Le Crapouillot et les hommes de Biribi


Les Bat’d’Af’, Biribi, l’antichambre du bagne. C’est peu dire que l’homosexualité interpelle nombre de témoins du bagne : médecins, agents de l’AP, journalistes, décrivent alors le plus souvent une pratique contre-nature. Le condamné cherche la vie de couple et s’adapte à un espace confiné et essentiellement masculin ; il en est de même pour les bagnes militaires. En 1955, le magazine de Galtier-Boissière consacre une partie de son numéro 30 sur l’homosexualité à ces bagnes d’Afrique du Nord en publiant un large extrait de l’ouvrage du médecin-major Tranchant et du lieutenant Desvignes paru en 1911. Si nous retrouvons la médicalisation et la psychiatrisation de la pratique homosexuelle, il est intéressant de relever le stéréotype raciste est aussi invoqué dans cet argumentaire d’un autre temps. Le condamné blanc et européen est alors largement perverti par la culture locale, arabe et musulmane. Mais la pratique homosexuelle s’inscrit tout aussi bien dans un jeu de rapport de force, n’excluant pas les relations tarifées et affectives. Le Crapouillot, pour illustrer son papier, reprend les illustrations que Naudin donne au numéro 227 de L’Assiette au Beurre en date du 5 août 1905 et consacré à Biribi.
Le Crapouillot
n°30, 1955
Les mœurs dans un pénitencier militaire
par le médecin-major TRANCHANT et le lieutenant DESVIGNES
Cette étude sur les mœurs des détenus dans les pénitenciers militaires d’Afrique a été publiée en 1911 à la librairie médicale Maloine par le médecin-major Tranchant et le lieutenant d’infanterie P. Desvignes sous le titre : Les Condamnés militaires pour délits militaires du Pénitencier de Bossuet.

Nous sommes d’accord avec M. Chavigny pour constater que l’homosexualité est générale dans les corps indigènes, et pour nous les tirailleurs algériens sont un exemple d’homosexuels vrais, mais où nous ne sommes plus de l’avis de M. Chavigny c’est quand il dit que « les homosexuels sont en même temps des dégénérés ». Les tirailleurs indigènes ne sont ni des dégénérés ni des aliénés. Ils sont homosexuels comme tous les indigènes de l’Algérie : par nécessité. Les indigènes sont depuis le Coran et étaient probablement avant (car le Coran n’a dû que sanctionner un état de choses existant), fort portés à user et à abuser de la femme, or ils ne sont pas toujours assez riches pour en acheter, ils voyagent souvent et n’en trouvent pas sur leur route, d’où la nécessité pour eux de s’en passer et de se contenter de leurs semblables pour satisfaire leurs tendances érectiles. Quand nous sommes arrivés en Algérie, nos troupes sous l’influence du climat et du manque total de femmes (on sait avec quelle jalousie les Arabes surveillent les leurs) ont dû être poussées à imiter en cela les mœurs indigènes, et on eut vite fait de rapporter en France cette mauvaise réputation des « mœurs d’Afrique ». Qu’y a-t-il de surprenant dans ces conditions, qu’aujourd’hui encore on trouve ces mêmes mœurs dans les groupes d’hommes jeunes et vigoureux, obligés de vivre ensemble loin de toute femme ? Sont-ils aliénés pour cela ?
D’ailleurs si on ne trouve pas d’homosexuels dans les régiments de France, cela provient surtout de ce que les soldats peuvent sortir ; mais dans les pénitenciers, prisons ou maisons de correction de France, l’homosexualité n’existe-t-elle pas ? Sans pouvoir l’assurer, nous pensons qu’elle doit être relativement fréquente. Les tirailleurs et les légionnaires le deviennent dans le Sud, surtout par suite du manque de femmes. Dans les villes du Tell où il existe des prostituées européennes et indigènes, on constate beaucoup moins d’actes de pédérastie que dans les garnisons qui n’en possèdent pas. L’homosexualité dans l’armée d’Afrique correspond à une nécessité physique, mais non en général à une forme de folie érotique.
« L’homosexualité paraît se manifester chez des sujets vivant dans des conditions spéciales : adolescents tenus internés dans les pensionnats militaires, marins en cours de longs voyages, et encore, peut-être surtout chez des sujets hommes ou femmes vivant dans un milieu particulier et d’une façon excitant le système nerveux. »

