des archives privées refassent surface[1] tels les cahiers et les photographies du Docteur Léon Colin en 2015[2] ou encore la correspondance du bagnard Arthur Roques en 2021[3], il est nettement plus rare d’exhumer et de redécouvrir de précieux documents dans les fonds d’archives publics. Cela n’est pourtant pas impossible et c’est une ultime version des souvenirs de l’ancien bagnard Paul Roussenq que l’archiviste guyanaise Vanessa Van de Walle[4] et les historiens Philippe Collin[5] et Jean-Marc Delpech[6] ont retrouvé en croisant les informations données par le dossier que les époux Beaumier avaient constitué dans les années 1980. Un peu moins d’un an et demi avant le suicide de Paul Roussenq à Bayonne, parait le dernier des trente-six articles de « Mes tombeaux – souvenirs du bagne » dans le quotidien grenoblois Les Allobroges le 11 mars 1948 :

« Maintenant, je prends congé de vous, lecteurs. Dans les pages qui précèdent, j’ai tâché de vous instruire et de vous intéresser. Peut-être y ai-je réussi. Une vie pas comme les autres. Je ne sais ce que me réserve l’avenir, cet inconnu. En tout cas ça ne pourra être le pire. J’aspirerais à la stabilité, si c’était possible, ainsi qu’on me l’a fait espérer.

Mais si cela ne devait pas être

Jusqu’à l’heure dernière,

Propice aux malheureux,

Je suivrai ma carrière

D’errant, parmi les gueux. »[7]

Louis et Séverine Beaumier avaient hébergé Paul Roussenq au début de l’année 1948[8]. C’est chez eux qu’est prise la photographie célèbre de L’Inco, le visage amaigri, presque squelettique, les yeux fixés sur la cigarette qu’il fume en la tenant du bout des doigts de sa main gauche[9]. La photographie porte une date au dos : le 12 avril 1948. Les époux Beaumier ont confié leurs souvenirs à Daniel Vidal quand celui-ci écrit la première biographie de Roussenq en 1998[10]. C’est là que nous avons trouvé l’allusion à « Mes tombeaux » dont Séverine Beaumier a retranscrit quelques extraits. Mais ni Daniel Vidal ni elle n’étaient parvenus à retrouver l’intégralité du texte que les Archives départementales de l’Isère conservaient dans leur fonds presse. Elles ont bien voulu numériser pour nous le précieux document[11].

Les Allobroges est né de la Résistance. Son premier numéro parait clandestinement le 15 février 1942 autour du groupe communiste Front National. À la libération, la prise de l’imprimerie du journal collaborationniste Le Petit Dauphinois permet d’assurer une diffusion quotidienne à Grenoble et sur l’Isère, ainsi que dans les départements alentours. Malgré la scission avec les membres du Dauphiné Libéré qui sort son premier numéro le 7 septembre 1945, Les Allobroges arrive à tirer jusqu’à 250.000 exemplaires en 1949. Il connait une lente décrue par la suite et passe en dessous des 100.000 exemplaires en 1952, avant de disparaitre six ans plus tard[12].

C’est donc un journal régional, généraliste, réputé et dominant dans la région, qui publie du numéro 1274 au numéro 1310 – soit du jeudi 29 janvier au jeudi 11 mars 1948 – les souvenirs de Paul Roussenq. Le récit autobiographique parait sous la forme d’un feuilleton ; ici, trente-six articles[13] pour édifier et tenir le lecteur en haleine. Les notes de Séverine Beaumier nous permettent d’éclairer la genèse de cette parution :

« Ce dimanche-là nous étions venus dans le petit café restaurant du quartier avec l’idée d’y prendre une simple consommation, et de recueillir des nouvelles. Pas question de repas. L’état de notre budget s’y opposait catégoriquement. Nous en étions alors au stade de la « bohême » joyeuse, nourrie de projets.

A l’une des tables de bois ciré se trouvaient un journaliste-poète de notre connaissance et sa muse-compagne. Et, assis en face d’eux, l’être le plus curieux qui m’ait été donné de rencontrer. Assez grand à ce qu’il me sembla ; mais peut-être cette impression venait-elle de son extrême maigreur ?

