La galère des médecins du bagne


Les revues spécialisées manquent parfois – souvent le coche quand, pour distraire leur lectorat elles abordent le champ historique. L’article vulgarise à l’excès, enfonce des portes ouvertes et finit généralement par charrier les stéréotypes les plus éculés même quand la signature de l’auteur crédite la véracité et le sérieux des faits décrits et analysés. S’il ne bouscule pas la connaissance que nous pouvons avoir du bagne, le papier qu’écrit Bénédicte Vergez-Chaignon, maître de conférence à l’IEP de Paris, sur les médecins du bagne pour Impact Quotidien en 1998 a de quoi relever l’attention des thérapeutes mais aussi la nôtre. L’utilisation du cliché du docteur Léon Collin, représentant une visite médicale au camp de Charvein, avec la mention erronée de la source a réveillé notre œil amusé. Mais, en prenant le court séjour de Louis Rousseau en Guyane comme référence, l’auteur met surtout en lumière la double attitude des hommes chargés de soigner les hommes punis. Ainsi y eut-il ceux qui soignèrent, ceux qui ont vu une réalité qui les révulsa et ceux qui comme Louis Ernest Rousseau constatant l’horreur carcérale et coloniale s’opposèrent à l’Administration Pénitentiaire et dénoncèrent l’œuvre de mort d’un système éliminatoire.

 

Impact Quotidien

N°1186, mercredi 18 mars 1998

Histoire de  la médecine

A la fin du XIXe siècle, la malnutrition, le paludisme, la syphilis, la dysenterie se propagent dans les bagnes qui servent à tout sauf à éradiquer la délinquance.

La galère des médecins du bagne

« Tout mon temps est employé par  la lutte pour la vie», note Alfred Dreyfus dans son journal le 19 avril 1895. Condamné à la dépor­tation perpétuelle, l’ancien capitaine est arrivé sur l’île du Diable un mois plus tôt. Cet îlot désertique écrasé de chaleur, après avoir servi de lieu de déportation aux op­posants sous le Directoire, puis de léproserie du bagne de Guyane toute proche, est désormais réservé au seul traître Dreyfus qui s’épuise de fièvres, de malnutrition et de solitude. De temps à autre, malgré sa répugnance à formuler des requêtes, il demande le médecin. Celui- ci vient du continent, lui dis­pense ses soins, apporte du lait concentré, recommande des bains de mer que le com­mandant de l’île interdit. Ce qu’il pense de ce médecin, Dreyfus ne le dit pas dans ses notes étroitement sur­veillées par l’administration pénitentiaire.

Les médecins du bagne sont des militaires auxquels on demande des connais­sances en médecine légale, tropicale et, si possible, mentale. Ils appartiennent à la Marine car depuis la fer­meture, dans les années 1860, des bagnes portuaires (Toulon, Brest, Rochefort), les bagnes dépendent du mi­nistère de la Marine et des Colonies. Aux galères du roi et aux bagnes de France ont succédé la « transportation » et la « relégation » dans des terres lointaines : la Nouvelle-Calédonie (de 1864 à 1897) et la Guyane (de 1888 à 1946). Dans ce système, tout se mêle : le châtiment, le bannissement, la « régé­nération » par le travail.

Le bagne de la Nouvelle-Ca­lédonie, situé lé dans la rade de Nouméa, est un essai de co­lonie pénale sur le modèle de l’Australie. Une île située aux antipodes, un climat sain, des perspectives d’installation à l’issue de la peine. Mais, bientôt, s’ajou­tent aux vo­leurs, aux faux- monnayeurs et aux violeurs qui constituent la clientèle coutumière du bagne une catégorie bien particulière : les déportés politiques que sont les 300 communards qui arri­vent à partir de 1871 (et se­ront amnistiés en 1880).

En 1878, le Dr Grosperrin débarque sur l’île Nou où il sera aide-médecin pendant dix-huit mois. Au bagne, tout lui convient : le climat, la beauté de la végétation mise en valeur dans les charmants jardins qui entourent la résidence du personnel médical, l’hôpital et le pa­villon des aliénés, le travail aux côtés du médecin-major Fontan, correspondant de l’Académie de médecine, l’état de santé et les condi­tions de vie des forçats (vo­lontiers simulateurs, toute­fois). « Abstraction faite du milieu, note-t-il, le séjour de l’île était pour nous des plus agréables. Nous étions logés confortablement et notre table était certainement une des meilleures de la colo­nie. » Certes, le régime ali­mentaire des bagnards est « plutôt débilitant » : à l’aube un quart de café noir, à midi une soupe avec légumes secs et lard ou bœuf bouilli, le soir une soupe sans viande et un kilo et demi de pain pour deux jours. Le travail est payé 10 centimes par jour et beaucoup fabriquent des bibelots qu’ils vendent aux officiers ou aux visi­teurs. Avec ces revenus, ils complètent leur ration ali­mentaire.