Dans son Etude sur les Etablissements pénitenciaires M. le lieutenant Berbain, ancien adjoint du Pénitencier de Bossuet, écrit ce qui suit :
« Et dans ces maisons de détention qui ont surtout pour but le redressement moral des condamnés militaires, il ne s’agit pas seulement de manifestations homosexuelles platoniques, telles que l’échange de petits noms d’amitié ou de mouchoirs ramassés et pieusement conservés, il est rigoureusement exact que les détenus se livrent à des penchants hors nature et consomment journellement des actes inavouables. On ne peut dire que ces sentiments coupables sont nés d’une aversion pour le sexe féminin. On ne saurait davantage arguer d’une nécessité physiologique ; non, ces pratiques d’un autre âge sont la résultante d’une concentration de jeunes gens dans un milieu où de mauvaises pensées peuvent naître et trouver, si l’on n’y pare pas, des moyens de développement. »
« Et précisément, quand on recherche l’origine des détenus qui sont connus par leurs penchants hors nature et qu’on envisage les conditions dans lesquelles ils peuvent y donner libre cours, on remarque : 1° que la plus grande partie de ces gens tarés a déjà à son actif une ou plusieurs condamnations subies dans les établissements pénitentiaires de l’Algérie et que le complément a passé par la section de discipline de son corps d’origine. Ce sont donc des éléments d’une inconduite notoire, corrompus par avance, et qui, réunis, forment le noyau que nous appelons plus loin : l’élite de la « chambrée », espèce de caste dirigeante qui impose même par la force la pratique de ses mœurs inavouables ; 2° que le régime commun auquel sont astreints les détenus est de nature à permettre le développement de la pédérastie. On sait en effet, qu’ils sont placés par chambre de vingt-cinq au moins. Or, à partir de l’heure de la fermeture des portes jusqu’au réveil du lendemain, aucune surveillance effective n’est exercée. Les rondes de nuit faites par les sous-officiers de garde ne sauraient constituer un contrôle suffisant, d’autant plus que l’arrivée de la ronde est toujours signalée par le cri de « Halte-là » poussé par les sentinelles de faction aux abords immédiats des chambres. Les habitués du vice peuvent alors assez facilement corrompre les malheureux dont quelques-uns déjà sont prédisposés par une série de péchés de jeunesse. Et d’ailleurs, leur manière d’opérer va nous montrer que toute recrue jugée par eux susceptible de remplir un rôle passif dans la consommation de cette passion devra, qu’elle su=e révolte ou qu’elle l’accepte, subir l’outrage.
« Considérons un soldat dont le passé à ce point de spécial est exempt de tout reproche et qui est dirigé après condamnation sur un établissement pénitenciaire quelconque de l’Algérie. Écroué, habillé, affecté séance tenante à une chambre de la détention, il se voit aussitôt entouré par ses nouveaux camarades qui lui demandent d’utiles renseignements sur ses antécédents et sur sa condamnation. C’est l’examen d’entrée, c’est de lui que va dépendre 1’orientation de ses sentiments de camaraderie, car il ne sera pas libre de faire lui-même choix d’un camarade. C’est « l’élite de la chambrée » appelée vulgairement et non sans quelque raison : « les costeaux », qui après entente préalable décide à qui reviendra l’honneur d’initier le jeune débutant à ses nouveaux devoirs. Il appartient désormais à un maître, à un directeur de conscience qui se charge de lui inculquer les premières notions de cette solidarité malsaine qui unit dans un même lien tous les condamnés militaires.

« Le Commandant lui-même n’y peut rien. Placer le nouvel arrivant dans telle ou telle chambrée, c’est l’exposer de façon égale. la proportion des pédérastes actifs ou passifs étant trop considérable pour avoir la moindre chance d’obtenir un résultat. Si à la rigueur nous admettons qu’une circonstance heureuse quoique fort improbable ait pu le garantir contre le mal, il n’échappera pas lorsque son tour de départ l’appellera sur les chantiers extérieurs. Que deviendra ce couple ainsi formé ? Il vivra autant que possible des mêmes joies et des mêmes espérances comme aussi des mêmes peines et des mêmes déceptions. Les deux membres deviendront solidaires l’un de l’autre comme deux associés travaillant sous une même raison sociale. Si l’un d’eux vient à commettre un acte délictueux qui le rendra passible des tribunaux militaires, l’autre partie contractante devra se placer dans une situation à peu près identique, de manière à prouver son attachement et sa foi à la parole donnée.
Nos homosexuels sont classés en deux catégories bien spécialisées : les uns sont actifs, les autres sont passifs, rares sont ceux qui jouent les deux rôles. Il arrive quelquefois qu’un pègre qui a été passif devienne actif, surtout s’il change d’établissement : d’ailleurs, quelles que soient leur taille et leur disposition, presque tous commencent par être passifs, ce n’est que par la suite qu’ils peuvent s’élever au rôle actif et il ne faut pas croire que ce soit là chose facile, pour cela le « même » a besoin de la complicité de ceux qui l’ont connu et qui bénéficient des mêmes avantages.
Les plus violents et les plus sadiques des actifs sont ceux qui ont été, étant plus jeunes, « minots ». C’est du reste ce qui les lie les uns aux autres le plus fortement. La plus grande partie des récidivistes « hommes » actuellement se sont connus aux Travaux publics ou en d’autres pénitenciers en des rôles différents et il existe entre eux comme une religion du silence qui leur fait respecter le secret des anciens jours.
Un minot isolé, où qu’il aille : Travaux. Discipline ou Pénitencier, est signalé et attendu comme tel, et malheur à lui s’il résiste aux offres qui lui sont faites car il ne peut bénéficier de l’indulgence accordée aux hésitations d’un non-initié. Le minot qui change d’établissement est non seulement signalé, mais recommandé à un ami de ses amis qui en bon détenu ne peut ignorer ses devoirs d’hospitalité totale, la boule de pain, le tabac, l’amitié et la couverture.
Le minot qui réussit à se libérer de sa servitude de bête de plaisir et devient « homme » ne l’est très souvent qu’en apparence, car dans ses débordements d’homosexuel, il cède très souvent son rôle actif à sa compagne. Il nous a été donne récemment d’observer un détenu porteur d’un chancre induré siégeant sur le gland. Ce détenu qui se signalait ainsi à notre attention comme pédéraste actif avait été précédemment passif dans un atelier de Travaux Publics d’où il venait. Ce détenu de stature moyenne était un des plus faibles et des moins corrompus à l’atelier de Travaux Publics et ici, dans un milieu certainement supérieur, il s’était trouvé presque un chef de bande et il en avait profité. Dans ces établissements, la proportion des pédérastes atteint 75 p. 100 de l’effectif, les deux tiers sont actifs et un tiers est passif.
Les pédérastes actifs le sont pour des raisons d’ordre divers : les uns, les congestifs, le sont par nécessité physique, mais à côté de ceux-là, il y en a d’autres qui ont un ami, « un môme » par gloriole, parce que c’est une chose à peu près indispensable et qu’il faut bien faire comme les autres. Il y en a aussi qui sont actifs de peur qu’un jour les rôles ne s’intervertissent et que quelque fort à bras ne viennent « les sonner », c’est le terme consacré. Il y en a encore d’autres qui n’ont aucune envie de pratiquer ce genre de divertissement, mais qui, ayant trouvé un camarade de leur pays trop faible pour se faire respecter, le prennent sous leur protection.