Ses vêtements ? ils ne m’ont laissé aucun souvenir. Par contre, ses mains… Elles évoquaient non pas des sarments de vigne, où l’on sent courir et s’amasser la sève, prête à lâcher son trop-plein en grosses larmes denses, mais plutôt des souches tordues et noueuses d’un brun grisâtre ; le bout des doigts brûlés par les mégots de cigarettes fumées jusqu’à la dernière extrémité.

Quant à son visage, avec ses traits taillés à la serpe, ses plis creusés au burin… J’ai aussitôt pensé « Henri de Monfreid », dont j’avais aperçu le portrait à la vitrine d’un libraire. Nous nous sommes attablés avec eux pour offrir notre tournée d’apéritifs. Au cours de la conversation, nous avons appris que notre vis-à-vis était un rescapé du bagne de Cayenne, où il avait passé presque toute sa vie. (…)

Curieux et intrigués, nous avons commandé les cinq repas qui allaient nous permettre de régaler le poète impécunieux et de faire plus ample connaissance avec le nouveau personnage. (…) N’ayant pas trouvé d’emploi dans la région grenobloise, le rescapé envisageait de retourner, par petites étapes, dans son Midi natal, pour se faire embaucher dans un domaine viticole. Ce début d’avril était encore froid et inclément. D’un commun accord, nous l’avons invité à venir, avant son départ, à notre domicile, où nous pourrions le munir d’une paire de bons brodequins et de quelques vêtements chauds.

C’est au cours de cette dernière visite qu’il nous remit les seuls cadeaux à sa portée ; un fort couteau à lames multiples, et un petit carnet manuscrit et dédicacé, où il avait inscrit une vingtaine de poèmes de son cru. »[14]

Un peu plus loin, Séverine Beaumier fait référence au journaliste et poète qui leur a permis de rencontrer Roussenq. Christian Gali (1925-1983) est aussi cinéphile et adepte d’art contemporain. Ami de l’historien Albert Ronsin[15] et du poète André Verdet[16], il rencontre chez ce dernier à Saint-Paul-de-Vence ses idoles Picasso et Prévert[17]. Sa nécrologie, parue dans Le Dauphiné Libéré le 2 septembre 1983, nous apprend que ce très jeune résistant fut arrêté par la Gestapo, « mais adepte des chemins de crête, il resta presque toujours à l’écart des grandes avenues du militantisme patenté, lui préférant un itinéraire personnel. » La formule, aussi plaisante soit-elle, masque mal son engagement auprès des FTP grenoblois[18], donc fort probablement auprès du groupe communiste qui fit paraître Les Allobroges. Christian Gali a vingt-trois ans lorsque Louis et Séverine Beaumier le rencontrent en compagnie de Paul Roussenq qui a repris sa vie d’errance peu de temps avant la Libération.

Assigné à Sorgues dans le Vaucluse depuis le 4 janvier 1943, date à laquelle il quitte le C.S.S.[19] de Fort Barreaux[20], l’ancien bagnard signale dans le dernier article des Allobroges ne pas avoir respecté sa résidence surveillée : « On sait que je devais donner quelques coups de canif dans ce contrat unilatéral. »[21] Mais à presque soixante ans, la vie de cheminot n’est pas aussi facile que dans sa prime jeunesse. Physiquement marqué, l’homme est en recherche constante de quelques subsides lui permettant d’améliorer son maigre et pauvre ordinaire. C’est ce qu’il écrit à la fille d’Albert Londres le 12 décembre 1946 après avoir vainement tenté d’entrer en contact avec elle, au mois de mars précédent par l’entremise du directeur de la revue Paysage. Les deux missives sont alors complémentaires et doublement éclairantes sur cette errance permanente et sur la publication de Mes Tombeaux.

Au directeur de la revue Paysage :

« Avignon, 24 mars 1946

Depuis dix ans je mène une vie de réprouvé. L’été, muni d’une petite pacotille de menus objets de mercerie, je parcours les campagnes méridionales. L’hiver, j’entreprends le périple des hôpitaux, sortant de l’un pour entrer dans un autre. Je suis actuellement à celui d’Avignon mais sur le point d’en sortir. On ne garde guère les indigents à défaut d’urgence. J’ai mis au point un travail mémoriel de cinq milles lignes environ : Souvenirs du Bagne et de l’après-Bagne. Je crois qu’il est digne de l’impression d’abord dans un hebdomadaire. Je le réserverai pour Paysage si vous le jugez opportun. Il y a la matière de cinq pages massives. Vos conditions rétributives seront les miennes. »[22]

