Pour en finir avec Arsène lupin


tombe de Marius Jacob (site de l\'OIT de Reuilly)pancarte Arsène LupinSamedi 23 octobre 2004. Reuilly, Indre. Claude Nerrand, président de l’office du tourisme local, et Patrick Bertrand, adjoint au maire, dévoilent une plaque de rue. L’impasse porte désormais le nom de Marius Jacob. Dans ce petit village d’à peine 2000 âmes repose depuis un peu plus de cinquante ans « le dernier des grands voleurs anarchistes » (dixit le Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier Français de Jean Maitron).

La boulangerie du bourg a aujourd’hui changé de propriétaire. Elle ne propose plus à son aimable clientèle de fins gourmets berrichons les deux superbes pâtisseries que l’on pouvait y trouver alors : le Marius Jacob et l’Arsène Lupin.

Au cimetière de la commune, une association pour la sauvegarde et l’entretien du patrimoine local avait fait apposer, il y a quelques années, une pancarte Tombe d’Arsène Lupin. Elle  disparut  peu de  temps après, signe de la volonté de quelques-uns de ne pas faire de Jacob une simple attraction touristique. Aujourd’hui une plaque a remplacé la dite pancarte. Ici repose : Marius Alexandre Jacob peut-être Arsène Lupin.

Et le principe prévaut également pour les feuilles nationales. Elles ne s’en privèrent guère à l’automne 2004 à l’occasion de la sortie du film de Jean-Paul Salomé « Arsène Lupin » avec Romain Duris et Kristin Scott Thomas. Ici Paris, le 25 octobre de cette année, consacre deux pages à « L’incroyable histoire du vrai gentleman cambrioleur ». Pour le Berry Républicain du 7 novembre, « Arsène Lupin termina sa vie en Berry ».

BERRY MAGAZINE printemps 2008Systématiquement, le nom de l’illégaliste anarchiste est en effet accolé à celui de gentleman cambrioleur. Il n’est guère de papiers dans la presse régionale du Berry qui déroge à ce principe. Sébastien Drouet pour le Berry Magazine, dans son numéro d’avril-mai-juin 2008, revient sur Marius Jacob  de la légende à la réalité. Si l’article pose la question du mythe entourant Jacob en donnant la parole à Claude Nerrand, la recomposition de l’image de Jacob n’en demeure pas moins des plus sujette à caution : Maurice Leblanc se serait inspiré de ses manières pour « habiller » son héros, un certain Arsène Lupin. Mais lui, Marius Jacob, était-il un héros ?

 

Le remplissage fait vendre. Même dans les revues de vulgarisation historique. Le n°127 du mensuel L’Histoire, en novembre 1989, se penche sur quelques lignes sur « Alexandre Jacob, gentleman cambrioleur ». Plus récemment, le magazine Géo Ado de novembre 2007 évoque en première de couverture le roi Arthur, Dracula et … Arsène Lupin. La question – titre accroche le lecteur. Aucun appel possible : « Ont-ils vraiment existé ? ». L’excellente revue d’histoire populaire Gavroche, dans son numéro de septembre 2004, n’échappe pas à la règle non plus. Elle évoque alors « Marius Jacob, le révolté à vie ». L’article est sous-titré : « Un modèle pour Arsène Lupin ».

Force est de constater que la plupart des articles faisant de Jacob l’inspirateur de Maurice Leblanc s’appuient essentiellement sur les trois biographies de l’anarchiste sans pour autant aller chercher de nouvelles sources dans les services d’archives. Parmi ces trois œuvres, une seule  sérieusement considérée comme acceptable.

Il faut néanmoins préciser qu’Alain Sergent, auteur en 1950 d’Un anarchiste de la Belle Epoque, tient son propos de la bouche même du vieux forain Marius Jacob.  Les livres de Bernard Thomas (Jacob chez Tchou en 1970 puis Les vies d’Alexandre Jacob chez Mazarine en 1998) et de William Caruchet (Alexandre Jacob l’anarchiste cambrioleur chez Séguier en 1993) s’inspirent largement du premier ouvrage. Mais Alain Sergent est aussi le premier à verser dans l’épique, c’est à dire à faire de ce théoricien du vol que fut Jacob un aventurier des plus extraordinaires. Au mois d’août 1964, il écrit avec Gilbert Guilleminault un article pour le mensuel Historia (n°213) : L’homme qui servit de modèle à Arsène Lupin.

