Le bagnard récalcitrant


Claude et Marius 5

Jacob est un voleur et la morale réprouve l’atteinte à la propriété. Il doit payer ses crimes. Raconter les péripéties du matricule 34477 + 300 peut devenir un exercice difficile car l’homme puni peut revêtir les habits du héros dans une institution pénitentiaire dont le seul but serait l’élimination de sa « clientèle ». L’espérance de vie du fagot à son arrivée en Guyane n’est que de cinq ans. Le bagne et ses joyeusetés sont ainsi au programme du cinquième et avant-dernier article de la série qui, dans les colonnes de La Nouvelle République du Centre Ouest, tente de faire connaître aux Reuillois leur gloire locale, même si celle-ci n’est pas du cru. Inspiré du Jacob de Bernard Thomas paru chez Tchou en 1970, le propos de Claude Nerrand n’en oublie pas moins de véhiculer la même imagerie carcérale, les mêmes édifiantes aventures, les mêmes souffrances … et les mêmes erreurs. Ici, l’honnête cambrioleur, devenu la bête noire de l’AP, n’est plus Arsène Lupin mais ressemble beaucoup à Latude ou, mieux encore, à Chéri-Bibi. L’histoire doit forcément avoir une fin heureuse sans quoi il n’y aurait pas de gloire locale. L’enfermé est libéré ici en 1928 … soit un an après sa sortie de la prison centrale de Fresnes !!!

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Juin 1993

A La découverte de Marius Jacob

La hâte de découvrir l’enfer … puis de fuir

V – Enfermé en Guyane, Marius Jacob découvre l’ambiance inhumaine des cachots. Il retrouvera la liberté en 1928 après quelques pétitions.

Le matricule 34 477 avait écrit à sa mère au soir du verdict du procès d’Orléans en 1905 : « J’hâte d’être rendu au bagne, pour le voir avec ses grandeurs, ses lâchetés, ses passion et ses révoltes. » Enfermé à l’île de Ré avant d’être embarqué sur « la Loire » pour rejoindre la Guyane, Jacob va connaître immédiatement l’ambiance d’un lieu, d’une société en marge, où tout se vend, tout s’achète, tout se répète.

Les fiers à bras, les caïds, les porte-clés parallèlement à la discipline du régime pénitentiaire, dirigent, décident et restent maîtres de la nuit dans els cellules. Un soir, comme on venait de servir la soupe, l’un des porte-clés interpelle Jacob : « C’est toi le roi des voleurs ? Tiens, voilà ce que j’en fais ! » Et il crache dans l’écuelle. Jacob est prêt à bondir, mais le gardien est là, braquant déjà sur lui son revolver.

L’apprentissage d’un monde étrange, cruel, sans scrupules, est une obligation si l’on veut dire. Enfermé avec deux autres forçats dans une cage spéciale, à bord de « la Loire », Marius Jacob endure une traversée de plus de quinze jours. Classé dans la catégorie des « individus dangereux à garder sous une surveillance constante », il est conduit dès son débarquement à l’île Saint Joseph, véritable camp d’extermination où les cachots sont redoutés.

Les îles du Salut : île Saint Joseph, île du Diable et île Royale constituent l’un des lieux du bagne réservé aux politiques, aux aliénés, aux dangereux. Pendant dix-neuf ans, Jacob résistera aux mouches, moustiques rouges, fourmis noires, au paludisme, à la dysenterie, aux fièvres sans nom de ce coin du monde où les médecins ne donnent pas plus de cinq ans à vivre.

La jungle ou la mer

Une idée dominatrice ne le quitte pas un instant : « faire la belle », c’est-à-dire s’évader. De cette terre hostile, devenue bagne en 1852, on ne peut s’enfuir qu’en s’enfonçant dans la jungle ou par la mer. La jungle, c’est la forêt inextricable, la vermine, les vasières et les Indiens qui ramènent l’évadé contre une maigre récompense. Côté mer, la chose n’est pas plus rassurante. Les requins, les contre-courants constituent les gardiens naturels. Sur vingt préparées, une seule évasion réussit.

Et pourtant dix-sept fois Jacob étudie un plan d’évasion. Il devient la bête noire de l’administration. Et le commandant Michel, directeur des îles du Salut, reconnaîtra dans ses confessions : « Pendant des années, il m’a tenu tête. » Envoyé à chaque fois au cachot, Marius en ressort effrayant de maigreur, presque mourant, mais debout avec un mépris certain de la mort.

L’avocat des autres

Sa deuxième préoccupation porte sur le droit. Sa mère lui expédie des livres qu’il lit, relit, dévore, étudie. Il accable l’administration de demandes, de réclamations, s’adressant au gouverneur, au ministre des Colonies. Ses connaissances juridiques l’amène à se faire l’avocat des autres et même à se faire punir pour cela. Son prestige en ce monde vicieux grandit en raison de sa tenue et de l’éloignement qu’il marque vis-à-vis des mœurs coutumières du bagne.

Ses impressions, ses fatigues, parfois ses doutes, Jacob les transmet à sa mère dans une copieuse correspondance d’au moins deux cent quarante lettres d’une écriture serrée, parfois illisible. « La mentalité d’un homme qui souffre, écrit-il, ne peut être la même que celle de cent qui jouissent et qui rient. »

C’est au bagne que Marius va tuer. Au cours d’une promenade, il rencontre un bagnard qui ressemble à celui qui a craché dans sa soupe à l’île de Ré. L’intéressé sera porté manquant à l’appel du soir.

Peine réduite

Pendant ce temps, en France, Marie Jacob, sa mère, cherche des appuis. Depuis 1922, le bagne est en vedette. Albert Londres, Le Fèvre, Roubaud le visitent. Après quelques pétitions, la peine de Jacob est ramenée à cinq ans de prison, puis à deux ans. Et le 30 décembre 1928, devant la porte de la prison de Fresnes, une petite et vieille femme enveloppée dans un châle noir attend. Son fils, Marius Jacob, doit sortir et retrouver la liberté.

C.N.

Dernier article : « Là où il ne se passe rien »

Lire nos précédents articles dans nos éditions du 4, 9, 12 et 19 juin.

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