Ténia pris qui croyait pendre


Que pouvons-nous retenir de cet article de la Revue de médecine légale, paru en 1903 et glané au hasard de nos pérégrinations sur le tentaculaire site internet de la Bibliothèque Nationale de France ? Le mensuel d’une trentaine de page est édité par la Société de Médecine Légale et Criminologie, fondée en 1867 par Henri Legrand du Saulle et présidée cette année-là par le célèbre médecin pasteurien Paul Brouardel. La revue comporte toujours à la fin de chaque numéro un partie Notes ou Miscellanies, pour clôturer de manière plus légère la lecture d’articles de fond plus fouillés. Les billets viennent présenter un fait divers remarquable et présentant un intérêt certain pour la médecine légale. Le numéro de juillet 1903 s’attarde ainsi sur le ver solitaire de Felix Bour. Ténia pris qui croyait pendre ?

Aussi petit qu’il soit, le papier n’en contient pas moins de précieuses informations si, bien sûr, on passe son aspect caustique, vaudevillesque et scatologique. Félix Bour est arrêté à Paris le 28 avril de cette année. Ayant échappé à la chasse à l’homme entreprise en Picardie à la suite du « drame de Pont Rémy », il se fait pincer en se rendant au domicile de Jacob, au 82 de la rue Leibniz dans le 18e arrondissement. Avant d’être transféré sur Abbeville, l’anarchiste cambrioleur est interrogé par les services de la sûreté parisienne de Hamard et craque. Il donne des noms et avoue un grand nombre de cambriolages. Epuisé, Bour est aussi malade nous apprend cet article qui ne dit pas si les soins prodigués le furent à la prison d’Abbeville ou dans la capitale.

Une fois ingérée, la larve de ténia se fixe à la paroi de l’intestin grêle par une minuscule tête à 4 ventouses. Elle grandit progressivement en se nourrissant des aliments absorbés par l’homme. En 3 mois, le ver devient adulte et est apte à se reproduire. Son corps est un long ruban pouvant atteindre 4 à 10 mètres, formé d’anneaux. Il est très résistant, sa longévité peut dépasser 30 ans s’il n’est pas traité. Au bout se trouvent les anneaux reproducteurs, contenant des œufs. Ils se décrochent, migrent dans le colon, puis sont expulsés avec les selles. Nous ne savons pas quand Félix Bour fut atteint du ver solitaire. Toujours est-il qu’il en souffre lorsqu’il cambriole à Château Thierry et qu’il y laisse quelques morceaux. Ce sont ceux-là qui le trahissent et l’obligent à reconnaitre un forfait venant forcément alourdir son cas.

La date du larcin, dont nous n’avons pu retrouver trace aux archives départementales de l’Aisne, pose alors problème mais elle permet de déterminer une possible tournée ferroviaire des travailleurs de la Nuit en Picardie et en Champagne. La sous-préfecture de l’Aisne se trouve en ligne directe entre Paris, à 95 km, et Reims, à 58 km, où Bour accompagné de Jacob et de Ferré visite la demeure d’un sieur Roger le 24 février. IL est envisageable d’avancer que le trio soit aussi passé par Meaux, ville travaillée en juillet 1901, août et novembre 1902. Le larcin sur Château Thierry a très bien pu se commettre avant ou après celui de Reims. De la métropole champenoise, la brigade peut remonter sur Laon ou sur Saint Quentin. A partir de la première ville, les trois hommes rejoignent la capitale en passant par Soissons. A partir de la seconde, ils effectuent un arrêt à Chauny puis à Compiègne.

Chaque ville a ainsi été le lieu d’un « déplacement de capitaux » orchestrés par la bande d’illégalistes que l’on retrouve aisément dans les dossiers des archives départementales mais le vol sur Château Thierry ne semble pas avoir été retenu ni examiné lors du procès d’Amiens en mars 1905. Il est pourtant mentionné dans le dossier de presse « la bande sinistre et ses exploits » réalisé à l’occasion à partir des articles du Journal pour le compte de la Préfecture de Police de Paris. La Revue de médecine légale évoque l’attention du juge Stemler à Abbeville mais c’est le juge Hatté qui mène l’instruction et finalise un dossier particulièrement chargé où n’intervient pas le forfait mis à jour par le ténia de Bour.

Revue de médecine légale

1903

Dénoncé par un ténia

Félix Bour, arrêté à Paris, et qui a été transféré à Abbeville, où il a re­joint en prison ses complices, Alexandre Jacob et Léon Pélissard, les auteurs du meurtre du sergent Pruvost à la gare de Pont-Rémy, était malade depuis quelques jours et son état présentait une certaine gravité. Un médecin crut pouvoir affirmer que le détenu était atteint du ver solitaire. On administra au jeune homme une potion qui eut pour effet immédiat l’expulsion du ténia. Ce succès médical, qui a eu pour premier résultat de rendre la santé au malfaiteur, vient de se retourner contre Bour.

Le parquet d’Abbeville a centra­lisé les dossiers de nombreux cam­briolages commis dans la Somme et dans les départements voisins. Parmi ces procédures, il y a celle d’un cambriolage à Château-Thierry où une propriété fut visitée par une bande de malfaiteurs. Au cours des constatations faites par la gen­darmerie et le parquet, on ne rele­va pas seulement des traces d’effraction, les bandits en laissèrent d’au­tres. Les braves gendarmes, dans leur rapport, consignèrent minu­tieusement toutes les particulari­tés qu’ils découvrirent, et, pour ne rien omettre, notèrent que dans des immondices se trouvaient des an­neaux de ténia.

Le juge d’instruction d’Abbeville, M. Stemler, n’a pas trouvé ce détail insignifiant, il se l’est rappelé et a interrogé Félix Bour sur ce point spécial. Le malfaiteur, devant une preuve si manifeste et si person­nelle, n’a pas essayé de nier.

Archives de la Préfecture de police de Paris

EA/89, dossier de presse « La bande sinistre et ses exploits »

Le bilan

On ne connaîtra jamais exactement le nombre de méfaits accomplis par la Bande sinistre ; de tous les parquets de France, des dossiers d’enquête parviennent au juge d’instruction d’Abbeville, concernant la « mise à sac » de telle ou telle demeure princière, où on a pris des joyaux de famille atteignant la valeur de plusieurs millions de francs, et dont on ne retrouve que quelques vestiges.

Jacob et ses complices ont ainsi « travaillé » à Paris, Reims, Compiègne, Rueil, Saint-Quentin, Cherbourg, Rouen, Château-Thierry, Tours, Angoulême, Orléans, Amiens, Soissons, Lille, Meaux, Poitiers, LeHavre, Cambrai, Évreux, Montpellier, Béziers, La Roche-sur-Yon, etc.

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