L’Enfer nîmois du bagne 10


Le Républicain du Gard

Jeudi 30 janvier 1936

L’Enfer du Bagne

(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)

par Paul ROUSSENQ

(SUITE)

Certes, à première vue et si l’on se fie aux apparences, cette opinion erronée peut se défendre. Tous les jours on enregistre en moyenne une douzaine d’évasions. Les condamnés ont la facilité de quitter les chantiers à chaque instant ; ils peuvent traverser le fleuve Maroni, pour aller en Guyane Hollandaise, ou bien descendre son cours pour prendre la mer et aller aborder en Guyane Anglaise ou au Vénézuéla. De ce fait, ils sont partis évadés.

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Les forçats en rupture de ban qui vont se réfugier dans les pays voisins y sont reçus en indésirables et traités comme tels.

On les arrête et on les détient deux ou trois mois, puis on les renvoie en Guyane une fois les formalités de refoulement accomplies.

N’empêche que les journaux les signalent comme évadés à leur départ de la Guyane, tout en omettant de les porter rentrants par la suite.

Il y a d’autres évasions moins sérieuses, celles qui ont lieu en forêt. On emporte des vivres et du tabac, réunis à trois ou quatre.

On campe quelque part, on fait des papillons que l’on vendra pour se procurer d’autres vivres. Puis un beau jour on se lassera de ne plus manger que du riz ou de la cassave, et on ira se rendre…

Certes il en est qui réussissent à franchir le cordon sanitaire des pays limitrophes et qui ne reviennent plus au Bagne.

Mais ils sont rares, car dans ces conditions il faut au moins deux ou trois mille francs. Les autorités des pays hantés par les évadés, ne s’opposent pas à ce que ces derniers s’embarquent de chez eux pour aller plus loin s’ils ont les moyens de payer leur passage.

Ainsi dans les évasions comme pour tout, du reste, c’est l’argent qui décide du succès. Les bagnards savent très bien que l’évasion est un leurre et qu’ils risquent d’y laisser leur peau. Mais ils s’en vont quand même. Cela se porte bien de s’évader au Bagne ou de faire semblant. Alors on devient « un homme d’évasion » on a du poids. Certains ont tenté vingt fois ce petit jeu, toujours repris et ramenés. Ils n’y ont gagné que des années de rabiot, des stages à la réclusion cellulaire et la ruine d’une santé déjà précaire.

D’autre, nombreux ont laissé leurs os dans la brousse ou bien se sont noyés dans le Maroni ou en mer. Leurs radeaux ou leurs pirogues chavirèrent un jour de tempête. Ils trouvèrent une mort anonyme au sein des flots, et cependant ils sont portés évadés… Oui, ils sont évadés dans la mort !

Tous les bagnards ne s’évadent pas en dilettante ; il en est qui veulent, malgré tout, forcer le sort contraire.

Malgré leur impécuniosité, malgré les hommes et les éléments, ils tentent leur chance désespérément de toute leur énergie et de tout leur courage. Ils veulent, à tout prix, fuir le Bagne maudit et ne plus y revenir.

Toujours résolus dans ce dessein ils gardent jusqu’à la mort leur foi inébranlable dans la liberté reconquise.

Dans un temps déjà lointain, avant la guerre, les pays voisins étaient davantage hospitaliers envers les forçats évadés. Beaucoup y trouvaient du travail et certains s’y établissaient.

Ils se créaient un foyer, devenaient d’autres hommes. Mais il y en eut qui commirent des excès, volèrent et assassinèrent. Alors, les bons payèrent pour les mauvais.

Par pleins bateaux on les renvoya au Bagne. J’en ai connu, de ceux-là qui ont laissé femme et enfants à quelques centaines de kilomètres de leur lieu de souffrance. Ils n’ont d’antre consolation que d’échanger avec eux une triste correspondance.

Je pense que je dois détruire une opinion assez répandue relativement à l’évasion du docteur Bougrat. Ce dernier était employé à l’hôpital de Saint-Laurent comme infirmier. Comme tel, il n’était pas renfermé la nuit, comme d’ailleurs tous les infirmiers.