À Florise Londres :

« Fontainebleau, le 12 décembre 1946

J’ai rédigé mes mémoires où je rends hommage au réformateur du Bagne que fut Albert Londres. L’éditeur Bordas l’a conservé plusieurs mois ; finalement, il me l’a renvoyé alléguant que ce n’était pas du ressort de sa spécialité. (…) À la belle saison, j’écoule de menus articles de mercerie dans les campagnes méridionales. L’hiver, je vais d’un hôpital à un autre à travers toute la France. »[23]

Nous ne pouvons retracer avec exactitude les chemins de Paul Roussenq ; nous pouvons en revanche remarquer une route parsemée d’étapes saisonnières. L’indigence et l’âge accroissent la difficulté de la marche, multipliant ainsi les périodes d’hospitalisation … et les séjours en prison pour infraction à la police des chemin des fers :

« Pour me transporter d’un hôpital à un autre, j’avais recours aux bons offices de la SNCF. A titre onéreux, pour elle. Ma foi ! le déficit chronique de cette société n’en était pas aggravé pour cela. Et puis, l’Etat est là pour combler ce déficit. En payant mes impôts indirects, à défaut d’autres je participe donc au renflouement de la caisse dans une certaine mesure et bien malgré moi du reste… »[24]

Voyager sans titre de transport à la manière des wobblies et des hobos étasuniens[25], vendant leur force de travail le long des lignes transcontinentales outre-Atlantique, est une pratique à risque que Roussenq a parfaitement intégré depuis sa plus tendre jeunesse[26]. C’est pourquoi il n’y a guère de surprise à le voir passer, à plus de soixante ans, un mois à la maison d’arrêt de Roanne et 8 jours à celle de Carpentras[27]. Roussenq ne se fixe pas pour autant.

Mais le colportage ne suffit pas à nourrir un homme qui cherche de facto à tirer de menus profits de son douloureux passé en frappant à la porte des médias locaux après s’être hasardé à fureter du côté de la presse nationale. Il y a fort à parier que Roussenq monnaie par exemple son témoignage à Georges Salonic de Paris-Soir le 28 mars 1937[28] ou encore à Roger-Louis Lachat lorsque ce dernier dans les colonnes du Petit Dauphinois, vingt-jours plus tôt[29], fait parler « le bagnard qui, de tous les bagnards, pouvait parler le mieux du bagne » !

Le schéma se reproduit après-guerre et, même si le quotidien grenoblois précédemment cité a laissé place aux Allobroges et au Dauphiné Libéré, c’est une nouvelle fois à Grenoble que Roussenq parvient à faire parler de lui en 1948 après un troisième séjour en prison :

« Il peut être neuf heures du matin. Voici une heure à peine, nous étions à Grenoble, piétinant dans le jour mal levé, devant la porte à judas de la prison municipale. Lorsqu’il est sorti, c’est à peine si nous avons échangé quelques mots. Il s’était laissé convaincre tout de suite. Puis, nous avons roulé vers ce bistro rustique et bâti à mi-côte, au flanc de la Chartreuse. (…) L’homme est maigre, son visage est tanné, flétri et osseux. Il porte un béret mité et un pardessus trop serré, usé, de le couleur verdâtre des vêtements morts, qui conserve pourtant une sorte de respectabilité misérable. Quand il sourit, il montre de grandes dents déchaussées, des rides profondes se creusent en éventail au coin de l’œil, envahissant la pommette. Son élocution, que réchauffe un reste d’accent languedocien, est appliquée, précieuse même. Il parle avec l’aisance d’un homme qui lit ou qui récite un texte familier. »[30]

Minnie Danzas avant de traduire l’œuvre de l’écrivain étasunien Chester Himes pour La Série Noire que lance Marcel Duhamel en 1945, travaille pour le journal communiste Ce Soir[31] et « fait revivre les célébrités oubliées ». Nous pouvons légitimement nous demander si la journaliste parisienne qui fait le pied de grue devant la prison grenobloise en février de cette année n’est pas descendu en province sur indication de ses confrères des Allobroges qui publient « Mes tombeaux » depuis le 29 janvier. La description physique qu’elle donne de Paul Roussenq rejoint en outre parfaitement celle de Séverine Beaumier.