De fait, les aspects libertaires s’édulcorent et le rapprochement avec le gentleman cambrioleur peut s’établir sans problème.

manchette de Gil BlasNaissance d’un héros littéraire

Un parallèle est presque systématiquement fait à chaque fois que l’on trouve un papier, un écrit, un article sur Jacob. Notons tout de même que Raymond Lindon en novembre 1965 dans Miroir de l’Histoire est un des rares à ne pas se focaliser uniquement sur l’anarchiste pour expliquer les ancêtres d’Arsène Lupin. En effet l’auteur est allé rechercher dans le passé des personnages dont les aventures se rapprocheraient aussi de celles sorties de l’imagination de Maurice Leblanc, homme lettré, cultivé et féru d’histoire. Sont ainsi à juste tire évoqués : Cartouche et Mandrin … mais  encore Anthelme Collet et François Vidocq, soit autant de malfaiteurs ayant intégré la mémoire collective. L’auteur évoque également Robin des Bois et, comme lui, nous pouvons avancer l’idée que la naissance d’un des criminels les plus célèbres de la littérature populaire n’est pas le fruit du hasard.

La genèse d’Arsène Lupin ne peut en effet se comprendre si on ne la replace pas dans le rapport précis de la société du XIXe finissant au crime et à l’insécurité. Le fait divers prend dans la presse une place surdimensionnée. Cela permet en outre de régler l’épineuse question sociale en appelant à un surplus de répression. L’horreur suscitée par le crime sexuel de Soleilland sur la petite Marthe Erberling permet de faire passer au second plan l’intervention musclée de la gendarmesque garde à cheval à Raon l’Etape en 1907 à l’occasion de manifestation d’ouvriers vosgiens virant à l’émeute révolutionnaire.

Alexandre Jacob est jugé à Amiens du 8 au 22 mars 1905. Son procès, ultra médiatisé, stigmatise une double peur. L’examen de ses 150 cambriolages avoués révèle bien sûr un criminel hors normes. Le bandit Jacob revendique en outre ses larcins au nom de l’anarchisme. Or la terreur des attentats de la période dite de la propagande par le fait perdure dix ans encore après les « lois scélérates ». Avec Jacob, « la marmite », célèbre rubrique de la presse rendant compte des bombes qui éclatent un peu partout en France, pourrait bien sûr refaire surface.

Bien avant le communiste, le libertaire préfigure l’homme au couteau entre les dents, si nous pouvons ici nous permettre un anachronisme flagrant pour reprendre cette fameuse affiche de l’entre-deux-guerres. Plus de trois mille soldats sont ainsi mobilisés pour contenir une foule qui se masse aux abords du palais de justice d’Amiens et pour éviter le scandale que produirait une très hypothétique évasion, un improbable coup d’éclat anarchiste. Il n’y a dès lors rien de surprenant à ce qu’Alexandre Jacob finisse par attirer l’attention de l’opinion publique et  l’intérêt d’un écrivain. Mais Maurice Leblanc n’a jamais assisté aux débats de la cour d’assises picarde.

La naissance de son héros peut se situer dans l’air du temps. L’auteur d’origine normande ne dévie en rien de la mode littéraire et populaire de l’époque. Le créateur de Lupin n’est pas le premier naviguant dans le monde du crime tout en gardant le costume du dandy et prenant dans le même temps les habits du bandit d’honneur.

Le roman policier acquiert à cette époque ses lettres de noblesse. L’insécurité, supposée ou réelle, fournit un terreau puissant à l’inspiration des hommes de lettres. En 1897 parait chez Stock Le Voleur de Georges Hippolyte Adrien, dit Darien (1862-1921). L’ouvrage ne connaît pas le succès escompté. A travers son héros, Georges Randall, dépossédé de son héritage par son oncle et voleur tant par nécessité que par goût du risque, Darien révèle ses penchants anarchisants et sa haine de l’ordre social. En 1893 Ernest William Hornung épouse la sœur d’Arthur Conan Doyle qu’il ne porte pas en grande estime. C’est fort probablement cette raison qui, cinq ans plus tard, pousse cet auteur de nombreux récits d’aventure à créer un personnage radicalement opposé à celui qui a fait le succès de son beau-frère. En effet, si Sherlock Holmes traque le crime, A.J. Raffles pratique lui le vol afin de maintenir son train de vie. Car, ce Cambrioleur amateur n’appartient pas aux bas-fonds de la société victorienne. C’est en effet un dandy connu à Londres notamment pour ses qualités et ses exploits sportifs (Raffles est un joueur de cricket de premier ordre) et apprécié pour son savoir-vivre dans le gotha mondain.

