Amiens 8 mars 1905


Dans les Souvenirs d’un révolté, Alexandre Jacob sait que le temps de la reprise a pris fin dès lors qu’il est interné à la prison d’Abbeville : « Tous mes projets de lutte, mes prochaines expéditions s’évanouissaient en fumée : c’est donc fini ? Tu ne verras plus rien de cela ? ». Mais, de l’anonymat du voleur, Alexandre Jacob passe à la célébrité judiciaire. Le temps des procès fait de lui une vedette des cours d’assises et confirme son militantisme libertaire. La presse n’a d’ailleurs pas manqué de relater la confrontation entre l’honnête cambrioleur et ses juges. Elle est présente en masse le 8 mars 1905 à Amiens pour l’ouverture du spectacle judiciaire.

Une scénographie se met en place et à procès exceptionnel et fortement médiatisé répond des mesures de sécurité en conséquence. L’impression d’une ville en état de siège donne le ton. Les forces déployées semblent sans communes mesures avec ce que l’on chercher à assimiler à de vulgaires voleurs ; la peur des anarchistes resurgit de toute évidence mais, au-delà, c’est bien Jacob et les Travailleurs de la Nuit – c’est ainsi qu’ils se nomment eux-mêmes – qui font un spectacle dont la plupart n’a cure d’une issue tracée d’avance au regard de l’acte d’accusation et de la composition du jury que moque Albert Libertad dans le numéro 10 du journal anarchiste Germinal (12-18 mars 1905) : « Quel est celui de nos lecteurs qui pourra établir la différence entre les jugeurs et les jugés ? » La tension semble alors monter constamment et Alexandre Jacob, pour une grande part, doit en assumer la responsabilité. Il tient un rôle et dès le 1er jour chercher à focaliser sur lui l’attention des médias.

Le dossier de presse conservé aux Archives de la Préfecture de Police de Paris fait la narration du procès de la « Bande sinistre » et, comme toute bonne relation qui se doit, comme dans tout bon roman feuilleton si populaire à l’époque, elle commence par un rappel des faits, par un portrait circonstancié des accusés, une description minutieuse des lieux, de l’espace scénographique judiciaire.

Amiens, 8 mars 1905, les portes du palais de justice ne veulent pas s’ouvrir pour les condamnés ; le président Wehekind fait quérir les jurés apeurés et absents par les gendarmes,  Jacob commence son show, le public est ravi. Pourtant la 1e audience n’est consacrée qu’à l’appel des jurés, à l’interrogatoire d’identité et à la lecture d’un acte d’accusation épais de quelques 160 pages. Comme au théâtre, l’exposition  présente les personnages principaux, pose l’intrigue et la tonalité au début de la pièce, … et les 1ers coups peuvent pleuvoir.

Audience du 8 mars 1905

Cour d’assises de la Somme – Session extraordinaire

Présidence de M.Wehekind – Assesseurs: MM. Vasselle et de Job

La Bande sinistre et ses exploits

Depuis longtemps, la justice française n’avait eu à s’occuper d’une bande aussi redoutable que la fameuse Bande sinistre, véritable association de malfaiteurs des plus dangereux, dont les principaux membres sont actuellement détenus à la maison d’arrêt d’Abbeville.

Il ne se passe pas de jour que l’information judiciaire, si habilement conduite par M. Hatté, juge d’instruction, n’amène de nouvelles charges à l’actif de ces individus : cambriolages dans les châteaux, les églises, les musées, les villas ou dans les pavillons des simples particuliers. Le dossier de cette affaire sensationnelle ne comporte pas moins de 25 000 pièces de procédure, formant, accumulées en tas, une hauteur de papier de plus de 4 mètres…

Jacob et ses complices

Ainsi qu’on le verra par la suite, la bande comptait dans son sein un peu de tous les éléments de la vie sociale : intellectuels dévoyés, employés, ouvriers d’art, charpentiers, bijoutiers, antiquaires, fondeurs, serruriers des plus habiles, etc.

Presque tous sont venus, par petits groupes, des principales villes du Midi. Ils se sont retrouvés à Paris, dans les quartiers des Grandes-Carrières, de Clignancourt, de la Goutte-d’Or, où le plus compromis de tous, Alexandre Marius Jacob, dit Georges, dit Escande, s’était fixé avec sa mère et sa maîtresse, vers la fin de l’année 1901, dans un hôtel du boulevard Ornano.

Voici, tout d’abord, la liste des inculpés écroués à la prison d’Abbeville :

– Marie Élisabeth Berthou, femme Jacob, née à La Crau (Var), le 8 juillet 1860.

– Ecche Euphrosine Bononi, femme Ferré, dite Angèle, née à Giaciano (Italie), le 29 septembre 1873.

– Lazarine Rose Roux, dite Béziat, dite Henriette, née à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 17 septembre 1868.

– Jacques François Bonaventure Sautarel, né à Allado (Espagne), le 5 janvier 1870, exerçant la profession de bijoutier.

– Émile Henry Augain, né à Houdan (Seine-et-Oise), le 22 février 1863, serrurier.

– Jules Alexandre Gabriel Clarenson, dit Puis, dit Fournil, dit le Baron, dit Canet, né à Saintes

(Charente-Inférieure), le 31 janvier 1867.

– Antony Baudy, garçon de café.

– Léon Henri Ferré, dit François, dit Lemercier, dit Farot, dit Boyer, né à Narbonne (Aude), le 27 juin 1865, exerçant la profession de carreleur-mosaïste.

– Honoré Alphonse Joseph Bonnefoy, dit Fondet, dit Arsac, né à Paris, le 10 janvier 1861, employé de commerce.

– Alexandre Marius Jacob, dit Georges, dit Escande, né à Marseille, le 27 septembre 1879, antiquaire.

– Félix Bour, dit Herselin, né à Paris, le 13 mai 1881, imprimeur.

– Siméon Eugène Charles, né à Saint-Aignan (Loir-et-Cher), le 13 juillet 1860, serrurier.