Celle-ci se serait-elle trompé sur la date qu’elle inscrit sur la photographie de Roussenq fumant et qu’elle héberge, avant qu’il ne reparte vers le Sud ? Ce ne serait plus alors le 12 avril mais bien le 12 février 1948 qu’elle et son mari Louis rencontrent Paul Roussenq à Grenoble, dans « le petit café restaurant du quartier ». Et la « muse-compagne » de Christian Galli qu’elle évoque dans ses notes de souvenir pourrait fort bien être Minnie Danzas tant le récit de la journaliste se rapproche du sien.

Toujours est-il que Christian Gali, journaliste, poète, résistant FTP et sensiblement à gauche, se retrouve une fois encore au centre de la publication des mémoires de Roussenq. En supposant que le manuscrit soit le même que celui refusé par les éditions Bordas en 1946, cela signifierait que le quotidien communiste grenoblois a changé le titre ; Souvenirs du Bagne et de l’après-Bagne est alors devenu Mes tombeaux. Un titre nettement plus vendable et accrocheur. L’hypothèse est plus qu’envisageable tant le premier titre donne à penser ce que l’on peut lire dans le second. Roussenq se montre nettement plus prolixe, non seulement sur sa jeunesse en faisant un long développement sur la centrale de Clairvaux et sur les bataillons d’Afrique mais aussi sur son retour en France. Les six derniers articles de cette série, qui en compte – rappelons-le – trente-six, évoquent le voyage en URSS, les prisons françaises, l’internement aux CSS de Sisteron et de Fort Barraux ; ce que l’on ne retrouve nulle part et avec autant de détails dans les autres versions de souvenirs de L’Inco. Le 11 mars 1948, un entrefilet est rajouté au dernier article des « Mes tombeaux » :

« Qui veut acheter le manuscrit de « Mes Tombeaux »

Entièrement rédigé par l’auteur et écrit de sa main, le manuscrit de « Mes Tombeaux » a déjà fait l’objet d’une offre, de la part d’un de nos lecteurs qui se propose de l’acheter 2.000 francs. Qui veut surenchérir ? La compétition reste ouverte jusqu’à jeudi prochain, 18 mars dernier délai. Le manuscrit reviendra au plus offrant et, bien entendu, au seul profit de Paul Roussenq. Préciser sur l’enveloppe « Manuscrit de « Mes Tombeaux », « Les Allobroges », 29 avenue Félix Viallet, Grenoble. »[32]

Jusqu’à preuve du contraire, le manuscrit soit n’a pas trouvé preneur ; soit il demeure encore dans des archives privées inconnues. Roussenq file à Aimargues, non loin de Saint-Gilles-du-Gard, au printemps 1948[33] pour aller travailler dans les vignes. Il s’agit à n’en point douter de la dernière version de ses chroniques bagnardes qui présente en fin de compte plus de similitudes que de différences avec les précédentes. Bien sûr L’enfer du bagne est édité par l’abbé Pucheu en 1957[34], soit huit ans après la mort de Roussenq. Mais nous savons combien ce livre déformait amplement le manuscrit écrit à la citadelle de Sisteron en juin 1942[35]. La version de Pucheu diffère d’ailleurs trop de celle des Allobroges pour que le curé fou, qui lui aussi est interné à la citadelle de Sisteron en même temps que L’Inco[36], s’en soit inspiré ou même ait pu en avoir eu connaissance.

À peu de choses près et hormis les passages avant et après le bagne, nous retrouvons dans « Mes tombeaux » les mêmes chapitres, écrits dans le même ton didactique : îles du Salut, organisation hiérarchique du bagne, les cases, les cellules et le cachot, les mœurs des bagnards, la guillotine …  Bien sûr, Roussenq change, ici et là quelques titres, ce qui peut laisser croire à une nouveauté là où il n’y a finalement peu de changements en profondeur dans la narration et la description du bagne.

Nous lirons en fin de compte dans « Mes tombeaux » peu de nouvelles anecdotes et pourrons constater qu’elles flattent presque toutes le voyeurisme du lecteur des Allobroges : une scène de cannibalisme pendant une évasion, des surveillants qui tirent au sort celui qui tuera un bagnard, un passeur qui en tue plusieurs pour s’emparer de leur plan, un chef de camp prévaricateur, des forçats seulement nantis de cache-sexe et marchant pieds-nus à Charvein, ou encore une narration de la révolte dite des anarchistes de 1895. Ces anecdotes, ces faits divers bagnards, ces histoires horribles ou cocasses sont parfois vérifiables dans les services d’Archives[37]. Cela laisse donc à penser que Roussenq n’est pas un affabulateur ; il n’invente pas ce qu’il écrit.

