Bagnards et anarchistes : juin 2025


La mort de François Salsou

Si la population libre ou pénale est enterrée sur le continent, il n’en est pas de même, faute de place, aux îles du Salut. Seuls les déportés du Diable, du fait de leur petit nombre, ont droit à une sépulture. Sur Royale, un cimetière est réservé aux enfants du personnel ; Saint-Joseph accueille le cimetière des surveillants. Les autres, bagnards, subissent donc la tradition de la Marine dite du « mouillage » mais la scène offerte est, selon tous les témoignages recueillis, glaçante de sauvagerie comme ce fut le cas après le décès de Mélanie François Salsou, matricule 31504, le 19 juillet 1901.

Charles Malato a narré l’effroyable spectacle dans L’Aurore quelques mois plus tard. En fin de journée, le corps du bagnard décédé est embarqué sur une chaloupe, dans un cercueil amovible et réutilisable. Au son de la cloche de la chapelle, les bagnards canotiers lèvent leurs rames, les surveillants effectuent un dernier salut et le cercueil bascule, libérant une trappe qui permet le passage du corps, lesté et enveloppé dans un sac de toile de jute la plupart du temps. L’immersion provoque le plus souvent un réflexe pavlovien chez les squales, guettant l’embarcation mortuaire et appâtés par les rejets des déchets déversés depuis la boucherie de l’île Royale.

Le 19 juillet 1901, les requins ont mangé le cadavre de l’auteur anarchiste de l’attentat parisien du 2 août 1900 contre le shah de Perse au grand plaisir et applaudissements de la cohorte de surveillants militaires venus voir le corps et la tête préalablement tranchée du bagnard trépassé disputés par les voraces animaux. L’anecdote marque les annales du bagne et choque tant et si bien que le matricule 34777, dit Barrabas, décide quelques années plus tard de s’offrir une spectaculaire et culinaire vengeance.

Barrabas – alias Alexandre Jacob, occupant le poste de cuisinier en 1906-1907, s’arrange avec un forçat-infirmier pour récupérer les cerveaux de bagnards trépassés et déposés à l’amphithéâtre (la morgue) et les remplacer par des cerveaux de bœuf.  La substitution ainsi opérée, notre chef mitron a tout loisir de préparer de délicieuses… et anthropophages recettes : « la cervelle de bœuf en vinaigrette, surveillants militaires, procureurs généraux, directeurs et sous-directeurs, gouverneurs en mission aux îles n’y coupaient pas. (…) Plusieurs femmes de surveillants hospitalisées à la maternité pour leurs couches ont aussi mangé de la cervelle de macchabées. » Bien évidemment il n’existe pas de source officielle pour étayer le propos de l’ancien bagnard Jacob qui raconta l’anecdote au journaliste Alexis Danan en 1934 et à son 1er biographe Alain Sergent en 1950 ainsi que lors d’une conférence sur le bagne salle Wagram à Paris en mai 1929 où, avec force de détails, il cloua le bec d’un contradicteur et ancien surveillant remettant en cause la véracité de son propos. François Salsou fut ainsi vengé.                                                                  JMD

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