– François Brunus, né à Anost (Saône-et-Loire), le 8 novembre 1864, fondeur.

– Georges Étienne Apport, né à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), le 22 avril 1873, employé de commerce.

– Léon Pélissard, dit Edme, né à Lyon (Rhône), le 15 juin 1867, représentant de commerce.

– François Vaillant, né à Saint-Jean-de-Braye (Loiret), le 24 juin 1871, marchand de fleurs.

– Joseph Ferrand, dit Dunin, né à Varambon (Ain), le 8 janvier 1880.

– Alcide Ader, né à Mont-de-Marast (Gers), le 13 avril 1859, charpentier.

– François Nicolas Mugnier, né à Saint-Pierre-d’Allignes (Savoie), le 5 octobre 1866, exerçant la profession de garçon de café, était atteint, au moment de son arrestation, d’un mal qui ne pardonne pas ; il vient de succomber dans un hôpital parisien où on le gardait à vue, échappant ainsi au terrible châtiment qui l’attendait, ainsi que ses sinistres complices.

Travailleurs de la nuit

Ces individus, qui répudiaient avec fierté l’épithète de cambrioleur et s’intitulaient entre eux les Travailleurs de la nuit, ne partaient jamais en expédition sans être armés de pied en cap de solides poignards, de stylets et de revolvers perfectionnés et toujours chargés. Ils opéraient avec un sang-froid inouï, obéissant aveuglément aux ordres d’un chef.

Il y a quelques années, à Marseille, Jacob et trois de ses complices se présentaient chez un commissionnaire du mont-de-piété et se faisaient passer, le premier pour le commissaire de police du quartier, les autres pour le secrétaire et les inspecteurs.

–          Je suis porteur d’un mandat d’arrêt vous concernant, dit Jacob à l’infortuné commissionnaire, pour éviter tout scandale nous allons vous conduire en voiture au palais de justice.

La victime se laissa emmener dans l’un des coupés amenés à cet effet : arrivés devant le palais, tandis que ses hommes pillaient et mettaient littéralement à sac la demeure du commissionnaire, Jacob tenait celui-ci en haleine dans le véhicule… puis le quittait brusquement sous prétexte d’aller rendre compte de sa mission au procureur de la République. Ce coup d’audace rapporta aux bandits la bagatelle de 500 000 francs d’objets d’art et de numéraire.

À Sète, dans une rue où est établi un poste de sapeurs-pompiers, il s’agissait pour Jacob et ses acolytes de pénétrer dans la maison d’un riche commerçant retiré des affaires, M.T…

Celui-ci, craignant les cambrioleurs, avait fait poser des sonneries électriques, non seulement à toutes les portes de communication intérieures et extérieures de sa maison, mais encore à chacune des persiennes des fenêtres donnant sur la rue et sur le jardin.

Les bandits étudièrent le « coup » durant quelques jours et réussirent finalement à dévaliser de fond en comble l’immeuble de M. T…, dans lequel, outre les objets de valeur et les bijoux, ils dérobèrent pour 450 000 francs d’obligations.

Comment s’y étaient-ils pris pour pénétrer ainsi dans la maison sans faire jouer les sonneries électriques ni être remarqués par les pompiers d’en face ?

Ce fut un mystère qui stupéfia les plus audacieux limiers de Sète. On parvint enfin à retrouver la route suivie par les bandits et qui aboutissait, par les toits, à un autre immeuble situé 400 mètres plus loin.

Moyens rapides

Les « travailleurs » possédaient une « grille » secrète grâce à laquelle ils pouvaient correspondre entre eux sans attirer l’attention des profanes et surtout de la police.

Partaient-ils en expédition ? C’est le chef de bande, tantôt Jacob, Clarenson, Bour ou un autre, qui assumait les frais du voyage, fournissait les outils et le gîte pour deux ou trois jours à ses complices.

Si elle se trouvait dans le sud-est de la France et qu’un éclaireur lui signalât un coup à faire au nord-ouest, la Bande sinistre n’hésitait pas à traverser le pays, empruntant les trains rapides pour se transporter sur les lieux en moins de vingt-quatre heures.

En voyage, chacun des membres était vêtu sobrement et portait en bandoulière une volumineuse sacoche de cuir noir, dans laquelle étaient rangés les « instruments de travail » : rossignols, fausses clefs, pieds-de-biche, « jacques » et autres minuscules pinces-monseigneur, échelles de corde finement tressées, lanternes électriques de poche, ciseaux à froid, vaseline, perforeuses perfectionnées, vilebrequins destinés à avoir raison des plus solides coffres-forts, etc.

Les « associés » avaient pour principe de ne s’attaquer qu’à des immeubles inhabités, afin d’éviter, dans la mesure du possible, de verser le sang.

Avant de « faire » une maison qui semblait devoir être d’un bon rapport, un complice venait apposer négligemment contre la jointure de la porte d’entrée une bande de papier.

Le lendemain, si le « témoin » n’avait pas bougé, un télégramme chiffré était lancé à Paris, et, quelques heures plus tard, toute la bande arrivait dans la ville par le premier train.

Le plus fluet de l’équipe était chargé de s’introduire dans les caves de la maison en se faufilant par le soupirail ; une fois dans la place, il allait, de l’intérieur du vestibule, ouvrir la porte à ses complices, qui n’avaient plus alors qu’à opérer en toute sécurité. Les belles pièces d’argenterie, les tableaux rares, les bijoux, les objets d’art, tout ce qui pouvait représenter une valeur artistique était soigneusement ficelé, étiqueté, emballé.

Les voleurs, qui, pour ainsi dire, étaient venus les mains vides, afin de ne point attirer l’attention du dehors, prenaient, dans les greniers ou dans les caves, des paniers d’osier, des malles, des valises, qu’ils faisaient conduire en toute hâte à la gare, quelques minutes avant l’heure du train de Paris.

