J’eus l’occasion de le voir à ma libération ; il me félicita et me dit de bonnes paroles. Passons. Si tant d’années m’ont été octroyées, ce n’est pas que la discipline du bagne soit dure en elle-même normalement. Non pas. Aussi bien au travail qu’au repos, les condamnés peuvent causer et fumer, dans les cases, ils se débrouillent à bricoler pour améliorer leur ration, on peut y chanter, faire de la musique. Il y a loin de là au régime des prisons de France. Seulement de temps à autre, on attrape une bûche : mauvaise volonté au travail, non-malade à la visite, réponse arrogante (ou prétendue telle) à un surveillant, etc., etc… Alors on allait au cachot.
Là, c’était une autre paire de manche : défense de dire un mot et de fumer, il fallait faire le mort. Mais (on verra plus loin) l’on y parlait et l’on y fumait quand-même. Alors c’était de la rallonge qui se renouvelait et qui n’en finissait plus.
Le guetteur reçoit son salaire, pris sur la cagnotte, de même que celui qui prête sa couverture.
Sur les lieux du travail, chacun selon ses possibilités, on se débrouille comme l’on peut.
Les boulangers avec la farine et le pain, les cuisiniers avec les vivres collectifs, les bouchers avec la viande fraîche, les infirmiers avec le lait et les médicaments, les comptables avec les fournitures de bureaux et le pistonnage pour avoir des places, les jardiniers avec les fruits et les légumes verts, etc., etc…
Quant à ceux qui font partie des corvées de débroussage, de terrassements ou de nettoyage, ils trouvent le moyen de s’esquiver pour aller à la maraude.
Plus ou moins, tout le monde a de l’argent, chacun est à même d’améliorer sa ration et de se procurer du tabac.
Si les forçats ont conquis de haute lutte ces possibilités, c’est grâce à cela qu’on les tient, et la « Tentiaire » est bien obligée de tolérer ce qu’elle ne saurait empêcher.
Je n’incriminerai pas le corps des surveillants militaires dans son ensemble, car j’ai rencontré parmi eux des hommes intègres, humains et consciencieux.
Les surveillants reçoivent une paye qui pourrait paraitre élevée par rapport aux traitements et salaires de la métropole. Ils touchent en moyenne 1800 francs par mois.
Mais la vie en Guyane – comme aux Antilles – est autrement chère qu’en France.
Toutes les denrées venant de l’extérieur sont à un prix exorbitant, en raison des frais des transport et des droits de douane.
Avec leur seule solde, les agents de la « Tentiaire » ne pourraient boucler leur budget, surtout ceux qui sont mariés. Tout comme les forçats, ils se débrouillent. Et il y a mille moyens, pour eux, de se débrouiller. Nombre de condamnés, dont les parents sont aisés, ont recours à l’intermédiaires de surveillants pour recevoir de l’argent de chez eux. (Car ils ne peuvent en recevoir d’une façon licite.)
Cependant, les travailleurs des chantiers ont la possibilité d’améliorer leur ration, dans la limite qui leur est permise par le chef de camp, grand manitou dans ces lieux perdus dans la brousse.
La tâche accomplie, les uns vont en forêt tendre des pièges et des collets pour attraper du gibier ; d’autres vont à la pêche où à la chasse aux papillons. Ceux-ci sont recherchés par les collectionneurs, en raison de la richesse et de la variété de leurs coloris. Certains vont chercher au loin des lianes, avec lesquelles ils feront de la vannerie. Il en est qui vont à la recherche de certains fruits qui ont une valeur marchande. Enfin, chacun tire son épingle du jeu. Ce qui n’empêche pas de tomber malade. Aussi, les condamnés redoutent-ils d’être envoyés en chantier.
Sur le papier – si les règlements en la matière avaient été strictement observés – la nourriture aurait pu paraître plus que suffisante, autant que variée.
Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
En principe, donc, nous avions droit à ceci :
750 grammes de pain de bonne qualité ;
250 grammes de viande fraiche quatre jours par semaine. Les autres jours :
200 grammes de viande de conserve ou bien :
180 grammes de lard ; avec 50 centilitres de bouillon.
Pour le repas du soir et cinq fois par semaine :
100 grammes de légumes secs (haricots blancs ou rouges, lentilles ou pois cassés), et les deux autres jours de la semaine :
L’histoire de Paul Roussenq, condamné à vingt ans de travaux forcés pour avoir brûlé ses effets militaires dans une cellule où il était enfermé, est des plus simples.
En deux mots, la voici.
À seize ans, il a quitté la maison familiale pour éviter une correction de son père, à l’occasion d’une vétille…
Il partit au hasard des chemins, travaillant de ci, de là.
C’était en 1903.
Il arriva dans les environs de Chambéry lorsqu’il fut arrêté par des gendarmes.
Paul Roussenq réécrit ses souvenirs pour au moins trois raisons. Cette activité vient briser l’oisiveté, l’apathie et le désœuvrement consécutifs à la claustration. Éternel insatisfait, l’homme éprouve ensuite le besoin continuel de corriger ses écrits, de reprendre et de rectifier ses souvenirs, de rajouter et de préciser des faits. L’ensemble de ses récits et poèmes peuvent enfin et à l’occasion constituer une source de revenus d’autant plus appréciable que, depuis sa rupture avec le parti communiste au début de l’année 1934, Roussenq vit dans l’indigence, alternant les périodes d’hospitalisation et d’emprisonnement quand il n’est pas sur les routes de France et de Navarre. L’anarchiste, libre de toute attache, a quitté en mai 1935 Aimargues dans le Gard où il résidait depuis son retour d’URSS. La main de la justice le condamne à deux mois de prison le 25 mai à Belfort pour infraction à l’interdiction de séjour[1] ; le 15 juin, le parquet de Dijon lui inflige par défaut 100 francs d’amende pour n’avoir pas payé son titre de transport le 9 mai précédent[2]. Il est arrêté en 1936 à Montpellier[3]. En janvier et février de cette année parait « l’Enfer du bagne » dans les colonnes du Républicain du Gard. C’est la septième version des souvenirs de bagne que l’on peut lire désormais grâce à la numérisation de la presse régionale par Gallica, le site internet de la Bibliothèque Nationale de France.
Le décret présidentiel du 6 août 1929 ordonne la libération du forçat 37664. L’intense campagne menée par le Secours Rouge Internationale et le Parti Communiste a porté ses fruits. Ou presque… Paul Roussenq est libre ; il signe aux îles du Salut le procès-verbal de notification de la mesure de clémence le 30 septembre. Roussenq est désormais forçat de 4e catégorie 1e section ; il porte matricule 16185. Pour autant la fin des travaux forcés ne signifie pas le retour en France. L’article 6 du décret-loi impérial du 30 mai 1854 impose un temps de résidence dans la colonie, égal à celui de la condamnation si celle-ci est inférieure à huit ans. C’est ce que l’on appelle le doublage. Au-delà d’une peine de huit années, la résidence obligatoire devient perpétuelle. Paul Henri Roussenq, condamné à vingt ans en 1908, n’est ainsi que libre de végéter à Saint-Laurent où il débarque au début du mois d’octobre. L’honnête homme, qui a passé plus de onze ans dans les cachots de l’île Saint-Joseph, doit théoriquement se signaler aux services de police de la colonie deux fois par an et ne pas se trouver autre part que dans la commune pénitentiaire. Il doit aussi subvenir par lui-même à ses besoins.