Sept ans après Raffles, huit ans après Randall, Maurice Leblanc imagine le gentleman cambrioleur Arsène Lupin. Le qualificatif de gentleman n’est ni fortuit ni nouveau. L’écrivain normand, monté à Paris pour y connaître une très hypothétique gloire, écrit de 1893 à 1899 ses premiers romans et quelques nouvelles dont en particulier Le gentleman.

La naissance d’Arsène Lupin revêt également un aspect commercial.

Les aventures d\'Arsène Lupin Il s’agit d’une œuvre de commande appelée à être poursuivie si elle recueille l’assentiment du public. C’est ainsi qu’en 1905 l’éditeur Pierre Laffitte demande à Maurice Leblanc, chroniqueur au journal érotico littéraire Gil Blas, d’imaginer pour le magazine Je Sais Tout qu’il vient de créer cette année-là  une nouvelle dans laquelle évoluerait un personnage à l’image du Sherlock Holmes de Conan Doyle. Laffitte prie Leblanc de donner à sa création des spécificités qu’il envisage comme bien française. Le lecteur doit alors pouvoir s’identifier à un personnage un peu gouailleur, roublard, épris du sentiment de justice, redresseur de tort tout en refusant quelque peu le dictat des autorités instituées.

L’arrestation d’Arsène Lupin parait dans le numéro du 6 juillet 1905. Le gentleman cambrioleur est lancé. Deux jours auparavant, la cour d’assises du Loiret condamne Alexandre Jacob à vingt ans de travaux forcés à perpétuité pour avoir tiré à Orléans en 1901 sur l’agent Couillot venu l’interpeller lui et son complice Royères.

Le journal Gil Blas couvre, comme les autres feuilles parisiennes, le procès d’Amiens mais cela ne fait pas de Leblanc un reporter assistants aux débats judiciaires. Remarquons aussi l’anonymat des articles de Gil Blas rendant compte de la session des assises picardes. Il n’en demeure pas moins que le chroniqueur mondain Leblanc ne peut échapper, même dans l’ambiance feutrée des salons parisiens, ni au phantasme sécuritaire de son temps ni à l’extraordinaire couverture médiatique du procès Jacob.

Nous pouvons même avancer l’idée qu’il possède connaissance pointue du fait divers constitué par les méfaits des Travailleurs de la Nuit. Critique littéraire et musical, l’anarchiste Georges Pioch est un  des animateurs du Libertaire, il collabore également à quelques feuilles parisiennes dont Gil Blas. Or, l’homme de lettres Georges Pioch ne peut pas ne pas connaître l’homme de lettres Maurice Leblanc. Les discussions sur le procès Jacob dans les bureaux de la rédaction du Libertaire se déplacent d’autant plus facilement dans ceux de Gil Blas que Pioch est un des rares à donner pour le premier journal un article prenant ouvertement la défense d’un homme décrit comme « un beau spécimen de virilité, de raison libre et (…) une façon d’apôtre agissant de façon catégorique » (article « Jacob », Le Libertaire, n°22, du 1 au 8 avril 1905). Georges Pioch connaît les détails de l’affaire Jacob ; il sait son anarchisme prononcé et reconnaît la pertinence critique de son illégalisme.

Nous n’affirmons pas ici qu’il initie Maurice Leblanc à la connaissance du monde d’Alexandre Jacob ; seulement que l’écrivain normand n’a pu éviter cette précieuse mine de renseignements que constitue alors Georges Pioch. Cela ne fait pas en somme d’Alexandre Jacob son inspirateur premier et direct. Si quelques points communs se dégagent de la confrontation entre le réel et la fiction, il apparaît de fait nettement que nous nous trouvons en présence de deux personnages (Lupin et Jacob) diamétralement et radicalement opposés.

Jacob par GilAlexandre Jacob n’est pas Arsène Lupin.

La concordance de temps constitue en somme le principal argument autorisant de fait le rapprochement entre le réel et la fiction. Le début des aventures de Lupin correspond en effet à la fin de celles du voleur anarchiste. Le doute est même d’autant plus permis que le romancier Leblanc commet sa première nouvelle en faisant arraisonner le gentleman cambrioleur par le fameux inspecteur de la Sûreté Ganimard. L’arrestation d’Arsène Lupin survient donc au lendemain de la condamnation d’Alexandre Jacob.

