L’enfer nîmois du bagne 6

Le Républicain du Gard
Samedi 25 Dimanche 26 janvier 1936
L’Enfer du Bagne
(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)
par Paul ROUSSENQ
(SUITE)
J’eus l’occasion de le voir à ma libération ; il me félicita et me dit de bonnes paroles. Passons. Si tant d’années m’ont été octroyées, ce n’est pas que la discipline du bagne soit dure en elle-même normalement. Non pas. Aussi bien au travail qu’au repos, les condamnés peuvent causer et fumer, dans les cases, ils se débrouillent à bricoler pour améliorer leur ration, on peut y chanter, faire de la musique. Il y a loin de là au régime des prisons de France. Seulement de temps à autre, on attrape une bûche : mauvaise volonté au travail, non-malade à la visite, réponse arrogante (ou prétendue telle) à un surveillant, etc., etc… Alors on allait au cachot.
Là, c’était une autre paire de manche : défense de dire un mot et de fumer, il fallait faire le mort. Mais (on verra plus loin) l’on y parlait et l’on y fumait quand-même. Alors c’était de la rallonge qui se renouvelait et qui n’en finissait plus.
La lutte à outrance
Chaque fois que je sortais de faire un stage au cachot – un an, dix-huit mois ou deux ans – et que je mettais les pieds sur le camp, les surveillants n’avaient de repos avant de m’avoir pris en faute.au besoin, ils usaient de provocation à cet effet.
Je n’avais pas assez d’empire sur moi-même pour ne pas répondre à ces provocations : ils avaient donc la partie belle. Je retournai donc au cachot pour un nouveau stage. Cependant, la plupart d’entre eux me laissaient bien tranquille, sachant très bien de quel bois je me chauffais. Car lorsque l’un d’eux me faisait l’objet d’un libellé de punition, je ne le perdais pas de vue jusqu’à ce que je l’aie pris en faute à son tour. Alors il écopait.
Ma plume était une arme efficace contre les surveillants du Bagne que je harcelais sans désemparer. Que de fois ne m’a-t-on pas demandé de la briser avec, comme contrepartie, une bonne place lucrative et de tout repos.
On ne me demandait que cela, sans plus.
Mais pouvais-je observer cette neutralité qui m’aurait rendu le complice passif de tant d’abus. Il m’était impossible de rester spectateur bénévole pendant que mes compagnons de misère étaient dépouillés, brutalisés et torturés.
À ces offres de capitulation, je répondais par la lutte à outrance.
Les classes de bagnards
Le Bagne comprend quatre mille forçats et quinze cents relégués. Ce chiffre est invariable à quelques centaines près. La mortalité le régularise admirablement et les convois qui arrivent comblent les vides survenus pendant ce temps. C’est le cas de dire qu’un clou chasse l’autre.
En principe tous ces malheureux voués à la mort sur place dans les proportions de 95% peuvent jouir de faveurs et d’avantages multiples.
S’ils ont une bonne conduite, s’ils sont de « bons condamnés », c’est-à-dire obéissants, au besoin mouchards, alors de la troisième ils passeront à la première classe. Car il y a des classes parmi les forçats, comme il y a des places qui leur correspondent.
Quand on est de première classe, on peut donc avoir un emploi rémunérateur : cuisinier, comptable, infirmier, planton etc… Mais il faut bien se conduire.
On peut aussi être employé chez l’habitant qui verse tant par mois à la Tentiaire et se charge de nourrir le condamné qui travaille chez lui. On appelle ça l’assignation. Par le fait il y a bien quelques centaines de bagnards qui sont ainsi assignés et hors du bagne.
On peut avoir une concession de terrain, mais rares sont ceux qui obtiennent cette faveur.
La libération conditionnelle est prévue, en ce qui concerne le Bagne, mais elle n’y a pas été appliquée une seule fois.

Les grâces
Il y a des grâces. Au bout de vingt ans de peine, un condamné à perpétuité qui a eu une bonne conduite soutenue, voit sa peine commuée en vingt ans : mais ces vingt ans courent du jour de la commutation.