Quand le vol était signalé aux policiers de la ville, et que l’on commençait les premières investigations pour en découvrir les auteurs, l’argenterie était déjà chez le fondeur Brunus, et les autres objets dispersés chez les receleurs ; les diamants, les perles fines, les bijoux rares, expédiés à Londres, La Haye ou Amsterdam.

C’est chez Ferré, concierge à Paris, que les colis arrivaient d’abord.

Le bilan

On ne connaîtra jamais exactement le nombre de méfaits accomplis par la Bande sinistre ; de tous les parquets de France, des dossiers d’enquête parviennent au juge d’instruction d’Abbeville, concernant la « mise à sac » de telle ou telle demeure princière, où on a pris des joyaux de famille atteignant la valeur de plusieurs millions de francs, et dont on ne retrouve que quelques vestiges.

Jacob et ses complices ont ainsi « travaillé » à Paris, Reims, Compiègne, Rueil, Saint-Quentin, Cherbourg, Rouen, Château-Thierry, Tours, Angoulême, Orléans, Amiens, Soissons, Lille, Meaux, Poitiers, LeHavre, Cambrai, Évreux, Montpellier, Béziers, La Roche-sur-Yon, etc.

Ils ne [furent pas] toujours heureux dans leurs expéditions : à La Roche-sur-Yon, un jour, ils furent surpris en pleine opération chez un particulier, qui les pourchassa à coups de revolver.

La plupart avaient laissé à la consigne de la gare leur sacoche remplie d’outils.

Une « souricière » fut établie autour des étranges colis, mais les « voyageurs » se gardèrent bien d’aller s’y faire prendre.

Chez un notaire des environs de Lyon, pendant qu’ils perforaient un énorme coffre-fort, une fusillade de coups de revolver, tirée par les gardes de la maison, les mit en déroute. Ils durent se retirer les mains vides, après avoir « travaillé » inutilement plus de cinq heures durant.

Même insuccès, chez Mme veuve Adam, à Saint-Quentin, où, après avoir ouvert un coffre-fort, ils ne trouvèrent que quelques objets sans grande valeur.

Souvent, à la suite d’une expédition infructueuse, les sinistres gredins mettaient le feu aux meubles de la maison et ne se retiraient qu’à la vue des flammes, se faisant un secret plaisir d’assister, de loin, à l’arrivée des pompiers.

Ce fut le cas à Évreux, chez M. Dupotel, ainsi que dans différentes villes.

Mesures de précaution

Jusqu’ici, le juge d’instruction d’Abbeville a réuni, en une sorte de musée, tous les objets provenant de ces vols, et qui, catalogués pour servir de pièces à conviction, constituent près d’un millier de scellés. Il y a de tout, au milieu de ce local spécial, dont les murailles ont dû être solidement blindées de lourdes plaques de tôle et les portes munies de puissantes barres de fer, de volumineuses serrures de sûreté : tapisseries provenant des cathédrales du Centre, vitraux, miniatures, bijoux, montres, draperies, vêtements, etc.

Les outils qui servirent aux bandits pour s’introduire chez le bijoutier de la rue Quincampoix

– on n’a pas oublié cet exploit sensationnel de la bande, qui éventra un plafond pour s’emparer de 400000 francs d’argent et de bijoux contenus dans un coffre-fort – figureront également au procès.

Beaucoup d’objets de moindre valeur – des bijoux en « toc », des costumes de dames, donnés par les cambrioleurs à leurs maîtresses – ont aidé à reconstituer les opérations de la Bande sinistre, dont l’attitude, en prison, fut toujours cynique.

On a dû prendre des mesures extrêmement rigoureuses, autour du bâtiment de détention, pour prévenir toute tentative d’évasion de la part des inculpés, qui sont cependant isolés les uns des autres et ne peuvent jamais communiquer entre eux.

Quatre postes de soldats des 72e et 128e d’infanterie prennent la garde et se relaient de deux heures en deux heures. À certains moments, les gardiens de la prison entendent les lamentations des femmes, les paroles et les menaces injurieuses des hommes.

–          Courage, mon fils, crie la mère de Jacob du fond de sa cellule, les « compagnons » sauront bien venir te délivrer ! Vive l’Anarchie !

Alors, les vociférations redoublent, puis quelques détenus entonnent un couplet de La Ravachole :

Casern’, banque et mont-de-piété,

En l’air comm’ la Propriété !

La foudre aux fiers éclats,

Jett’ les temples à bas,

Et l’rich’ fait dans l’orage,

Vive le son (bis)

Un saut dans les nuages,

Vive le son du canon !

Dansons la Ravachole,

Vive le son (bis)

Dansons la Ravachole,

Vive le son d’l’explosion !

La défense des inculpés

«Pourquoi laisser accumuler dans la moisissure des châteaux et des églises des trésors dont les déshérités de la vie pourraient profiter plus utilement ? Nous avons trouvé naturel et plus pratique de piller, de voler ces belles choses, nous autres, qui n’avions pas de fortune, ni de moyens d’existence. Cette légitime restitution, cette reprise de bien acquis on ne sait comment nous permettait de vivre librement. »

Telles sont, en principe, les déclarations des prévenus, qui, en somme, ne se sont guère enrichis à ce triste métier : presque tous, en effet, ont été victimes de la rapacité des receleurs, lesquels, connaissant l’origine des objets ou des obligations, ne les leur achetaient qu’au taux de 4 ou 5 pour cent de leur valeur véritable. On assure, cependant, que certains bandits possédaient de grosses sommes d’argent ; quelques-uns couraient les hippodromes et, de temps à autre, allaient se risquer à Monte-Carlo, à Namur ou à Spa. En une seule nuit – c’est un aveu rigoureusement authentique -, l’un d’eux perdit 75 000 francs aux petits chevaux, dans un cercle de la Côte d’Azur !

Après tant d’exploits, qui, dit-on, se chiffreraient par une dizaine de millions de francs de vols, la Bande sinistre sombra, sur une imprudence, place Saint-Pierre, à Abbeville.