Les 25 ans de bagne[38] mis à part, Roussenq dresse encore des louanges à Albert Londres et au docteur Louis Rousseau. S’il ne mentionne jamais le parti communiste et une seule fois le Secours Rouge International, il peut paraître surprenant qu’il n’émette aucune critique négative sur son périple soviétique alors que nous avons vu à quel point son ressenti divergeait quand la narration de ce « beau voyage » était publiée par les éditions de La Défense en 1933 et par le journal anarchiste du Gard Terre Libre l’année suivante[39]. Bien au contraire, la prison et l’orphelinat qu’il visite en URSS semble soulever son enthousiasme. Roussenq sait donc bien à qui il s’adresse dans Les Allobroges.

Comme dans les précédentes versions encore,  il se montre approximatif sur la datation de faits qu’il n’a pas vécu lui-même, sur la description de lieux qu’il n’a pas fréquenté : la révolte dite des anarchistes du 12 au 13 novembre 1895 a en réalité eu lieu dans la nuit du 21 au 22 octobre de l’année précédente. C’est alors dans la justification de sa pratique épistolaire et dans l’utilisation de la première personne du singulier que la série d’articles apporte une réelle nouveauté, contrairement à ce qu’il peut affirmer en introduction le 29 janvier 1948 :

«  Ainsi qu’il advient dans toute relation mémoriale, je me trouverai dans l’obligation inéluctable d’envoyer le haïssable « je » ; y substituer le mot « nous » ce serait changer un cheval borgne pour un cheval aveugle. Je tâcherai, tout de même, autant que possible, de réduire les dégâts au minimum. »[40]

Une rapide comparaison vient contredire l’introductif propos. Roussenq utilise le « haïssable » JE 140 fois dans les 25 ans de bagne des éditions de la Défense, 99 fois dans L’Enfer du Bagne écrit à Sisteron en juin 1942 et enfin 242 fois dans « Mes tombeaux ». Nous passerons outre le comptage des JE dans L’enfer du bagne édité par Pucheu, le livre ayant été directement pris sur le manuscrit éponyme[41].

La démonstration, traditionnellement toute en nuance chez Roussenq, adopte donc le travers égotique typique des témoins d’une catastrophe humaine dans cette ultime version. Comment pourrait-il en être autrement après tant de souffrances subies dans une organisation systémique de l’élimination ? Roussenq est en 1948 un survivant. Pour autant, et malgré l’indispensable volonté de reconnaissance, l’utilisation du JE fait encore ici office de preuve dans une démonstration que son auteur espère la plus neutre qui soit pour éclairer le visage de ce Bagne et de cet homme devenu bagne[42]. Nous avons alors fait le choix de mettre en ligne « Mes Tombeaux » en sectionnant le texte tel qu’il fut publié par les Allobroges en 1948, soit en trente-six articles que nous diffuserons sur le Jacoblog au rythme de deux articles par semaine, les mercredi et samedi. Au lecteur de suivre cet incroyable feuilleton et, s’il le désire, d’aller chercher dans le Jacoblog ou ailleurs, de plus amples informations sur cette Extermination à la française[43] que furent les bagnes guyanais et calédoniens ou sur l’humanité de Paul Roussenq.

Bienvenue chez l’homme puni.

 

 

[1] Les archives privées de Jean Galmot, par exemple, se trouvent à La Teste du Buch, près d’Arcachon, chez sa petite-fille qui, à ce jour et l’on ne sait pourquoi, refuse de les rendre accessibles.

[2] Si l’historien Michel Pierre avait approché Philippe Collin en 2013 pour travailler sur les archives de son grand-père Léon, ce n’est qu’en 2015 que, par l’entremise de Jean-Marc Delpech, Libertalia peut publier Des Hommes et des bagnes et rendre ainsi public une inestimable somme de documents sur les bagnes de Guyane et de Nouvelle Calédonie..

[3] En 2018, Philippe Collin a convaincu madame Simone Pons, dont le mari est le petit-fils d’Arthur Roques, de confier ses archives aux ANOM d’Aix-en-Provence qui, par le biais de Gilles Poizat archiviste, publient en juillet 2021 dans leur Collection Histoire d’Outre-Mer aux éditions SilvanaEditoriale les Lettres du bagnard Arthur Roques, Guyane 1902-1918, Écrire pour survivre.