Mais nous pourrions objecter que Leblanc écrit cette histoire pour accrocher son lecteur. Tout logiquement, dans la seconde nouvelle, Arsène Lupin se trouve en prison. Dans la troisième, il s’en évade alors que s’ouvre son procès : « L’affluence y fut énorme. Personne qui ne voulût voir le fameux Arsène Lupin. Et ne savourât d’avance la façon dont il se jouerait du président. Avocats et magistrats chroniqueurs et mondains, artistes et femmes du monde, le Tout Paris se pressa sur les bancs de l’audience ».

Il convient d’admettre un certain trouble de notre part à la lecture de ces lignes. Rappelons qu’à Amiens, Jacob capte avec brio l’attention des reporters venus nombreux assister aux débats du procès de la bande sinistre. Mais l’anarchiste est condamné à finir sa vie au bagne alors que celle d’Arsène Lupin commence. Le gentleman cambrioleur parvient à s’évader en se faisant passer pour le clochard alcoolique Désiré Baudru.

Les aventures de Lupin sont nées de l’imagination d’un romancier qui écrit sous une triple influence : celle de son temps, celle de l’actualité et celle de son milieu social. Pierre Valentin Berthier, ami de Jacob, parle en 1995 de Jacob comme un « modèle peu ressemblant » de Lupin. Des points de concordance permettent toutefois un facile rapprochement entre l’illégaliste anarchiste et le « dilettante de la délinquance philanthropique ».

Le succès tient d’abord et surtout dans l’aspect spectaculaire des vols de ce dernier. Ne citons, par exemple, que celui apparaissant dans la seconde nouvelle. De sa prison, Lupin organise le pillage du château appartenant au baron Nathan Cahorn. Alexandre Jacob commet le vol du bijoutier Bourdin, rue Quincampoix à Paris, le 6 octobre 1901 ; ce forfait marque les esprits. Et le souvenir de ce cambriolage scientifique perdure. En 1955, le cinéaste Jules Dassin réalise Du rififi chez les hommes. Le film fait date dans l’histoire du cinéma de gangsters. Dans cette fiction, Tony le Stéphanois, voleur usé et fatigué, se lance dans un dernier gros coup. Il organise avec trois complices le braquage audacieux d’une joaillerie en plein cœur de Paris. La séquence du vol dure 35 minutes ; elle tient le spectateur en haleine tant le suspens est intense. Pour accéder à la joaillerie, les voleurs oint pénétré dans l’appartement sis au-dessus et percé un trou dans le plancher. Pour éviter le bruit des gravats qui tombent un parapluie ouvert permet de les recueillir avant qu’ils n’atteignissent le sol.

Maurice Leblanc peut facilement et à l’envie multiplier les vols, les forfaits, les effractions et leur donner un caractère d’autant plus extraordinaire et extravagant qu’ils sont le fruit de son imagination. C’est à ce sujet la seule allusion d’Alexandre Jacob que nous ayons pu retrouver au sujet de Lupin. L’anarchiste est à vrai dire parfaitement au courant de l’existence de son alter ego de papier. Il donne le 12 mai 1952 son impression à son ami Robert Passas : « Comme imagination romanesque, c’est très bien. Et, c’est cela qui plait au public. Mais comme technique, c’est idiot. Trop absurde, invraisemblable. Et dire que c’est un des plus gros succès de librairie ! ».

Jacob LouvelEt le succès de Leblanc qu’admet Alexandre Jacob se fonde aussi sur l’aventure et le romanesque comme l’anarchiste  le dit. Pour autant, son pragmatisme se refuse à l’amalgame. Pendant trois ans, l’anarchiste illégaliste a mené sciemment une vie dangereuse, escaladant telle façade d’église pour y dérober des tapisseries du XVIIe siècle (Vol de la cathédrale de Tours, 27 mars 1903), n’hésitant pas à faire feu sur tel policier de province lancé à ses trousses (28 février 1901). Comme lui, Arsène Lupin mène une vie de bohème et se joue des pièges tendus par Ganimard, Théodore Bautrelet ou encore Herlock Sholmes (pendant ridicule du héro de Conan Doyle).

