L’enfer nîmois du bagne 4


Le Républicain du Gard

Jeudi 23 janvier 1936

L’Enfer du Bagne

(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)

par Paul ROUSSENQ

(SUITE)

Je n’incriminerai pas le corps des surveillants militaires dans son ensemble, car j’ai rencontré parmi eux des hommes intègres, humains et consciencieux.

Les surveillants reçoivent une paye qui pourrait paraitre élevée par rapport aux traitements et salaires de la métropole. Ils touchent en moyenne 1800 francs par mois.

Mais la vie en Guyane – comme aux Antilles – est autrement chère qu’en France.

Toutes les denrées venant de l’extérieur sont à un prix exorbitant, en raison des frais des transport et des droits de douane.

Avec leur seule solde, les agents de la « Tentiaire » ne pourraient boucler leur budget, surtout ceux qui sont mariés. Tout comme les forçats, ils se débrouillent. Et il y a mille moyens, pour eux, de se débrouiller. Nombre de condamnés, dont les parents sont aisés, ont recours à l’intermédiaires de surveillants pour recevoir de l’argent de chez eux. (Car ils ne peuvent en recevoir d’une façon licite.)

Le condamné rédige une demande de fonds à ses parents et leur indique l’adresse du surveillant récepteur, avec prière de placer les billets bleus sous enveloppe recommandées. Si l’envoi est de mille francs, le surveillant retient 250 fr. Le tarif est en effet de 25% de retenue.

Mais il arrive que le surveillant intermédiaire retient tout, alléguant qu’il n’a rien reçu…

Aux Iles du Salut, notamment, les surveillants font venir des commandes de denrées et de tabac pour certains condamnés qui se livrent au commerce. Naturellement, ils prélèvent leur commission.

Des surveillants vendent en cachette du vin et de l’alcool aux condamnés, aux prix fort.

Par l’intermédiaire de leurs femmes, beaucoup d’entre eux achètent aux condamnés du savon, des chemises (que l’on taille pour habiller les gosses), des brosses à laver, du pain (pour les poules), et aussi du riz, de la viande, du saindoux, du café et du lard qui proviennent des cuisines.

Ce sont les condamnés qui se rendent au domicile des surveillants pour ce commerce. Tout leur est acheté à bas prix.

Les surveillants qui sont affectés aux cuisines, aux hôpitaux, aux boulangeries, aux cambuses, aux jardins, aux abattoirs, etc., ne se gênent guère – pour la plupart – d’emporter ou de faire emporter chez eux des vivres, de la viande, du lait condensé, des médicaments, etc…

En échangent, ils ferment les yeux sur les détournements des cuisiniers, boulangers, bouchers et autres.

« Passe moi la rhubarbe et je te passerai le séné ».

Il est évident que cette complicité réciproque fait que condamnés et surveillants se tiennent par le bout du nez.

Les surveillants et autres fonctionnaires, jusqu’au sommet de la hiérarchie, se font les acquéreurs de l’infinie variété d’objets que fabriquent les condamnés en dehors des heures de travail dues à l’État.

Nous y reviendrons au chapitre sur la débrouille.

Pour avoir une place dans leurs services (une place qui rapporte) les condamnés versent une certaine somme entre les mains des agents placés à la tête de ces services. Plus la place est lucrative (c’est-à-dire plus la débrouille y est grande) et plus s’enfle la somme à verser. C’est le denier à Dieu. Pourtant, j’ai connu des surveillants qui ne faisaient pas de « camelotte » (du commerce) et qui se contentaient de leur solde.

De même que si j’ai connu qui avaient la main prompte pour se servir de leur revolver, bien plus nombreux étaient ceux qui se faisaient un scrupule de ne pas verser le sang d’hommes faibles et désarmés. Certains empêchèrent même leurs collègues de se livrer à ce jeu cruel en leur présence. Comme quoi, il y a partout de braves gens.

La mentalité des hauts fonctionnaires est sensiblement plus relevées que celle de leurs subordonnés, s’attachant à freiner leurs excès de zèle et leurs débordements.

La « débrouille »

Les pénitenciers et les camps de la Guyane sont moins des prisons que des camps de concentrations – comme nous l’expliquerons au chapitre suivant. Les forçats ont une certaine liberté de mouvement qui leur permet d’améliorer leur situation matérielle.

La « débrouille » est un terme vague et imprécis qui signifie se procurer de l’argent par un moyen quelconque – plus ou moins avouable.

Cela comprend de l’industrie, du larcin et du mercantilisme. Si les bagnards se reposaient sur l’Administration pour satisfaire à leurs besoins les plus urgents et les plus nécessiteux, ils pourraient serrer la ceinture au dernier cran.

Ils sont donc forcés – c’est pour eux une nécessité vitale – d’avoir recours à leur seule initiative et à leurs propres moyens. Ils y réussissent, grâce à leur persévérance, à leur habileté ou à leur astuce. Dans les cases qui leur sont affectées en dehors des heures de travail, ils se livrent à toutes sortes d’industries. Une case est un véritable atelier. on y fabrique, on y confectionne des souliers (faits avec du cuir acheté à la Colonie et qui sont destinés aux surveillants et à leurs familles – qui les ont à bon compte) des cannes, des tapis en aloès, des cocos sculptés, des ronds de serviettes, des coupe-papiers, des bateaux, des tableaux, des cartes postales, de la vannerie ; on y travaille les os, la corne, les bois précieux et avec cela on confectionne toutes sortes d’objets. Tout se vend, soit aux agents et fonctionnaires, soit à bord des courriers et des cargos.

Des condamnés mercantis, munis du nécessaire, font du café, du thé, du ragout, des crêpes et des beignets qu’ils vendent à leurs camarades. Il y a des marchands de fruits du pays, d’autres vendent de l’épicerie et du tabac.

Il en est qui retaillent les effets d’habillement, qui lavent du linge pour les autres.

Le jeu est aussi une débrouille.

Toute la nuit, certains jouent à la « marseillaise », jeu de hasard qui fait de nombreux décavés, car la cagnotte finit par tout engloutir.

Les « teneurs de jeu », des malabars qui s’imposent à cet effet, bénéficient de l’apport de chacun. Sur le tapis (une couverture), il y a une boite de cigarettes roulées à la main ; il y a aussi des beignets, des morceaux de sucre avec un flacon de menthe, muni d’un compte-gouttes. Ceux qui mettent les cigarettes, les beignets et le sucre – par protection des teneurs de jeu – en retirent des bénéfices. Il y a aussi quelqu’un qui fait le guet à la porte ; lorsqu’il voit un casque se profiler, il siffle et chacun regagne sa place. Car le jeu, en principe, est interdit.

Paul ROUSSENQ.

(A suivre)

(Tous droits de reproduction réservés)

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