On se souvient que quelques-uns de ses membres, parmi lesquels Jacob et Bour, essayaient de desceller la grille d’un soupirail, lorsque, surpris par le propriétaire de la maison, ils furent signalés aussitôt à la police, qui les mit en fuite.

Poursuivis jusqu’à Pont-Rémy, à 10 kilomètres d’Abbeville, les bandits se défendirent avec une énergie farouche ; Bour, armé d’un revolver de gros calibre, tua, d’une balle au coeur, l’agent Pruvost, qui déjà lui mettait la main au collet ; Jacob, récidiviste dans ce genre, puisqu’il avait déjà tenté de tuer un sergent de ville à Orléans, où il opérait dans des circonstances analogues, blessa très grièvement un brigadier.

C’est depuis cette équipée sensationnelle et tragique que la bande est venue s’échouer, par menues fractions, à la maison d’arrêt d’Abbeville, d’où elle va être évacuée, sous peu de jours, et avec les précautions de rigueur, sur la prison d’Amiens.

Tous les inculpés sont pourvus d’un casier judiciaire chargé ; ils voyageront d’une ville à l’autre, escortés chacun de quatre gendarmes. Le procès occupera une douzaine d’audiences, et pourrait bien être l’occasion d’incidents violents.

Cour d’assises de la Somme

On paraissait craindre en haut lieu des incidents graves pendant le transfert des vingt-trois accusés de la bande Jacob et Cie de la prison de Bicêtre au palais de justice, et des mesures d’ordre extraordinaires avaient été prises en prévision de cette opération. Disons de suite que rien n’est venu justifier ces craintes et que le transfert s’est opéré sans incident notable.

À Bicêtre

Dès 10 heures du matin, les curieux commençaient à se masser sur les boulevards intérieurs, depuis la rue Porte-Paris jusqu’à la rue de Bicêtre, parcours que doivent suivre les voitures cellulaires. Peu après, une compagnie du 72e de ligne et deux sections du 8e chasseurs prennent position dans les rues aboutissant à la prison, elles ont pour mission de barrer la circulation jusqu’après le départ des prisonniers.

Successivement arrivent la voiture cellulaire d’Amiens, un omnibus dont les glaces ont été dépolies avec de la peinture blanche, la voiture du ministère de l’Intérieur, le « panier à salade », traîné par quatre chevaux.

Les trois véhicules disparaissent sous la grande porte de Bicêtre, non sans avoir accroché les montants de la porte. La cavalerie, quarante chasseurs à cheval, sous le commandement d’un lieutenant, dix gendarmes à cheval dirigés par M. l’adjudant Dufossé, « entoure » le cortège, qui se rend au galop jusqu’au palais de justice.

À 11 heures, les portes de la prison s’ouvrent de nouveau ; les voitures réapparaissent, sont encadrées aussitôt par les chasseurs à cheval et le cortège s’ébranle. Pas un cri, pas un incident.

Au galop, par les boulevards Thiers, Carnot, Saint-Charles et du Mail, les voitures et l’escorte disparaissent dans un nuage de poussière. La foule suit un instant mais abandonne bientôt. Sept minutes plus tard, on arrive rue Victor-Hugo.

Au palais de justice

La rue est barrée en deçà et au-delà du palais de justice. Les voitures s’engagent dans l’allée réservée. Un incident. C’est avec peine qu’on parvient à ouvrir la grille qui donne accès à la cour du palais, la serrure ne fonctionne pas ; on attend dix minutes. De l’une des voitures part le chant de L’Internationale pendant qu’un cri, un seul cri de «Vive l’Anarchie ! » retentit.

La porte est ouverte enfin par les soins de M. Chatelain et on commence le débarquement des accusés. De la première voiture descendent les principaux sujets, Jacob, Pélissard, Bour, etc. L’omnibus renfermait les femmes. La grande voiture recelait le reste de la bande.

Les accusés sont conduits dans les salles qui leur sont réservées, les voitures sont dételées et la première partie du programme est ainsi terminée.

Avant l’audience

Un peu avant midi, on ouvre les portes de la salle d’audience par lesquelles vont entrer les curieux, avides d’assister aux sensationnels débats qui se préparent. Les deux emplacements qui leur sont réservés sont bientôt remplis.

Le public privilégié n’est pas encore très nombreux. Il se réserve et attend que soient remplies les formalités préliminaires, toujours longues.

Les avocats sont à leurs bancs ; Mes Justal, André Hesse, Fabiani, Lafont, Bergounioux, Grad, Lévy-Oulmann, Lagasse, du barreau de Paris ; Mes Bompart, Pecquet, Catoire, Roux, Desavoye, Caumartin, Jumel, Pierre Dubos, du barreau d’Amiens.

Les pièces à conviction

Les pièces à conviction sont installées sur trois tables dans le milieu de la salle d’audience.

C’est un fouillis de limes, de fausses clefs, de rossignols et de pinces-monseigneur, de leviers, de barres de fer, de tubes creux.

Le tout est étiqueté.

Ce sont les outils qu’oubliaient parfois les malfaiteurs dans les maisons qu’ils cambriolaient, ceux saisis au domicile des accusés et ceux saisis à Pont-Rémy.

Sur une garniture en soie cramoisie est toute une collection de fausses clefs, très fines, des modèles les plus divers. Il y a là des lampes électriques, des piles de rechange, trois sacoches noires en toile cirée, la grille du soupirail de la cave de la maison de MmeTilloloy, sur un barreau de laquelle sont visibles les pesées faites dans la nuit du 21 au 22 avril 1903.

Les dossiers sont empilés derrière le siège du ministère public et forment comme un mur de papier haut de plus d’un mètre.

L’audience

À midi précis, la Cour fait son entrée.

M. le conseiller Wehekind préside, assisté de MM. de Job, Thorel et Vasselle.

M. Regnault, procureur général, assisté de son substitut, M. Pennellier, occupe en personne le siège du ministère public.

M. Macque, greffier en chef de la Cour, est à son siège.

Il est immédiatement procédé à l’appel des jurés.

