L’enfer nîmois du bagne 2

Le Républicain du Gard
Mardi 21 janvier 1936
L’ENFER DU BAGNE
(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)
par Paul ROUSSENQ
(SUITE)
La nourriture des forçats
Sur le papier – si les règlements en la matière avaient été strictement observés – la nourriture aurait pu paraître plus que suffisante, autant que variée.
Mais il y a loin de la coupe aux lèvres.
En principe, donc, nous avions droit à ceci :
750 grammes de pain de bonne qualité ;
250 grammes de viande fraiche quatre jours par semaine. Les autres jours :
- 200 grammes de viande de conserve ou bien :
- 180 grammes de lard ; avec 50 centilitres de bouillon.
Pour le repas du soir et cinq fois par semaine :
100 grammes de légumes secs (haricots blancs ou rouges, lentilles ou pois cassés), et les deux autres jours de la semaine :
- 60 grammes de riz.
Nous avons droit en outre à :
8 grammes de graisse ;
12 grammes de sel ;
15 grammes de sucre, et…
12 grammes de café.
Dans la réalité, il en était tout autrement.
Les bœufs abattus, provenant du Venezuela, étaient des bêtes anémiées, ayant souffert du voyage ; le personnel administratif et de surveillance se réservant les moins mauvais morceaux – chose bien naturelle – à la population pénale échoyait le restant, ou les os tenaient une place de choix. Or, les os rentrent en ligne de compte dans la ration des condamnés. Ceux-ci retirés après cuisson de la viande et compte tenu des fuites (nous en reparlerons), nous trouvions dans notre gamelle, un mélange savamment dosé de viande, de nerfs et de peu atteignant le poids de 90 à 100 grammes.
Le bouillon, blanc comme de l’eau de savon, était au niveau de la matière première.
Les jours de viande de conserves, la plupart du temps c’était boîtes de « singe » avariées. Quant au lard, on le faisait cuire à peine pour que, pesant davantage, les rations fussent plus réduites.
Quant au repas du soir, on nous délivrait des légumes secs qui ne voulaient pas cuire ou qui étaient moisis et le riz était cuit à l’eau, purement et simplement. La graisse se passait à côté de la marmite.
En ce qui concerne le pain, il était le plus souvent mangeable ; il arrivait cependant qu’il était agrémenté de milliers de charançons et aussi que les farines laissaient à désirer.
Le quart de café qui nous était alloué au réveil ne risquait pas de nous énerver, car les cuisiniers avaient soin de s’en réserver la majeure partie pour des destinations diverses. Nous expliquerons ces trafics tout au long dans un chapitre approprié. Ils ont d’ailleurs été dénoncé par des plumes autorisées, de même que tant d’abus commis par nombre d’agents d’Administration pénitentiaire.

Le travail sous une pluie battante ou sous un soleil de plomb
En ce qui concerne les Iles du Salut, le travail est de tout repos. En effet, sur ces rochers il n’y a aucune culture, à peine quelques maigres jardins.
Il y a des routes corniches qui bordent la mer ; il y en a d’autres qui relient les divers points de chaque îlot. Sur ces routes, l’herbe pousse. Les forçats sont chargés de l’extirper en permanence. On commence à un point déterminé, chacun est muni d’un bout de cercle de barrique recourbé ; on gratte la terre avec cet outil improvisé, en restant accroupi ; on se réunit en groupe et on discute tout en faisant marcher machinalement la raclette. Au bout d’un certain temps, on est revenu au point de départ et… l’herbe ayant repoussé, on recommence à l’extirper…
Cela continue en permanence : il faut bien occuper les forçats ! A noter que ce genre de travail n’a pas les préférences des condamnés. Non seulement il est monotone, mais encore il est passablement incommodant.
En effet, des milliers de fourmis, rouges et noires, se glissent dans les chaussures, grimpent après les jambes qu’elles font enfler de leurs piqures.
En outre, ce travail ne rapporte rien par lui-même, et les forçats aime bien se « débrouiller ».
Il y en a certes qui sont mieux lotis : jardiniers, infirmiers, plantons et comptables, cuisiniers, garçons de famille (lisez domestiques chez les surveillants, mariés, etc.). Ceux-là remplissent un emploi qui les nourrit, si l’on peut dire. Ils ont la possibilité d’améliorer leur ration, d’acheter du tabac au moyen de tripotages adéquats aux emplois qu’ils occupent. Nous y reviendrons au chapitre de la débrouille.
À la « Grande Terre » où les hommes tombent comme des mouches
En Guyane même, à la « Grande Terre » comme on dit là-bas, c’est une autre paire de manches. Certes, il y a aussi des « embusqués », mais les camps forestiers comptent dans leur sein la presque totalité des effectifs. Le reste est confiné au siège central des divers pénitenciers, où sont établis les services administratifs et médicaux.
Dans les camps forestiers, éloignés des agglomérations, les défrichements, le débitage et le charroi des pièces de bois ne sont pas un mince travail dans des terrains marécageux, sous un soleil de plomb ou sous une pluie battante. La maladie y fait des ravages terribles ; sans cesse ces camps forestiers sont renouvelés en hommes à mesure qu’ils sont éliminés par la maladie et la mort.
Armés de lourdes haches, les hommes vont abattre les géants de la forêt, qu’ils débitent ensuite par stères ; d’autres sont chargés de déraciner les « chicots », c’est-à-dire ce qui reste des arbres abattus du ras du sol aux racines.
D’autres encore ont la mission de débrousser, d’extirper les grandes herbes, les arbustes et les épines, et d’amener les grosses pièces à pied d’œuvre à la scierie.
Tous ces travaux sont très pénibles, non seulement en eux-mêmes, mais encore en raison de l’insalubrité du climat et du manque de nourriture. Il va sans dire que le vin est un article de contrebande.
Paul ROUSSENQ.
(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)
Tags: 37664, alimentation, boeuf, café, camp forestier, Grande Terre, l'enfer du bagne, Le Républicain du Gard, pain, riz, Roussenq, travail, viande
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