Là encore, il nous faut envisager la comparaison au grand dam de Jacob. La façon de travailler du gentleman parait rejoindre la sienne même s’il la trouve absurde et invraisemblable. Si le public aime Lupin, c’est qu’il est attiré par le mystère l’entourant. L’homme est sans visage ou plutôt apparaît systématiquement sous des traits chaque fois différents. Lupin est à ce point méconnaissable que Leblanc lui-même affirme dans la première nouvelle ne pouvoir dresser le portrait d’un homme qui usurpe et s’invente mille identités : « Son portrait ? Comment pourrais-je le faire ? Vingt fois j’ai vu Arsène Lupin, et vingt fois c’est un être différent qui m’est apparu …, ou plutôt, le même être dont vingt miroirs m’auraient renvoyé autant d’images déformées, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme spéciale de figure, son geste propre, sa silhouette et son caractère ».

Lupin revet en effet les habits du prince Sernine, de Don Luis Perenna, de Raoul d’Andrézy, de Jim Barnett, etc. Avec cette faculté de changer complètement d’aspect, Maurice Leblanc fait même entrer son héro dans la sphère fantastique puisqu’Arsène Lupin a été initié à cet art par la fille de Joseph Balsamo et de Joséphine de Beauharnais. La comtesse de Cagliostro possèderait le secret de l’éternelle jeunesse « Ayant pris le miroir, elle y contempla longuement son visage fatigué et vieilli. Puis, elle y versa quelques gouttes d’une mince fiole et frotta la surface mouillée avec un chiffon de soie. Et de nouveau elle se regarda. Raoul ne comprit pas d’abord et ne remarqua que l’expression sévère des yeux et cette mélancolie de la femme devant son visage abîmé. Dix minutes, quinze minutes se passèrent ainsi dans le silence et dans l’effort visible d’un regard où toute la pensée et toute la volonté se concentraient. Ce fut le sourire qui le premier apparut, hésitant, timide comme un rayon de soleil hivernal. Au bout d’un instant, il devint plus hardi et révéla son action par de petits détails qui  surgissaient aux yeux étonnés de Raoul. Le coin de la bouche remonta davantage. La peau s’imprégna de couleur. La chair sembla se raffermir. Les joues et les mentons retrouvèrent leur pur dessin, et toute la grâce illumina la belle et tendre figure de Joséphine Balsamo. Le miracle était accompli ». Dans les romans de Leblanc, la machiavélique comtesse aurait plus de cent ans.

Avec Jacob point de surnaturel ni de science fiction mais des falsifications en nombre. Ne déclare-t-il pas lors de son procès à Amiens avoir disposé d’environ 200 états-civils « dont quelques-uns bien en règle ». Dans le même ordre d’esprit, le lot de friperie acquis sur Montpellier autorise les Travailleurs de la Nuit à passer inaperçus lors de leurs délictueuses tournées.

C’est encore dans cette ville qu’Alexandre Jacob aurait acquis une quincaillerie dans laquelle il peut à loisir étudier les mécanismes des coffres-forts les plus compliqués à ouvrir. Le technicien Jacob travaille dans sa boutique à l’invention d’outils bien pratiques pour l’exécution de ses basses besognes et dont la police s’avère bien incapable d’en expliquer le fonctionnement. Nous retrouvons par exemple le thème du mécanisme d’horlogerie, du piège, ou encore de la cachette dans les aventures d’Arsène Lupin. C’est ce que découvre Isidore Bautrelet en perçant le mystère de L’aiguille creuse. C’est encore l’énigme du nombre 813 qui permet d’ouvrir avec l’inscription APOLLON l’accès à une pièce secrète où sont entreposés des plans de sous-marins allemands.

Jacob et ses compagnons communiquent entre eux avec des messages codés. La police retrouve d’ailleurs nombre de billets dans les bureaux de poste des villes par où sont passés les Travailleurs. Comme Lupin, Jacob semble insaisissable. Mais la signature des vols de l’un, des cambriolages de l’autre authentifie les méfaits des deux hommes. Arsène Lupin, carte de visiteArsène Lupin laisse presque toujours sa carte de visite tandis qu’il arrive à Alexandre Jacob de poser un billet signé Attila dans quelques demeures visitées, dans quelques églises cambriolées. Dans les deux cas, l’humour des petits mots, les cinglantes réparties ridiculisent les victimes, grandissent le malfaiteur qui s’offre une tribune d’autant plus facile que l’exploit sera raconté, médiatisé. Arsène Lupin n’assure-t-il pas dans un billet ne vouloir repasser chez le baron Shormann que lorsque « les meubles seront authentiques » ? Alexandre Jacob ne pratique-t-il pas un jeu de mots facile mais néanmoins efficace en écrivant au juge Hulot cambriolé au Mans « Au juge de paix nous déclarons la guerre » ?