M. Defoly, Charles, négociant à Méharicourt, est décédé. M. Desachy, Fidèle Armand Désiré, fait remarquer qu’il n’habite pas à Cressy-Omencourt, mais à Manicourt, commune dont il est maire ; M. Gest, Casimir Édouard, demeurant à Ochancourt ; M. Christophe, Paul-Alexis, à Drucat ; M. Perier, Émile, à Abbeville, et M. Dacras, négociant en velours à Amiens, ont fait parvenir des certificats de maladie.

D’autres jurés ont remis à la Cour des certificats constatant qu’ils ne peuvent siéger pendant toute la durée de la session ; M. Botard, négociant à Amiens ; M.Thuillier, directeur de la Caisse d’épargne d’Amiens ; M. Lejeune, maire de Parvillers ; M. Quennehen, François, demeurant à Arrest ; M. Delavigne, négociant à Saint-Quentin-La Motte ; M. Guidon, cordonnier à Amiens ; M. Morvillers, pharmacien à Amiens ; M. Hue, médecin à Ailly-sur-Somme; M. Brandicourt, constructeur à Amiens ; Jérôme, propriétaire à Oudencourt-Fransu ; Lambert, négociant en vins à Amiens. Ces jurés sont excusés à l’exception de MM. Lejeune, Morvillers, Brandicourt, Jérôme, Lambert et Thuillier. Il ne reste plus que vingt-cinq jurés titulaires disponibles et trois jurés supplémentaires. Le nombre de trente n’étant pas atteint, M.Wehekind procède au tirage de douze nouveaux jurés.

Des gendarmes vont à leurs domiciles chercher les jurés complémentaires, et l’audience est renvoyée à 2 heures.

Reprise de l’audience

L’heure fixée pour la reprise de l’audience approche.Un vif mouvement de curiosité se produit dans le public au moment de l’entrée des accusés. Les femmes sont introduites les premières. Elles occupent le premier banc. Jacob embrasse sa mère et sa maîtresse ; Ferré embrasse sa femme.

Jacob est placé au second banc, derrière sa maîtresse. Derrière lui, Clarenson. Bour est au troisième banc. Un gendarme le sépare de Ferrand. Les accusés sont placés entre deux gendarmes.

À 2 heures, l’audience est reprise. On procède à l’appel des jurés complémentaires. Plusieurs n’ont pu être rejoints à leurs domiciles. Cependant le jury est en nombre. On refait un appel rapide de tous les membres du jury appelés à siéger pendant la session.

M.Wehekind appelle les noms des accusés, qui répondent : «Présent ! »

Jacob se lève. Il déclare qu’il récuse tous les jurés. Ceux-ci sont tous ses ennemis, ceux qu’il a combattus. Il ne peut être équitablement jugé par eux.

–          C’est bien, dit M. le président. Asseyez-vous !

MM. Desachy, Dubois, Jérôme, Chivot, Fourré, Magnier, Morvillers, Franceschi et Lambert sont récusés, soit par la défense, soit par le ministère public.

Étant donné la longueur des débats, deux jurés supplémentaires seront adjoints aux douze jurés habituels. Me Lagasse déclare faire toutes réserves sur la manière dont il est ensuite procédé au tirage au sort du jury.

Jurés titulaires

Moignet Charles, propriétaire à Coquerel, président.

Berthe Octave, fabricant de tissus à Combles.

Gourjon Ernest, papetier à Amiens.

Tettare Adélard, propriétaire à Saint-Sauveur.

Beaucousin Louis, épicier en gros à Amiens.

Desmarquet Alexandre, négociant en vins à Guillaucourt.

Cochet Paul, farinier à Amiens.

Thuillier Alfred, propriétaire et maire à Érondelle.

Henne Charles, cultivateur à Heudicourt.

Boursiez Camille, fabricant à Amiens.

Andrieu Georges, adjoint au maire à Rumigny.

Legrand Marie Onésime, maire à Longueau.

Jurés supplémentaires

Machy Gustave, ancien notaire à Yvrench.

Gence Victor, cultivateur à Saint-Riquier.

Interrogatoire d’identité

M. le président procède à l’interrogatoire d’identité des accusés.

MM. les jurés prêtent ensuite serment.

L’acte d’accusation

M. Macque, greffier en chef de la Cour, donne lecture des parties essentielles de l’arrêt de renvoi de la chambre des mises en accusation.

L’arrêt de renvoi mentionne que l’information fut close contre Gabrielle Damiens, décédée depuis la clôture de l’instruction du juge d’Abbeville. Il donne également la nomenclature  des faits criminels pour lesquels la Cour a estimé qu’il n’y avait pas de charges suffisantes à l’encontre de Jacob, Ferrand, Ferré, Augain, Bour, Gaudain et Bedermann.

C’est ainsi que Jacob n’est pas poursuivi pour des vols qualifiés commis à Béziers, Montpellier, Angers, Rouen, La Rochelle, Le Havre, Lille, Amiens, Beauvais, Chartres, Le Mans, Calais, Arras, Cholet ; pour deux incendies volontaires commis à Reims et à Montpellier. On sait que Jacob n’a pas avoué moins de cent six cambriolages, dont quelques-uns accompagnés d’incendies volontaires et de tentatives de meurtre. L’instruction ne les a pas tous retenus et la chambre des mises en accusation en a écarté quelques autres. L’acte d’accusation contient cependant quatre-vingt-quinze chefs dont ont à répondre les accusés et qui sont énumérés dans l’acte de renvoi. Augain n’est pas poursuivi à raison d’une tentative de vol qualifié commise dans l’église de la commune de Rueil et d’une tentative d’homicide volontaire sur la personne du sacristain de cette église, nommé Poupart.

Les autres accusés ci-dessus nommés ne sont pas poursuivis pour complicité de certains vols commis par leurs complices ou pour complicité par recel des objets volés. M. le greffier commence ensuite la lecture de l’acte d’accusation. L’arrêt de renvoi et l’acte d’accusation ne contiennent pas moins de cent soixante et une pages. C’est un véritable volume.