Un condamné à temps peut obtenir un an de grâce sur cinq, deux ans sur dix ou cinq ans sur vingt et encore faut-il être particulièrement favorisé.
Jusqu’en 1925, les condamnés de 1er et 2em classe couchaient dans un hamac, quant à ceux de 3em classe (80% de l’effectif) leur lit était vite fait car ils devaient passer la nuit sur la planche. Depuis tout le monde possède un hamac.
Les punitions
En ce qui concerne les punitions disciplinaires elles étaient échelonnées ainsi que suit :
- La prison de nuit
- La cellule
- Le cachot
- Le classement aux Incorrigibles.
Et, en outre, la mise aux fers et la camisole de force, cette dernière, véritable torture n’ayant jamais eu un caractère légal – mais là-bas la légalité est laissée aux oubliettes.
La prison de nuit consistait à être enfermé en commun dans une case spéciale où l’on ne devait ni parler ni fumer, ni faire quoi que ce soit autre que dormir. En outre, on était soumis à la mise aux fers.
La punition de cellule comportait un jour de pain sec sur trois, un genre de travail spécial et la mise aux fers de nuit.
La punition du cachot s’accomplissait dans un local sombre, sans fenêtre, et comportait deux jours de pain sec sur trois. Mise aux fers la nuit. Tout condamné ayant encouru quatre-vingt-dix jours de punition dans un trimestre, était affecté aux camp des incorrigibles. outrance nuit. Nous en reparlerons.
D’autre part lorsqu’étant puni de cachot l’on commettait des infractions répétées ayant un caractère identique, on était passible de la mise aux fers de jour et de nuit pour une durée de trois jours renouvelables.
La camisole de force
Et maintenant passons à la camisole de force.
Lorsqu’un détenu soumis déjà à la mise aux fers persistait à causer, à chanter ou à lancer des invectives on lui appliquait la camisole d’une façon particulière dite « en torture ».
J’y été soumis pour ma part un grand nombre de fois. D’abord le Chef de camp était alerté par le surveillant de service aux locaux disciplinaires. Sur ses ordres, plusieurs surveillants et des porte-clés. Les porte-clés sont des condamnés arabes pour la plupart qui sont les auxiliaires de la surveillance.
Le cachot était ouvert et tout ce monde faisait irruption autant que le local pouvait en contenir. Etant déjà rivé au bat-flanc par la mise aux fers on m’endossait la camisole de forte toile. Cette dernière était munie de manches cousues à leur extrémité, de façon que les mains ne sortent pas. Alors les porte-clés tiraient sur les cordes dont la camisole était munie, après m’avoir fixé les bras en croix de Saint-André contre le dos.
A mesure que l’on tirait par-dessus mes épaules, les cordes fixées à l’extrémité des manches, mes bras remontaient, la main droite allant se loger sur l’épaule gauche et la main gauche sur l’épaule droite. Mes os en craquaient, j’étais inondé de sueur.
Lorsque cette première, phase de l’opération était au point, j’étais ficelé au moyen d’autres cordes sur ma couche de planche, de façon que je ne pouvais plus faire un mouvement.
La respiration me manquait, je souffrais horriblement… Enfin, ne pouvant supporter plus longtemps cette torture, je ne tardais pas à tomber dans l’évanouissement.
Alors on enlevait mes liens sans que j’en eus conscience. Quant à me retirer la camisole, cela n’allait pas tout seul. Mes bras étaient ankylosés sur le dos, et pour leur faire prendre la position normale, on allait. chercher un infirmier qui me donnait des soins à l’aide de massages appropriés et à grand renfort d’huile camphrée.
C’est à ce point que s’exerçait la répression disciplinaire inhumaine, barbare et sauvage.
Paul ROUSSENQ.
(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)
Tags: cac hot, camisole, Cellule, classe, grâce, incorrigible, lettres, prison de nuit, punition, Roussenq
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