Manchette du journal libertaire amiénois GerminalL’anonymat ne sied guère à Lupin, il ne sert pas la renommée du gentleman. Il ne justifie pas l’acte politique que l’illégaliste Jacob vient d’accomplir. La presse relaie leurs méfaits, leurs exploits. Pour Jacob, certes, elle le fait une fois arrêté et lors du procès. Mais cette presse doit aussi pouvoir servir les deux hommes. Tout naturellement Lupin dispose d’un journal à sa solde, L’Echo de France, qui « décidément devenait le moniteur officiel des exploits d’Arsène Lupin – on disait qu’il en était un des principaux commanditaires – l’Echo de France publiait les détails les plus complets sur cette tentative d’évasion » (L’évasion d’Arsène Lupin). A Amiens, la création de Germinal, fin décembre 1904, précède de peu l’ouverture du procès des bandits d’Abbeville. La présence d’un généreux donateur répondant au prénom Alexandre dans la liste des souscripteurs de cette feuille anarchiste picarde parait des plus énigmatiques.

Pour Jacob, comme pour Lupin, le soutien d’une presse acquise s’explique d’autant plus aisément que les deux voleurs revendiquent aussi la paternité d’effractions commises sans effusion de sang. Pour Arsène Lupin, l’idée même d’avoir à verser le sang, de commettre un meurtre lui fait horreur. Alexandre Jacob ne tue pas le bourgeois, le noble ou le curé ; il s’attaque au portefeuille, il s’en prend aux richesses.

Malgré tout, et dans le cas estimé de légitime défense, l’illégaliste n’exclut pas de faire feu sur « les valets de l’état ou du capital » venus lui supprimer sa liberté. Alexandre Jacob reprend bien sûr à son compte le propos de Clément Duval. A la fin de sa vie, il confie encore à Josette Passas (le 22 mai 1954) des convictions dictant ses actes : « Je t’avouerais que je tuerais plus allègrement un homme dans la guerre sociale qu’une poule. Avec une poule, c’est faire office de bourreau ».

Les crimes de sang parsèment les aventures d’Arsène Lupin et il arrive au gentleman cambrioleur de tuer. Il étrangle en effet Dolorès Kesselbach dans 813 : « Au risque d’étrangler l’homme, il lui serra la gorge un peu plus, et un peu plus, et un peu plus encore. Et il sentit que toute la force de l’ennemi, que tout ce qui lui restait de force l’abandonnait. Les muscles du bras se détendirent, devinrent inertes. La main s’ouvrit et lâcha le poignard. Alors, libre de ses geste, (…) il prit sa lanterne de poche, posa sans l’appuyer son index sur le ressort, et l’approcha de la figure de l’homme. (…) D’un coup sec il fit la clarté. Le visage du monstre apparut. Lupin poussa un hurlement d’épouvante. Dolorès Kesselbach ! ». Il pousse aussi au suicide Daubreck dans Le bouchon de cristal : « Il s’éloigna. Il n’avait pas fait cinquante pas que le bruit d’une détonation retentit. Il se retourna. Daubreck s’était fait sauter la cervelle. « De profundis » murmura Lupin qui enleva son chapeau ».

La comparaison entre Jacob et Lupin ne repose finalement que sur des aspects matériels.

Elle remet quelque peu en cause les talents de conteurs, la force de création de Maurice Leblanc. Les deux personnages sont pourtant radicalement différents.

Arsène Lupin travaille seul même s’il dispose d’une bande qui œuvre en fin de compte pour sa seule gloire. Les associés de Lupin n’ont en effet aucun rôle de premier ordre. Leblanc les assigne à servir une intrigue qui doit mener au triomphe du chef. L’anarchisme d’Alexandre Jacob exclut ce principe ainsi que celui de la soumission à une autorité quelqu’elle soit. Les décisions se prennent en commun au sein de la bande des Travailleurs de la Nuit. Il s’agit en outre d’une association libre de voleurs se réunissant au gré des cambriolages à effectuer et non d’une bande à proprement parler. De là les difficultés de la police à reconstituer les membres de cette association qualifiée de malfaiteurs pour mieux au demeurant masquer le principe politique de base. L’idée même d’autorité est un leurre pour le libertaire Jacob et cette constatation n’est pourtant pas incompatible avec le principe d’organisation. Les Travailleur de la Nuit constituent de fait un exemple probant. Bien sûr, Alexandre Jacob apparaît au-delà des discussions judiciaires d’Amiens comme un leader charismatique et, dès le début des débats, il prend l’ascendant aussi bien sur ses co-accusés que sur le président Wehekind et sur les autres magistrats.