Voici l’analyse aussi complète que possible de l’acte d’accusation, qui débute par la relation du drame de Pont-Rémy.

Le drame de Pont-Rémy

Dans la nuit du 21 au 22 avril 1905, vers 1 heure du matin, Mme Leleu, femme de M. Leleu, cafetier, place Saint-Pierre à Abbeville, apercevait de la fenêtre de sa chambre trois individus qui s’introduisaient à l’aide d’escalade et d’effraction dans la maison alors inhabitée de Mme veuve Tilloloy. Elle prévenait son mari, qui alla immédiatement avertir la police. Mais la sortie de M. Leleu avait été remarquée des malfaiteurs, qui prirent aussitôt la fuite.

Les premières constatations permirent d’établir qu’après avoir vainement tenté d’ouvrir, à l’aide de pesées, la porte cochère de la maison de Mme Tilloloy les voleurs avaient pénétré à l’intérieur en fracturant une persienne du rez-de-chaussée et en faisant jouer l’espagnolette d’une fenêtre dont ils avaient cassé un carreau.

Dérangés dans leurs recherches, ils n’avaient eu le temps de s’emparer que d’un service à salade en ivoire et argent, d’un manche à gigot, d’une pince à sucre et d’un parapluie.

Informés que trois individus avaient été vus se dirigeant vers Pont-Rémy, le brigadier de police Auquier, en tenue, et l’agent Léonard Pruvost, en tenue bourgeoise, prenaient le premier train du matin pour cette localité. Ils pensaient qu’ils verraient, à la gare de Pont-Rémy, les cambrioleurs monter dans ce train qui se dirigeait sur Paris.

Les cambrioleurs en avaient eu l’intention : mais ils avaient changé d’avis et ils se préparaient à prendre le train de 6 heures pour Calais lorsque les agents les aperçurent dans la salle des pas perdus. Ils les invitèrent à entrer dans le bureau de distribution de billets. Là, quelques paroles avaient à peine été échangées que deux des malfaiteurs sortaient leurs revolvers et leurs poignards.

Les agents, aidés d’abord par MM. Nacavant et Ruffier, employés à la gare, essayèrent de s’emparer des malfaiteurs ; mais deux de ceux-ci faisaient usage de leurs armes. Les employés, effrayés, prenaient la fuite.

L’agent Pruvost était atteint de deux balles, l’une en plein coeur, l’autre à la cuisse. Il expirait presque immédiatement. Le brigadier Auquier avait essuyé un coup de feu en pleine poitrine, mais une côte avait fait dévier le projectile ; il avait également reçu un coup de poignard.

Les trois bandits se sauvaient à travers la campagne. Aussitôt, leur signalement était lancé dans toutes les directions et une battue était organisée dans les environs.

Dans leur fuite précipitée, les cambrioleurs assassins avaient abandonné à la gare une valise renfermant une trousse d’outils, véritable chef-d’oeuvre dans l’art de la fabrication des pinces, rossignols, monseigneurs, ciseaux à froid, leviers. Dans cette valise, on trouvait également un faux col marqué des initiales K. R., cinq mouchoirs marqués M. B., cinq autres mouchoirs marqués E. L. et enfin un dernier mouchoir ne portant que l’initiale A.

Vers 10 heures du matin, un des individus était arrêté près d’Airaines, sur la route, par M. Stemler, procureur de la République à Abbeville, qui avait pris place dans une automobile, en compagnie de M. Mas, cantonnier, et de M. [illisible], brigadier de gendarmerie à Pont-Rémy, et qui s’était mis lui-même à la recherche des bandits. L’individu ne fit aucune difficulté de se rendre. Avant, il avait jeté dans un fossé son revolver, que l’on retrouva plus tard.

Dans la soirée, la gendarmerie de Picquigny arrêtait un deuxième individu, qui cherchait à se réfugier dans le bois de Soues. Avant d’être pris, cet individu avait déchiré des cartes de commerce au nom d’Escande et portant l’adresse : 14, boulevard Ornano.

Quant au troisième, il réussissait à se cacher dans un bois jusqu’à la nuit et il parvenait au bout de quelques jours à gagner Paris, où il était ensuite arrêté.

Comment on découvre la bande

Les deux individus arrêtés près d’Airaines et près de Picquigny refusent tout d’abord de faire connaître leurs noms et leurs adresses. Mais une saisie faite au bureau des postes et télégraphes à Abbeville permet de retrouver une dépêche adressée le 14 septembre 1902, date d’un vol dont l’auteur était demeuré inconnu et commis chez M. de La Rivière à Abbeville, à un nommé Escande, boulevard Ornano, 14. Or ce nom et cette adresse étaient précisément, comme on l’a vu, ceux que portaient les cartes de commerce déchirées par l’un des malfaiteurs au moment de son arrestation.

M.Hamard, chef de la Sûreté à Paris, fut prévenu et reçut une commission rogatoire pour perquisitionner 14, boulevard Ornano. Là, il apprit que le locataire Escande avait déménagé et habitait depuis un mois au 82, rue Leibnitz.

Une perquisition faite à ce dernier endroit révèle qu’Escande y habite avec deux femmes, que l’on sait plus tard être sa mère et sa maîtresse, et fait découvrir une foule d’objets de toute nature paraissant provenir de vols.

Le service de la Sûreté installe une surveillance dans la maison du 82, rue Leibnitz.

C’est là que le troisième individu ayant pris part au drame de Pont-Rémy vient se faire arrêter dans la nuit du 27 au 28 avril. Il est encore porteur de son revolver. Il déclare se nommer Herselin et passe des aveux partiels. Il reconnaît qu’avec deux autres individus, qu’il dit ne connaître que sous les noms de Georges Escande et de Léon, il a essayé de commettre un vol à Abbeville ; que, surpris, ils ont gagné une gare voisine où des agents les ont rejoints, et que là des coups de revolver ont été tirés par ses camarades, mais que lui n’a pas fait usage de son arme.

