L’Enfer nîmois du bagne 15


Le Républicain du Gard

Mercredi 5 février 1936

L’Enfer du Bagne

(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)

par Paul ROUSSENQ

(SUITE)

À la visite médicale. Un jeune bagnard se présente, le corps squelettique.

  • Monsieur le Major, je me sens faible ; soyez assez bon de me donner un fortifiant et un peu de repos

Le chef de camp, qui assiste toujours à la visite :

  • Monsieur le docteur, c’est une mauvaise tête ; il vient de sortir du cachot.

Le médecin : « Ah ! oui… eh bien, il a besoin de se retaper un peu à l’hôpital !

Un autre condamné lui succède. Il a une plaie à la jambe.

Le chef de camp, sans préambule :

  • Monsieur le Docteur, c’est un maquillage !

Le médecin le toise, se lève de son siège et lui dit :

  • Tenez, prenez mon casque et asseyez-vous à ma place !

Tète du chef de camp.

Le médecin, se rasseyant :

  • Pansements humides et quinze de jours de repos !

À l’hôpital, le médecin passe sa visite. Un infirmier est en train d’appliquer le thermocautère sur le dos d’un malade, lorsque l’homme de l’art s’arrête devant son lit pour ordonner toutes prescriptions utiles.

Une odeur caractéristique se dégage des pointes de feu.

Est-ce une auto-suggestion ?

Car le malade se met à dire :

  • Monsieur le Major, donnez-moi une viande, grillée !

Et chacun, le médecin tout le premier, de pouffer de rire.

Le bourreau Hespel avait pas mal raccourci de ses compagnons, lorsqu’il fut lui-même condamné à mort pour avoir assassiné un porte-clés.

Le matin de son exécution, arrivé an pied de la guillotine, il dit à son successeur en contemplant de sang-froid le sinistre instrument : « Tu as bien réglé la machine ? T’es-tu assuré qu’il n’y avait pas de jeu ? »

Sur réponse affirmative, il reprit :

« Surtout, je te recommande de ne pas mettre ma tête entre les jambes ! »

Car lui-même avait cette habitude lorsqu’il plaçait les corps décapités dans la caisse des suplliciés.

Aux Iles du Salut, en 1894, eu lieu la révolte dite des anarchistes.

Les conjurés s’étaient emparés pendant la nuit des armes de la caserne.

Au dernier moment, le fameux Altmeyer vendit la mèche et tout le personnel de surveillance fut alerté.

Le foyer de la révolte se trouvait à l’île Saint-Joseph.

Les surveillants armés de revolvers et de carabines pourchassaient les rebelles dans la nuit étoilée des tropiques. La répression fut impitoyable.

Vingt-trois condamnés furent passés par les armes sur place. Trois surveillants furent tués également. Un monument commémoratif élevé à leur intention à l’île Saint-Joseph rappelle ce tragique événement.

Un sous-directeur de la Tentiaire se distingue particulièrement dans l’art de se remplir les poches.

Avec certaines complicités, il dirigeait sur la Guyane hollandaise les stocks de cuir destinés à la fabrication des souliers pour l’élément pénal. Il comparu en bonne compagnie devant le tribunal de Cayenne, qui le condamna à deux ans de prison avec sursis. Naturellement, il fut révoqué.

C’était un type.

Lorsqu’il apprenait qu’un condamné venait d’exécuter un de ces chefs-d’œuvre de patience et de fantaisie où excellent nombre de bagnards, il se rendait auprès de lui. Il admirait en connaisseur le superbe tapis en aloès, ou bien le coquet coffret en marqueterie ; flattant et circonvenant le bonhomme avec des promesses, il emportait sans bourse délier l’objet de sa convoitise. Lorsqu’il allait faire une inspection en chantiers, il ne s’en retournait pas les mains vides.

Un condamné avait-il pris un beau gibier ? Il faisait semblant de se fouiller et disait finalement aux surveillants qui l’accompagnaient : « J’ai oublié mon porte-monnaie ; c’est bien regrettable, j’aurai bien emporté cette pièce » Alors un surveillant mettait la main à la poche.

Cela, se renouvelait souvent, mais à la fin, les surveillants se lassèrent et ne voulurent plus tomber dans le panneau.

Il faut dire que le sous-directeur P…. était irrésistible en l’occurrence :

« Madame P… serait si contente d’avoir ceci ; Madame P… serait si contente d’avoir cela ». Alors, pour faire plaisir à Madame P…, on se laissait faire…

Par une suite d’émeute, deux hommes furent introduits en fraude dans le pénitencier de Cayenne. On leur coupa cheveux et moustaches et on leur fit endosser le costume pénal. Ensuite, ils furent mis en cellule au quartier disciplinaire où ils demeurèrent deux jours.

Leurs voisins de cellule les interpellaient en vain pour savoir leurs noms.

Le matin du troisième jour, ces deux inconnus furent embarqués sous escorte : c’étaient le Gouverneur de la Guyane et son secrétaire général qui prenaient la fuite, déguisés en forçats, pour échapper à la fureur populaire.

Cela se passait an lendemain de l’empoisonnement de « papa Galmon », ainsi que les noirs de la Guyane appelaient leur ancien député.

Lors des sanglantes émeutes qui suivirent, plus de vingt personnes trouvèrent la mort.

Paul ROUSSENQ.

(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)

Texte sous la 1e illustration : Un envoyé spécial d’un journal américain (au centre) photographié à l’île du Diable, entouré de forçats. – À la suite d’une longue conversation qu’il eut avec Roussenq, ce journaliste fit adresser, par la direction de son organe, la somme de cent dollars à Roussenq.

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