L’argent est le mobile des vols de Jacob. Les rapines de Lupin ne visent pas au financement d’une œuvre même si Leblanc en a fait aussi un justicier, un redresseur de torts. Car Arsène Lupin a en effet l’étoffe d’un Robin des Bois. Mais, s’il vole les riches, il garde le plus souvent les fruits de ses larcins pour lui et ne les distribue guère aux plus pauvres. La veuve et l’orphelin chez Leblanc sont presque systématiquement issus du monde bourgeois.

Alexandre Jacob n’a jamais fait état d’une richesse éclatante. Seul son statut de marchand forain lui procure avant la deuxième guerre mondiale une certaine aisance financière, qu’il perd en ne pouvant faire du marché noir pendant l’occupation. Rappelons aussi la surprise des inspecteurs de la police parisienne chargés de l’établissement du dossier d’instruction en vue du procès des Travailleurs de la Nuit lorsqu’ils s’aperçoivent que le bandit Jacob vit chichement et se nourrit dans les gargotes à deux sous du boulevard Voltaire à Paris. Nous imaginons difficilement le héros de Maurice Leblanc vivre dans l’indigence alors qu’il a placé ses immenses trésors dans l’aiguille creuse.

Alexandre Jacob et Arsène Lupin ne vivent pas en fin de compte dans le même monde.

Le monde de Lupin, c’est avant tout celui de Leblanc. Les premières lignes de la première aventure de Lupin sont à cet égard des plus significatives : « L’étrange voyage ! Il avait si bien commencé cependant ! Pour ma part je n’en fis jamais qui ne commença sous de plus heureux auspices. La Provence est un transatlantique rapide, confortable, commandé par le plus affable des hommes. La société la plus choisie s’y trouvée réunie. Des relations se formaient, des divertisse-ments s’organisaient. Nous avions cette impression d’être séparés du monde, réduits à nous même comme sur une île inconnue » (L’arrestation d’Arsène Lupin).

Maurice LeblancMaurice Leblanc est né à Rouen le 11 novembre 1864. Son père, armateur, entend bien faire de son fils un industriel alors que celui-ci n’a cure  des ambitions familiales. De la fabrique de cardes Miroude Picard, Maurice Leblanc connaît  surtout le grenier dans lequel il passe son temps à écrire. Monté à Paris au grand désarroi de son géniteur, le jeune Leblanc n’arrive pas à percer dans les milieux littéraires malgré quelques succès d’estime. Son travail de chroniqueur (au Figaro, à Gil Blas …) lui permet en revanche de se faire un nom dans les soirées mondaines de la capitale.

Le dandy Maurice Leblanc a de fait tout loisir d’observer ce milieu dans lequel évolue aussi son héro, le gentleman cambrioleur Lupin. Arsène Lupin, fruit des amours d’un roturier et d’une dame de la noblesse, ne fréquente d’ailleurs pas les basses couches sociales d’une société dont est issu Alexandre Jacob. Au mieux pouvons-nous trouver parmi les relations du gentleman cambrioleur quelques personnes provenant de la classe moyenne.

L’anarchisme du voleur Jacob se forge à Marseille, dans les quartiers populaires de la ville. Là se passe son enfance.  Les voyages à bord des navires de la compagnie des Messageries Maritimes, la fréquentation des milieux libertaires phocéens finissent de le convaincre de la nécessité d’une lutte sans merci contre toute forme d’autorité : politique avec l’Etat, morale avec la religion et économique avec le capital.

Les convictions de Jacob semblent inébranlables, elles se renforcent même avec le temps. A ce titre, le bagne ne brise pas le forçat récalcitrant. Le matricule 34777 est aussi un pragmatique profitant entre autres de sa situation de garçon de famille vers 1920 pour organiser sa lutte contre l’institution pénitentiaire.

Arsène Lupin est-il un politique prosélyte ?

Si, pour reprendre l’expression de Pierre Valentin Berthier, Lupin peut apparaître au départ comme « un dilettante de la délinquance philanthropique », le gentleman cambrioleur, au fur et à mesure de ses aventures et de ses pérégrinations, cambriole de moins en moins.