La mère et la maîtresse du prétendu Escande sont également arrêtées, et l’on peut, au bout de quelques jours, par les recherches faites au service anthropométrique, établir l’identité des cinq malfaiteurs. Celui qui avait été arrêté par M. Stemler, procureur de la République, était Jacob Alexandre Marius, dit Escande ; celui arrêté près le bois de Soues était Pélissard Léon, dit Edme; le troisième arrêté à Paris était Bour Félix, dit Herselin ; les deux femmes s’appelaient : la mère de Jacob, Marie Élisabeth Berthou, veuve Jacob, et la maîtresse de Jacob, Lazarine Roux, dite Rose, et se faisant alors appeler Henriette Béziat.

Jacob était le chef de la bande dont la plupart des membres, arrêtés les uns après les autres, comparaissent aujourd’hui devant les assises.

L’assassin de l’agent Pruvost

Au cours de la lutte engagée entre les trois cambrioleurs d’une part et, de l’autre, le brigadier Auquier, l’agent Pruvost et les deux employés de la gare, plusieurs coups de revolver avaient été tirés.

Quel était le meurtrier de l’agent Pruvost ? Il était assez difficile de le déterminer. La scène avait été si soudaine et si rapide que ceux qui y avaient pris part n’apportaient pas, dans leurs dires, des témoignages concluants.

Pour les blessures reçues par le brigadier Anquier, il n’était pas douteux qu’elles provenaient de Jacob. C’est avec lui que le brigadier avait été aux prises et c’est pendant le corps à corps que le brigadier avait reçu le coup de poignard.

Quant au coup de revolver, Auquier l’avait essuyé en poursuivant Jacob, qui s’échappait et qui, ayant trébuché contre le corps de l’agent Pruvost, sentant qu’il allait être repris, s’était retourné et avait déchargé son arme. La déclaration du brigadier Auquier était, à cet égard, très nette et très catégorique.

Pélissard s’était trouvé aux prises avec l’agent Pruvost. Était-ce lui le meurtrier ? Est-ce que ce ne pouvait pas être Jacob, que l’on savait avoir fait usage de son arme, ou Bour ? Une balle tirée par l’un d’eux pouvait aussi bien avoir atteint l’agent.

On constata tout d’abord que l’une des balles reçues par Léonard Pruvost, celle qui l’avait atteint au coeur, était du calibre 6 millimètres. Or Pélissard était porteur, lorsqu’on l’arrêta, d’un revolver au calibre de 8 millimètres. Ce ne pouvait être lui l’assassin. Restaient Bour et Jacob.

Bour laissait volontiers Jacob chargé de ce méfait. Il affirmait n’avoir pas fait usage de son arme et accusait même son complice. Cependant, en s’enfuyant, il avait tenu à l’un de ses complices le propos suivant : «Moi, j’ai tiré et je ne l’ai pas manqué. »

Comme Bour dénonçait ses acolytes et les affiliés de la bande, au cours d’une confrontation, le propos fut répété au magistrat instructeur, par vengeance. Bour dut avouer qu’il avait tiré une balle, mais refusa de dire sur qui.

M.Hatté, juge d’instruction, fit alors sur les deux revolvers de Jacob et de Bour, qui, seuls, en raison de leur calibre, pouvaient avoir servi à tirer sur l’agent Pruvost, une observation des plus simple, mais en même temps des plus concluante. Le canon du revolver de Bour portait à l’intérieur huit rayures, tandis que les autres balles du calibre 6 millimètres n’en avaient que cinq. C’était la preuve mathématique, en quelque sorte scientifique, que Bour était le meurtrier de Pruvost.

Jacob déclara bien plus tard qu’il était l’auteur de la mort de l’agent. Mais il ne le fit que dans le but d’obtenir le silence de Bour, qui avait fait à l’instruction des révélations importantes, et de lui arracher la rétractation d’aveux qu’il avait passés précédemment.

caricature parue dans l\'Assiette au BeurreUne association de malfaiteurs

Les aveux de Bour à l’instruction permirent d’établir que les auteurs du cambriolage chez Mme Tilloloy faisaient partie d’une vaste association de malfaiteurs qui s’entendaient pour préparer et commettre toute une série de crimes contre les propriétés et, au besoin, contre les personnes et qui, depuis plusieurs années, s’étaient rendus coupables dans toute la France, et même à l’étranger, des vols les plus audacieux et les plus « importants ». Cette association, suivant la déclaration de Ferrand, un des accusés, ne comptait pas moins de quarante personnes. Elle possédait un outillage perfectionné et très complet.

Quand une expédition était projetée, un éclaireur partait, plaçait des « scellés », comme nous l’avons expliqué dans notre numéro d’avant-hier, et, s’il constatait que la maison était inhabitée, il signait du prénom «Georges » la dépêche qu’il envoyait à ses complices.

Ceux-ci avaient, du reste, un alphabet spécial pour s’écrire et pour tenir leur comptabilité. Dans cet alphabet, la lettre [p] était remplacée par le chiffre [1], la lettre [o] par le chiffre [2], la lettre [r] par le chiffre [3], la lettre [t] par le chiffre [4], etc., en remplaçant successivement toutes les lettres contenues dans le mot «Portugaise » par les dix chiffres de notre système décimal. Plusieurs lettres, écrites dans cet alphabet conventionnel, ont été saisies au cours de l’instruction.

Les accusés changeaient souvent de noms et de domiciles. Ils se fabriquaient de faux états civils et de fausses cartes d’électeur. La bande, en grande partie du moins, habita, au commencement de 1901, un hôtel meublé, 18, rue de la Clef, à Paris. Elle en délogea après le vol commis chez M. Bourdin, bijoutier rue Quincampoix.

Les membres de la bande

L’acte d’accusation relate ensuite les antécédents des accusés et les principaux crimes commis par eux.

