Aphorisme du Zoo 15
6 août 2013 par JMD
C’est l’hiver qui arrive lentement mais sûrement, l’hiver avec son lugubre cortège de maladies : phtisie, bronchite, catarrhe, asthme, angine, croup, laryngite, coryza… et j’en passe. Est-elle cruelle cette saison ! Combien d’humains, de pauvres bougres surtout, seront victimes de ses néfastes effets ? C’est triste, bien triste, mais qu’y faire ? Rien. Pas même y penser… si l’on peut. Oh ! comme je voudrais être vieux de trois mois de plus afin de me pouvoir baigner dans une atmosphère sublime de soleil !
Saint Martin de Ré, 22 octobre 1905
Le temps a bien changé depuis quelques jours. Les mouches se dessèchent, les punaises, en bestioles stoïques, se laissent mourir d’inanition. Les arbres se dépouillent de leurs feuilles, le vent de mer souffle violemment, se heurtant aux angles des bâtiments et le soleil se raréfie de plus en plus lorsqu’il ne brille tout à fait par son absence. Il n’est pas jusqu’aux nuages qui, en agents physiques prévoyants et généreux (ô combien), ouvrent leur soupape afin de remplir le vide des citernes.
Saint Martin de Ré, 22 octobre 1905
La claustration a cela de commun avec l’absinthe que, comme ce poison, elle conduit droit à l’hébétude, au crétinisme. En demeurant enfermé entre quatre murs sans parler, sans discuter, en laissant les facultés pensantes dans un perpétuel farniente, on finit par perdre la notion d’associer les idées et les mots.
Saint Martin de Ré, 22 octobre 1905
Dans la vie libre, l’homme qui ne desserrerait point les dents serait mis à l’index par ses semblables ; on le traiterait de sournois, de sauvage, voire de détraqué. Ici au bagne, un tel homme serait considéré comme un modèle des modèles, comme le parangon des forçats.
24 septembre 1905
Les vérités ne sont que relatives et varient avec l’angle visuel. Prends deux hommes. Places-en un au sommet de la tour Eiffel et l’autre à sa base. Ensuite demande à chacun d’eux de te faire la description de Paris. Le premier dominant la ville de son regard pourra te faire un rapport des plus détaillés et te dire que Paris est une grande ville ; l’autre dont la vue se borne aux premières maisons te soutiendra que Paris n’est qu’un village. Il en est de même pour tous les conflits qui divisent les hommes. Les hommes supérieurs ainsi que ceux qui ont suffisamment lu dans le livre du monde ressemblent au bonhomme du sommet ; ils pénètrent, scrutent et les choses et les hommes et les événements sous leurs vraies couleurs ; tandis que les médiocrates, accoutumés à se mouvoir dans leur étroite sphère, ne peuvent apprécier, conjecturer et juger que comme l’homme de la base.
Septembre 1905
Pour te dire toute la vérité, je suis dans une sorte de sanatorium ; c’est presque une villégiature. Avant c’était Spa, Baden-Baden pendant l’été et la Côte d’Azur pendant l’hiver ; maintenant c’est Saint-Martin-de-Ré, un peu plus tard j’irai à la Guyane. La Faculté m’a toujours recommandé les pays chauds pour ma bronchite. Je crois qu’aller à 5 degrés de latitude nord, c’est observer sa prescription avec une obéissance toute byzantine.
Septembre 1905
Il ne faut point se laisser mener par les événements, mais au contraire en tirer tout profit, même lorsqu’ils sont à notre désavantage.
Septembre 1905