L’enfer nîmois du bagne 7


Le Républicain du Gard

Lundi 27 janvier 1936

L’Enfer du Bagne

(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)

par Paul ROUSSENQ

(SUITE)

L’existence au cachot

Ainsi que je l’ai déjà noté, le régime du cachot consistait en l’isolement complet dans un étroit local sans fenêtre, au pain sec deux jours trois bat-flanc de bois où l’on se couchait, était muni à son extrémité inférieure d’une barre de fer munie aux extrémités de deux anneaux. Préalablement, le patient avait passé son pied droit dans cette boucle, qui le tenait ainsi rivé au bat-flanc, après que l’on avait fixé l’extrémité mobile de la barre au moyen d’un piton et d’un écrou solidement serré.

Il y en avait pour douze heures. Les punis de cachot appelaient cela « le plat de ferrailles ». Les cachots étaient disposés parallèlement sur deux files, ce qui permettait les communications illicites – qui donnaient lieu à de nouvelles punitions. Peut-être avait-on calculé cela dans l’élaboration des devis.

Une quinzaine de trous, de la grandeur d’une pièce de deux francs étaient disposés dans une plaque métallique fixée au bas de la porte.

Des visiteurs de marque se sont fait enfermer dans un cachot, pour voir un peu… Ils n’y restaient pas longtemps, s’empressant vite de se faire ouvrir. Pour eux, c’était horriblement noir là-dedans ; ça sentait mauvais, on y étouffait…

Et lorsqu’ils apprenaient que des hommes restaient confinés dans ces cercueils de pierre pendant des mois et des années sans en sortir, ils en étaient terrifiés. Un grand écrivain mort prématurément, Louis Chadourne, a noté ses impressions dans son admirable « Voyage aux Tropiques » au style magique.

Mais tous visiteurs de prisons et de bagnes – amateurs ou journalistes – ne pourront jamais situer d’une façon exacte et précise le milieu ambiant qu’ils veulent étudier. Par cela même qu’ils y demeurent un temps limité, ils ne peuvent atteindre aux arcanes de la vérité. Leurs impressions fugitives sont des sensations de première vue que détruirait un examen plus approfondi.

Par le fait, au bout d’un certain temps, lorsque les yeux s’y sont habitués, on y voit suffisamment dans un cachot pour pouvoir lire et écrire. Il suffit pour cela que la lumière du jour y pénètre par une fente ou quelques trous. Or, ces trous existent au bas de la porte.

Il est évident que dans ces oubliettes où l’air est raréfié, il se dégage une odeur « sui généris » provenant de la tinette, et que ces relents ne manquent pas d’incommoder le profane qui veut y pénétrer quelques secondes. Mais pour l’habitué de ces lieux, il n’en est pas de même. Il se fait à cette odeur et à ces relents, à tel point qu’il n’en a pas de conscience olfactive.

Soumis ou pain sec les deux tiers du temps, les hôtes du cachot arrivaient, à la longue, à ne plus pouvoir en avaler une bouchée. Surtout que le pain noir du bagne n’est pas une friandise.

Je sais que pour mon compte j’avais l’estomac au repos deux jours sur trois, me dédommageant les jours de soupe. Certes, je n’engraissais pas à ce régime. D’une taille au-dessus de la moyenne, je suis arrivé à ne peser que 48 kilos

Peut-être ce repos forcé de l’estomac a contribué à me maintenir dans l’état parfait, où je possédé encore aujourd’hui

Peut-être au contraire que des excès de table me l’aurait ruiné. C’est bien possible. Mais mon expérience assez poussée du régime jockey se trouve en contradiction avec les enseignements de la Faculté, lorsque les physiologistes prétendent que tant de calories sont nécessaires à l’homme qu’il lui faut tant de grammes de viande, de graisse, de sucre, de fécule, etc…

Je suis un exemple vivant pour montrer que ces assertions doctrinales sont très relatives.

Au vrai, le corps humain a 1a capacité de supporter les pires privations ; sa résistance est infinie.

Il s’agit, avant tout d’avoir un bon moral. Tout séquestré que j’étais, je ne m’en faisais pas. On finit par s’habituer aux maux que l’on endure ; leur aiguillon finit par s’émousser.

J’ai pu apprécier pleinement la philosophie du stoïcisme : douleur, tu n’es qu’un mot !

Pourtant je n’étais pas un passionné du cachot ; je n’étais pas possédé de je ne sais quel érotisme de la souffrance, comme l’a déclaré Albert Londres. On lui avait dit que j’avais adressé des vers au ministre des Colonies, lui vantant les douleurs du cachot. Mais ces vers étaient au ministère, et il ne pouvait en prendre connaissance.

Cela importa peu à l’éminent journaliste qui devait plus tard trouver une mort tragique et mystérieuse.

Il ne trouva rien de mieux que d’improviser ce qui suit, en m’en attribuant la paternité.

A ! douze ans sans ne rien faire,

Douze ans soustrait de ta terre :

Ministre !

Tu crois que c’est sinistre :

Non, rouquin,

C’est plus beau que ton maroquin.

Après cela il faut tirer l’échelle. Je ne sais si le Ministre des Colonies de ce temps-là avait les cheveux roux, mais ce que je sais bien c’est que le pauvre Albert Londres avait un fameux toupet. D’ailleurs, je reviendrai plus loin sur son enquête en général, et sur le chapitre qu’il m’a consacré en particulier dans son livre sur le bagne.

Voici les vers originaux que j’adressais au Ministre. Le lecteur ne les prendra pas à la lettre ; il remarquera leur amère ironie :

Je m’élance sur vous foudres disciplinaires

Qui venez me plonger dans mon isolement

Depuis longtemps j’ai su vous rendre titulaires,

Vous savez m’attirer de même qu’un armant.

Délices du cachot, c’est à vous que j’aspire,

Nostalgique et meurtri c’est vers vous que je tends.

Car vous seules pouvez, alors que je soupire,

Endormir ma douleur sur les ailes du Temps.

J’aimais sacrifier à la Muse, dans la solitude de mon cachot. Ainsi je m’en évadais.

J’y ai composé de nombreux poèmes, qui ont été dispersés je ne sais où…

On pourrait s’étonner que l’administration nous laissa la faculté d’écrire au cachot. Certes, c’était défendu d’y avoir le nécessaire à cet effet.

Lorsque nous voulions exercer notre droit de réclamation, on nous fournissait bien le papier, l’encre et la plume, mais ensuite on nous retirait le matériel. Mais nous étions assez débrouillards pour nous procurer un crayon, du papier et même de l’encre. Au besoin, nous vidions à moitié l’encrier administratif dans un encrier de circonstance fait en mie de pain durcie.

Les hommes de corvée non punis, nous faisaient passer sous la porte du papier blanc, de même que du tabac ou des journaux.

Il est vrai que des fouilles avaient lieu de temps à autre, et alors on nous enlevait tout ce qui était illicite sans préjudice d’une nouvelle punition.

J’ai parlé de journaux. La population civile, le personnel administratif et de surveillance les reçoivent régulièrement à chaque courrier.

Une fois qu’ils les ont lus ils les laissent à la traîne et les condamnés employés chez eux y mettent la main dessus. C’est ainsi que journaux, livres et revues pénétraient dans les pénitenciers.

Les porte-clés affectés aux locaux disciplinaires, pour ouvrir et fermer les portes en même temps que pour prêter main forte aux surveillants, se livraient à toutes sortes de trafics avec les punis. Le surveillant de service n’était pas toujours à leurs trousses.

Paul ROUSSENQ.

(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)

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