À l’âge de 11 ans, Jacob est embarqué à bord des Messageries maritimes. Il revient à Marseille, où il est né, entre dans une imprimerie. En 1897, il est arrêté à Marseille et condamné par la cour d’appel d’Aix pour fabrication et détention d’explosifs. À cette époque, il fait la connaissance d’Arthur Roques, malfaiteur dangereux et habile, qui paraît avoir été son professeur de vol.

En 1899, il commet une escroquerie audacieuse au préjudice de M. Gilles, commissionnaire au mont-de-piété. Il s’était fait passer pour le commissaire de police et, accompagné d’un complice qu’il disait être son secrétaire, s’était, sous prétexte de perquisition, fait remettre par M. Gilles des bijoux et des valeurs.

Arrêté, Jacob simule la folie, est interné dans la maison d’aliénés d’où il s’évade. Il parcourt alors, sous différents noms, avec Arthur Roques, les villes du Midi et du Centre, et commet de nombreux cambriolages. Il continue cette vie de vols jusqu’à son arrestation.

Au cours des débats, nous aurons à nous étendre plus longuement sur tous les vols retenus comme charges à l’encontre de Jacob.

L’acte d’accusation s’occupe ensuite de la nommée Roux Rose, la maîtresse de Jacob, puis, de la mère de ce dernier.

Il fait ressortir la solidarité qui existait entre tous les membres de l’association. Bour vivait avec Jacob, qui le faisait passer pour son employé. Les époux Ferré avaient des relations fréquentes avec Jacob.

Ader Alcide a été dénoncé par Bour. Il a voyagé dans l’Amérique du Sud. Il était en relations suivies avec les époux Ferré.

Ferrand Joseph est un des plus compromis dans l’affaire. Il a été arrêté le 22 janvier 1903 à Paris, en compagnie de Vaillant. Ils avaient ensemble commis un cambriolage à Nevers et furent condamnés par la cour d’assises à dix ans de travaux forcés et à la relégation. De Nevers, Ferrand et Vaillant furent transférés à Laon, où tous deux étaient l’objet d’une information pour vol qualifié commis à Chauny.

Clarenson s’est, comme Jacob, fait passer plusieurs fois comme atteint de folie. C’est en quittant la maison centrale de Nîmes qu’il vint s’installer rue de la Clef, où de nombreux membres de la bande habitaient alors.

Bonnefoy a été accusé de l’assassinat d’un nommé Bernard, mais une ordonnance de nonlieu a été rendue dans cette affaire. Bonnefoy et Clarenson se connaissaient depuis longtemps.

Pélissard a été six fois condamné, notamment à cinq ans de réclusion et cinq ans d’interdiction de séjour.

Bour est un enfant naturel. Sa mère, Félicie Moulard, domestique à Paris, le confia à sa grand-mère, demeurant à Brumetz (Aisne), qui l’éleva jusqu’à l’âge de 8 ans. Cette femme étant morte, il fut placé chez les époux Dielet. Il fréquentait l’école. C’était un enfant très doux, poli et docile. Il servait d’enfant de choeur à l’église, faisait des courses pour le château voisin et portait le journal La Croix dans le village pour Mme de Melun. Lorsqu’il eut obtenu son certificat d’études, sa mère le mit en apprentissage à Paris. Puis celle-ci s’étant mariée en 1901 avec un nommé Bour, ce dernier reconnut Félix Moulard, pour lui permettre de s’engager, comme enfant légitime. Mais l’accusé avait fait la connaissance de Jacob, qui l’enrôla dans sa bande.

L’acte d’accusation relate ensuite que Ferrand, détenu à la prison de Laon, fit à un de ses codétenus, un nommé Callevaert, des confidences et le chargea d’aller voir ses complices, sur lesquels il comptait pour s’évader.

Puis l’acte d’accusation énumère longuement les vols qualifiés retenus à la charge des uns et des autres de la bande.

Souvenirs d\'un révoltéLes vols

Le premier vol a été commis à Poilhes (Hérault) par Jacob en mai 1899. Il était accompagné d’un nommé Fossati.

C’est à Béziers que se place le second vol relevé contre Jacob ; à Narbonne, le troisième.

(Énumération de soixante-dix-huit vols qualifiés.)

Il est difficile d’évaluer à combien monte le préjudice causé par ces vols. Certains des objets soustraits constituaient des objets d’art ou des souvenirs de famille. Il est impossible d’en faire l’estimation. L’accusation dit qu’on restera certainement en dessous de la vérité en estimant le total de ces vols à plus d’un million.

L’acte d’accusation s’attache ensuite à démontrer la culpabilité des receleurs de la bande. Mais la lecture en est arrêtée en cet endroit et l’audience est levée à 6h10.

Les accusés ont écouté d’une oreille distraite la lecture de cette pièce de l’instruction.

Après l’audience

L’audience levée, les gendarmes se mettent en demeure de ramener leurs prisonniers à Bicêtre.

Les voitures attendent toujours dans l’allée qui relie les rues Victor-Hugo et Robert-de-Luzarches. En traversant la double haie de soldats qui garnit le couloir du palais de justice, un des accusés, que nous croyons être Jacob, s’écrie : « Comment, vous ne portez pas les armes ! Vous ne rendez pas les honneurs à des célébrités comme nous ! »

Les accusés reprennent leurs places, l’escorte encadre les véhicules et le même parcours que celui du matin est suivi. Deux mille cinq cents à trois mille personnes sont massées place Saint-Denis et rue Porte-Paris. Quelques cris, mais aucun incident. À Bicêtre, la foule est aussi nombreuse, mais peu bruyante. On sent que la curiosité seule est excitée.

À 6h45, les portes de Bicêtre se referment.

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Un commentaire pour “Amiens 8 mars 1905”

  1. Audience du 8 mars 1905 – Cour d’assises de la Somme – Session extraordinaire : l’honnête cambrioleur peut entrer en scène à Amiens – Criminocorpus dit :

    […] en savoir plus voir le billet publié sur le blog de l’atelier de création libertaire .fb_iframe_widget { vertical-align: top !important; margin-left: 16px !important; } […]

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