[4] Vanessa van de Walle, traduction et annotations de Blair Niles, Condamné, Histoire d’un bagnard inconnu, La Plume Verte 2021.

[5] Philippe Collin, Matricules, Orphie, 2020.

[6] Jean-Marc Delpech, préface et annotations d’Alexandre Jacob, L’homme libre, prison Josette anarchie, Éditions de La Pigne, 2022.

[7] « Mes tombeaux », Les Allobroges 7ème année, n° 1310, jeudi 11 mars 1948, p. 2.

[8] Notes de Séverine Beaumier, archives privées, Daniel Vidal.

[9] Cette photographie sert d’illustration aux premières de couverture de Paul Roussenq, le bagnard de Saint-Gilles, par Daniel Vidal aux Éditions du Monde Libertaire, 1998 ; de Le beau voyage de Paul Roussenq aux éditions de la Pigne, 2018 ou encore à Les carnets de Paul Roussenq, Sisteron juin 1942 le PDF que diffuse les Archives des Alpes de Haute Provence en 2019.

[10] Daniel Vidal, op. cit., Éditions du Monde Libertaire, 1998

[11] Archives Départementales de l’Isère, périodique PER 17/13 Les Allobroges ; nous tenons ici à remercier pour leur sollicitude, leur bienveillance et leur réactivité les archivistes de ce service et en particulier madame Fabienne Riondet.

[12] Sur la presse de l’Isère voir Bernard Montergnole, La Presse Grenobloise de la libération : 1944-1952, Presses universitaires de Grenoble, 1974. On trouvera en outre de nombreuses informations sur cette presse au Musée de la résistance et de la déportation de l’Isère.

[13] Il n’y a pas de publication dans le n°1306 des samedi 6 et dimanche 7 mars 1948. Les numéros du jeudi 5 (1280) et vendredi 6 février 1948 (1281) portent tous deux le numéro de chapitre VII, ce qui peut porter à confusion sur le nombre de numéros publiés. Il y a 36 numéros et non 35.

[14] Notes de Séverine Beaumier, archives privées, Daniel Vidal.

[15] Albert Ronsin, 1928-2007, après avoir été conservateur des bibliothèque de Dijon en 1950, puis de Nancy en 1958, devient directeur de celle de Saint-Dié-des-Vosges en 1960 et conservateur du musée Pierre Noël de cette ville en 1970. C’est là qu’il s’intéresse et publie ses recherches sur l’historique du nom Amérique donné à Saint-Dié au début du XVIe siècle par le cartographe allemand Martin Waldseemüller. Albert Ronsin est aussi l’auteur d’une histoire de Saint-Dié-des-Vosges en 1969 et d’un dictionnaire biographique des Vosgien célèbre en 1990. Amateur de poésie, il créa le prix international de poésie francophone Yvan Goll en honneur du poète déodatien.

[16] André Verdet, 1913-2004, poète, peintre et résistant fut déporté à Auschwitz en compagnie de Robert Desnos ; il fut l’ami de Giono, Prévert, Cocteau, Braque, Matisse, Chagall, Léger, Picasso … et même de Bill Wyman, bassiste des Rolling Stones !

[17] Article « Le poète André Verdet termine son dernier film Terre et flammes » dans Ce Soir, 22 août 1951.

[18] Idem.

[19] Centre de Séjour Surveillé, autrement dit les camps d’internement de Vichy pour les politiques, les Juifs, les étrangers mais aussi les « indésirables », soit les vagabonds et colporteurs comme Rousseenq.

[20] A.D. Isère, 17W134.

[21] « Mes tombeaux », Les Allobroges 7ème année, n° 1310, jeudi 11 mars 1948, p. 2.

[22] A.N., Fonds Albert Londres, 76AS20.

[23] Idem.

[24] « Mes tombeaux », Les Allobroges 7ème année, n° 1310, jeudi 11 mars 1948, p. 2.