Les passifs peuvent aussi se diviser en deux catégories : ceux qui, obsédés par leurs camarades jusqu’à ce qu’ils se laissent faire, préfèrent se donner à un « costeau » qui les protégera plutôt que d’être la proie de toute une bande. Ceux-là en général sont des faibles, des grêles. Enfin ceux qui ont quelque apparence de féminisme. Comme ce sont des faibles, qu’ils n’ont généralement ni le courage ni la force de résister, ils se laissent facilement aller. Les autres sont des vicieux qui se livrent à cette sorte de prostitution dans le but de satisfaire d’autres passions, pour avoir du tabac et autres choses analogues. Dans ce cas, le pédéraste est provocant et se conduit à l’égard de ses camarades absolument comme le ferait une prostituée de bas étage. Étrange perversion. La plupart prennent leur rôle au sérieux.
Le « minot » ou « môme » a toutes les attentions de l’homme qui le protège contre les entreprises des autres. Il y a des rixes sérieuses pour ce motif. Ils font pain ensemble, tabac ensemble ; en revanche, « le minot » fait les corvées, lave le linge de « l’homme », etc… On constate que le couple est uni par une affection extraordinaire et nous avons vu un pègre pleurer parce que, dans un camp, sa « femme » rejoignait la Portion centrale pour raisons de santé. Il essaya en vain de venir l’y retrouver.
« On peut dire qu’il y a là un développement immodéré d’un instinct de solidarité, d’amitié, pouvant s’établir chez des êtres groupés, isolés du monde, n’ayant point de satisfactions. Dans certains livres écrits sur l’homosexualité on semble invoquer pour les êtres qui se livrent à ces passions spéciales l’exagération d’une vieille amitié qui s’est développée au plus haut point et pour laquelle il ne pouvait plus y avoir de bornes. Après les échanges affectueux, on a abordé les caresses, puis tout naturellement les satisfactions sexuelles réciproques. »

Parmi ceux qui pratiquent ces mœurs spéciales il en est qui sont d’un sans-gêne extraordinaire. Des couples ainsi formés se comportent entre eux comme des amoureux récemment épris, ils jouent ensemble, s’enlacent, s’assoient sur les genoux l’un de l’autre, se regardent dans le blanc des yeux. D’autres, au contraire, cherchent à dissimuler le rôle qu’ils jouent, même envers leurs camarades. Quant à ceux qui jouent le rôle actif, la plupart s’en vantent et affectent de se moquer dans des termes plus qu’inélégants de ceux qui ne partagent pas leur manière de voir sur ce point, et ceux qui parmi ces derniers osent leur tenir tête sont tournés en ridicule. En examinant de près leur manière d’être et en écoutant leurs conversations, on se rend vite compte de leurs situations respectives. Les actifs emploient, pour désigner celui qui est leur compagne, les termes les plus doux du répertoire usité dans les liaisons accompagnées de rapports sexuels entre individus de sexe différent. Leur vocabulaire est aussi riche comme nombre d’expressions qu’il est peu relevé dans la forme. Quand ils en parlent à leurs camarades, ils disent : mon giron, mon môme, etc… Les passifs appellent leur professeur : Julot, Dudu, Totor, Marins. Bébert, Gugusse, etc… quelquefois aussi : mon poteau, mon ami, mon social, mon associé, etc….
Tags: Bat d'Af, Biribi, Desvignes, homosexualité, L'Assiette au beurre, Le Crapouillot, Naudin, Tranchant
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