Lupin résout des énigmes, Lupin joue les justiciers, Lupin devient vite enfin un redresseur de tort à forte tendance nationaliste. Et à travers lui s’exprime la germanophobie de Leblanc, dans 813 par exemple, à l’approche de la première guerre mondiale, c’est-à-dire dans une période de fortes tensions internationales. Le gentleman cambrioleur qui ici ne cambriole plus guère espère ni plus ni moins dans cette formidable aventure redonner l’Alsace et la Lorraine à la France. Plus qu’un procès de voleurs (celui de Jacob et des bandits d’Abbeville), Leblanc sait prendre en considération l’esprit de revanche, le scandale de navires allemands mouillant en rade de Tanger,etc… A la fin de 813, Lupin fait croire à sa mort et rencontre le Kaiser. Le dialogue entre les deux hommes est à ce sujet parmi les plus instructifs :

Maurice Leblanc, 813L’Empereur hésita, puis nettement :

         En ce cas, entrez à mon service. Je vous offre le commandement de ma police personnelle. Vous serez le maître absolu. Vous aurez tous les pouvoirs même sur l’autre police.

         Non Sire

         Pourquoi ?

         Je suis Français.

Il y eut un silence. La réponse déplaisait à l’Empereur. Il dit :

         Cependant puisqu’aucun lien ne vous attache plus…

         Celui-là ne peut se dénouer Sire.

Et il ajouta en riant :

– Je suis mort comme homme, mais vivant comme Français. Je m’étonne que votre Majesté ne comprenne pas.

Dans 813 encore, Lupin met en échec les services secrets de Guillaume Ier et ne rechigne surtout pas à endosser le costume policier du commissaire Lenormand. On a dès lors du mal à imaginer Alexandre Jacob dans la peau d’un représentant des forces de l’ordre alors que le personnage de Leblanc apparaît aussi sous les trait de Victor Hautain dans Victor de la brigade mondaine, ou encore sous ceux du détective privé Jim Barnett dans L’agence Barnett et Cie.

Bien sûr, c’est en agent de police qu’Alexandre Jacob commet son premier gros coup accompagné de Roques, de Morel et de son père, le second plus âgé jouant le rôle du commissaire Jules Pons. Mais le vol au Mont de Piété de Marseille (31 mars 1899) est d’abord un vol et ne sert aucune intrigue. Certes il faut aussi le concevoir comme un acte de révolte à la suite des pressions policières subies après l’arrestation pour fabrication d’explosif en 1897. Mais Alexandre Jacob n’est pas non plus un justicier au sens romanesque du terme. Cela peut se concevoir au sens politique mais, à ce moment là, il devient ce qu’il a toujours été : un militant libertaire et un théoricien de l’illégalisme.

Le rapprochement entre Alexandre Jacob et Arsène Lupin, entre le personnage réel et le héros de roman populaire, nous parait en somme bien improbable. Répétons-le, Arsène Lupin est avant tout un redresseur de tort à travers lequel s’exprime le manichéisme social de son auteur.

Mais Maurice Leblanc conçoit aussi son voleur comme l’émanation des vertus bourgeoises perdues. Les victimes de Lupin permettent à Leblanc de faire le constat d’une bourgeoisie décadente, arrogante et moralisatrice. Avec la Révolution Industrielle la bourgeoisie triomphe. Elle accède à l’image des Schneider et des de Wendel à tous les niveaux du pouvoir. Et Leblanc de constater et de fustiger par le gentleman cambrioleur une classe sociale dès lors anémiée par l’endogamie et l’imitation des réflexes nobiliaires. Si Lupin cambriole le château du baron Cahorn, qui n’a de toute évidence de baron que le titre, c’est que son arrogante richesse n’est pas fondée sur les capacités ou le mérite.Alexandre Jacob l\'honnête cambrioleur, ACL, 2008 Le château s’appelle d’ailleurs Malaquis et l’homme tire son immense et injurieuse fortune, nous dit Leblanc dans Arsène Lupin en prison, des juteuses spéculations pratiquées en bourse : « Dans cet ancien repaire de héros et de brigands habite le baron Nathan Cahorn, le baron Satan, comme on l’appelait jadis à la Bourse où il s’est enrichi un peu trop brusquement ».

Alexandre Jacob ne spécule pas ; il s’est donné un moyen de lutte contre la société capitaliste : le vol. Mais c’est aussi un bagnard, un marchand forain, esprit curieux et ouvert, un intellectuel autodidacte, un homme dont les réseaux et le parcours nous autorise à entrevoir toute la complexité. Un homme qui sa vie durant s’est montré fidèle à un principe de base : l’anarchie. C’est ce que tend à montrer l’ouvrage de l’Atelier de Création Libertaire : Alexandre Jacob l’honnête cambrioleur.

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