Bougrat n’avait pas d’argent, mais il fit des connaissances et un projet d’évasion s’élabora entre lui et six autres bagnards – dont trois infirmiers. Les trois participants qui se trouvaient au pénitencier firent le nécessaire pour acheter une pirogue et des vivres. Tout l’argent mis en commun y passa. La date du départ étant fixée ainsi que l’heure, Bougrat et les trois autres infirmiers sautèrent une nuit le mur peu élevé de l’hôpital et allèrent rejoindre leurs camarades en un lieu déterminé.

Ils s’embarquèrent et allèrent atterrir au Vénézuéla. Il se trouva qu’une épidémie régnait dans te pays au moment où l’on mettait la main sur les sept évadés.

Bougrat étant médecin fut réquisitionné pour donner ses soins aux malades. Il le fit avec dévoûment et conscience. C’est pourquoi il ne fut pas renvoyé au Bagne ainsi que ses compagnons moins heureux.

Comme on le voit dans cette évasion la complicité de l’Administration pénitentiaire ne saurait être mise en cause.

Le camp des impotents

Presque tous les jours, on voit déboucher du village de Saint-Laurent une minable colonne d’éclopés et de malades à la face blafarde, conduite par un porte-clés. Ils vont rejoindre le Nouveau-Camp. C’est ainsi qu’est dénommé le Camp des impotents, malgré qu’il soit bien vieux. Il leur faudra arpenter seize kilomètres avant d’arriver à destination, après de nombreuses haltes. Enfin, on arrive. Il faut monter une série de degrés taillés dans le roc avant de se trouver dans l’intérieur du camp.

Là, rangées sur deux files, sont disposées quatorze cases faites de poteaux et de feuillages. Le sol de ces cases est en terre battue. Des hamacs sont disposés à droite et à gauche.

Là, toute une humanité pitoyable grouille et se heurte. Infirmes, éclopés, malades en convalescence et aussi des libérés venus se réfugier là pour avoir le vivre et le couvert.

Une saleté repoussante envahit tout. Sur le sol, se dessèchent les crachats de plusieurs générations de forçats qui ont laissé là leurs poumons. On tousse, on crache et l’on se plaint. Machinalement, ces pauvres bougres tressent des chapeaux de paille administratifs.

À côté de chaque case, dans un trou à même la terre, sont, les fosses d’aisance, dont les relents empuantissent l’air ambiant.

Tous ces êtres déchus se contaminent les uns les autres ; tous les jours on en emporte à l’hôpital qui n’en sortiront que les pieds devants. Et l’on envoie les convalescents dans un endroit pareil pour les rétablir ! C’est plutôt pour s’en débarrasser. Les médecins sont impuissants à réformer cet état de choses. Ils prescrivent du lait, ils hospitalisent dans la limite des places disponibles. C’est tout ce qu’ils peuvent faire.

Albert Londres a infligé à ce lieu d’épouvante l’épithète de « Cour des Miracles ». Il l’a décrit en des termes définitifs.

On envoie au Nouveau-Camp les libérés nécessiteux (ils le sont tous) qui en font la demande, après visa du médecin. Ils sont soumis au régime des condamnés, à cette différence près qu’ils ne portent pas le costume pénal.

Cependant, il n’y en a guère – relativement à leur nombre – qui se résolvent à cette alternative.

Une case spéciale leur est affectée.

Parfois un infirme, un aveugle ou un manchot parqué dans ce camp de réprouvés, arrive au terme de sa libération du Bagne.

Il ne saurait jouir d’une liberté bien relative incapable de gagner sa vie. Il demande donc à rester au Nouveau-Camp, prend ses affaires et quitte la case des condamnés pour aller dans la case des libérés, rien ne sera changé dans sa situation. Il ne se différenciera de ses compagnons de la veille que par le port d’un complet bleu et la faculté de laisser pousser barbe.

Paul ROUSSENQ.

(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)

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