D’ailleurs, constate le Dr Grosperrin, « les condamnés employés dans les ateliers ou sur les chantiers sont à peu près dans les mêmes conditions qu’en France les ouvriers des grandes usines ou des chantiers d’une vaste entreprise ». Au fond, la caractéristique du bagne, « ça n’est pas tant la sévérité du régime que la tache indélébile imprimée au coupable par la décision des juges ». Toutefois, le Dr Grosperrin est en proie au doute : est-il normal de traiter de même façon les fédérés et les « vulgaires malfaiteurs » ? Lui s’est fait sa religion : « A l’hôpital, pour moi, tous les malades avaient droit aux mêmes égards et je ne voulais être que médecin. En dehors du service, il m’était impossible malgré le code de ne pas distinguer entre les communards et les condamnés de droit commun. »

Ce médecin répond bien à la définition que l’historien Jacques Léonard a donnée des médecins des prisons au XIXe siècle : ni bourreau ni apôtre. La routine du service, la conviction de la justesse du châtiment n’incitent ni à l’apitoiement roman­tique ni au plaidoyer réfor­mateur.

Changeons d’hémisphère et de siècle. Le Dr Louis Rous­seau exerce de 1921 à 1923 dans un pénitencier guyanais. « Ayant pour tâche professionnelle de défendre la vie dans la modeste me­sure où je le peux, écrit-il, je n’ai pu assister à cette œuvre de mort sans me de­mander à quelle louche be­sogne j’avais été convié ». Le bagne de Cayenne, c’est la guillotine sèche, un univers clos où règnent la faim, les fièvres, le travail harassant, la promiscuité qui engendre le « caïdat » et l’homosexualité forcée. Dans un long réquisitoire, le Dr Rous­seau s’efforce de recenser les crimes d’un bagne qui sert à tout sauf à éra­diquer la délin­quance. Il dé­nonce les rations insuffisantes : en principe 2 475 calories par jour, dimi­nuées des trafics en tout genre ; la malnutrition se ré­vèle partout (œdèmes, héméralopie nocturne, scorbut, tuberculose), le paludisme est général, la lèpre sévit dans la colonie depuis 1883, la syphilis, la dysenterie sont endémiques. Comme il n’y pas un détenu auquel son état de santé ne puisse valoir une légitime hospitalisation, les forçats infirmiers monnaient les admissions, ainsi d’ailleurs que les médicaments, les pansements, le lait. « Ce sont essentiellement des charniers, s’écrie Rousseau, où, s’alliant à la syphilis et à la tuberculose, tous les parasites tropicaux deviennent les plus sûrs auxiliaires d’une administration dont le rôle consiste à regarder fondre les effectifs qui lui sont con­fiés. » Or, con­fie-t-il, « je n’ai pu qu’observer, absolument impuissant ». Alors, revenu en France, Rous­seau publie ses souvenirs, chif­fres et exemples à l’appui.

A la même épo­que, le journa­liste Albert Londres publie une série d’articles qui vont, par leur succès, émouvoir l’opinion publique. En 1925, des décrets humanisent les peines de travaux forcés. L’Armée du Salut est admise auprès des bagnards et prend en charge une partie des « libérés » que la loi oblige à demeurer sur place à l’expiration de leur peine. Des hommes politiques se joignent à cette campagne, à commencer par le député guyanais Gaston Monnerville. En juin 1938, la trans­portation est abolie. Il reste toutefois la relégation des­tinée aux récidivistes.

Les premières années de guerre aggravent encore la situation au bagne. En mars 1943, la Guyane se rallie à la France libre. C’est alors le médecin-colonel Sainz qui prend la tête de l’adminis­tration pénitentiaire. Il re­groupe les détenus dans les zones les plus saines et ré­tablit un régime alimentaire décent. A partir de mai 1944, la charge lui revient de « li­quider » le bagne et d’orga­niser le retour des libérés. Le premier convoi atteindra Marseille en août 1946.

Bénédicte Vergez-Chaignon

Maître de conférences l’institut politique de Paris.

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