[25] Militants du syndicat Industrial Workers of the World (IWW) créé en 1905, les wobblies se singularisèrent avant et après le premier conflit mondial par leur radicalisme et leur activisme itinérant ; comme les hobos, ces travailleurs sans domicile fixe, se déplaçant de ville en ville, de campagne en campagne, le plus souvent en se cachant dans des trains de marchandises, et vivant de travaux manuels saisonniers et d’expédients. Les Wobblies organisèrent tant les travailleurs de l’industrie du bois dans les grandes forêts reculées du Nord-Ouest des États-Unis que les journaliers de l’agriculture extensive en Californie et dans le Middle-West. Soumis à une intense répression patronale et politique ainsi qu’à de fortes dissensions internes au début des années 1920, le mouvement syndical décline vite non sans avoir influencé durablement la contre-culture étasunienne. Sur le sujet lire Joyce Kornbluh, Hobos et wobblies, L’Insomniaque 2012 ; ou encore le roman graphique Wobblies paru chez Nada en 2019.

[26] C’est même ce qui lui ce qui lui vaut ses premières arrestations et son envoi à la centrale de Clairvaux pour cinq ans après avoir jeté un quignon de pain à la face du procureur du tribunal de Chambéry qui, le 5 mars 1903, lors du procès en appel de Roussenq demandait une peine de prison de cinq mois pour son vagabondage.

[27] Minnie Danzas, article « L’Inco, 21 ans de bagne, 3779 jours de cachot, a connu toutes les prisons de France et la Guyane… » dans Ce Soir, 13 février 1948.

[28] Georges Salonic, article « Roussenq l’Inco avait brûlé 40 francs d’effets militaires : ce fut le bagne » dans Paris-Soir, 28 mars 1937.

[29] Il est fort possible que le papier du Petit Dauphinois ait suscité l’intérêt de Paris-Soir, dans le contexte général du débat national sur l’arrêt de la transportation, car c’est à Grenoble que le journaliste rencontre l’ancien bagnard.

[30] Minnie Danzas, article « L’Inco, 21 ans de bagne, 3779 jours de cachot, a connu toutes les prisons de France et la Guyane… » dans Ce Soir, 13 février 1948.

[31] Le quotidien, qui avait été créé en 1937 par Maurice Thorez pour faire ombrage à Paris-Soir, reparait le 22 août 1944 après avoir cessé sa publication en 1940. Il est dirigé en 1948 par Aragon.

[32] « Mes tombeaux », Les Allobroges 7ème année, n° 1310, jeudi 11 mars 1948, p. 2.

[33] Notes de Séverine Beaumier, archives privées, Daniel Vidal.

[34] Et réédité par Libertalia en 2009.

[35] Le manuscrit L’Enfer du Bagne a été mis en ligne dans le Jacoblog le 23 mai 2020 après l’avoir été sur le site des Archives des Alpes de Haute Provence : http://www.archives04.fr/depot_ad04v3/articles/1368/idr-roussenc-paul-_doc.pdf .

[36] AD Alpes de Haute Provence 41W18.

[37] On retrouve l’affaire Bichier des Âges, le passeur d’évadés et assassin de Kourou chez Albert Londres dans Au bagne et dans L’Homme qui s’évada mais aussi dans Un médecin au bagne du Docteur Louis Rousseau. Les A.T. de la Guyane conservent le dossier judiciaire et les minutes du procès de Bichier des Âges (2U313) ; les documents confirment les dires de Londres, Rousseau et Roussenq.

[38] Publiés une première fois aux éditions de la Défense du Secours Rouge International à la fin de l’année 1933, Les Vingt-Cinq ans de bagne de Paul Roussenq sont réédités en 2016 à La Manufacture des livres par Franck Sénateur qui commet l’incroyable erreur de présenter le livre comme « le VRAI texte écrit par Paul Roussenq » sur son site internet FATALITAS. L’historien oublie de mentionner que le propos de Roussenq est passé par le prisme de la dialectique communiste !

[39] Paul Roussenq, Le beau voyage, Éditions de La Pigne, 2018, préface Jean-Marc Delpech.

[40] Roussenq, Paul, « Mes tombeaux », Les Allobroges 7ème année, n° 1274, jeudi 29 janvier 1948, p. 2.

[41] Par manque de courage certainement et estimant suffisant le décompte du JE, nous avons omis recenser les adjectifs et pronoms possessifs dans les six versions des souvenirs de Roussenq.

[42] Pour reprendre le propos d’Albert Londres, article « Roussenq L’Inco » dans Le Petit Parisien, 19 août 1923.

[43] Alexandre Jacob, Extermination à la française, Éditions de La Pigne, 2020.

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