L’Enfer nîmois du bagne 11


Le Républicain du Gard

Vendredi 31 janvier 1936

L’Enfer du Bagne

(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)

par Paul ROUSSENQ

(SUITE)

En somme et pour conclure, ce lieu d’infamie qui aurait dû être un sanatorium n’est pas autre chose qu’un vaste cloaque, un dépotoir de déchets humains, un terrain admirablement préparé pour les anéantir dans un minimum de temps.

Le régime pénitentiaire français n’a pas lieu d’en être fier.

C’est peut-être pour cela que le Nouveau Camp a été relégué en pleine brousse et qu’on l’a entouré d’une haute palissade, comme si l’on voulait cacher aux yeux profanes la hideur de son intérieur et le stigmate de ses hôtes.

La répression judiciaire

Une juridiction spéciale réprime les délits et les crimes commis par les condamnés en cours de peine. Le tribunal maritime spécial, qui siège tous les trois mois à Saint-Laurent, est chargé de prononcer les peines encourues.

Ce tribunal, qui n’a de maritime que le nom, est composé du capitaine commandant les troupes de la Colonie (il fait fonction de président) ; d’un administrateur de la Tentiaire et du président du tribunal de première instance.

Les peines encourues sont les suivantes :

  1. L’emprisonnement de six mois à cinq ans ;
  2. La réclusion cellulaire de six mois à cinq ans ;
  3. La peine de mort.

L’emprisonnement vise tous les délits passibles de prison par le Code pénal.

Il est subi aux Iles du Salut dans une case spéciale. Les condamnés punis d’emprisonnement sont affectés aux travaux les plus durs ; ils ne reçoivent aucune gratification. En outre, leur peine ne se confond pas avec celle des travaux forcés, c’est-à-dire que cette dernière s’allonge d’autant que la durée de la peine d’emprisonnement dont on est gratifié.

Cette dernière observation s’applique à la peine de la réclusion cellulaire, qui est encourue pour tous les faits qualifiés de crimes par le Code pénal ordinaire, et qui ne sont pas passibles de la peine de mort.

Cette dernière est appliquée lorsque le Code pénal la prévoit. En outre, le Code spécial qui régit les condamnés aux travaux forcés comporte la peine capitale pour les voies de fait commis envers les agents et fonctionnaires de l’Administration pénitentiaire.

La réclusion cellulaire est subie aux Iles du Salut, camp de Saint-Joseph.

Sur le plateau du petit îlot s’élève trois vastes bâtiments aux toitures rouges espacés d’une trentaine de mètres. Chaque bâtiment comporte une centaine de cellules. Ces dernières sont disposées dos à dos tout au long de la partie centrale de chaque bâtiment. Elles sont recouvertes de grillages qui remplacent le plafond. Une passerelle est posée sur le mur de séparation des deux rangées de cellules. Les surveillants ont ainsi la faculté de surveiller les faits et gestes des reclus à l’improviste. Chaussés d’espadrilles, ils ont toute facilité pour cela. Jusqu’en 1925 le régime était terrible : l’isolement complet avec une demi-heure de promenade chaque jour dans un préau cellulaire.

Le travail consistait à éplucher des brins de bourre de cocos, à confectionner des balais et des nattes avec des feuilles de cocotiers. Travaillant assis sur leur petit baquet à eau, le manque de mouvement ajouté à une nourriture échauffante et à l’humidité des locaux, ils ne manquaient pas de contracter le scorbut.

La mortalité était très élevée.

Le silence absolu était de rigueur.

Comme nous le verrons, depuis 1925 le régime a été très adouci.

Il nous reste à parler de la peine de mort.

Bon an, mal an, il y a trois ou quatre exécutions. Un condamné à mort demeure un an et plus en instance d’échafaud. Lorsque le jugement est cassé et que la même peine est à nouveau prononcée, il s’écoule deux années.

Laisser ainsi des hommes dans une telle expectative n’est guère humain.

Les exécutions capitales ont lieu dans le plus grand secret. Aucun journal, pas même la presse de la Colonie n’en rend compte. C’est la consigne. Le bourreau saisit l’homme, le pousse sur la bascule et fait jouer le déclic. La tête tombe et tout est dit. L’acte de décès préparé à l’avance sera la seule publicité donnée au châtiment suprême.

Le service de santé

L’insalubrité de la Guyane est renommée, et cette réputation n’est pas usurpée. Si les agents et fonctionnaires ne sont pas épargnés par le climat il a trois hôpitaux eux qui ont une bonne nourriture et dont le travail n’est pas pénible à plus forte raison est éprouvée la population pénale, sous-alimentée, soumise à des durs travaux, exposée enfin aux endroits les plus meurtriers, par exemple aux chantiers de mort dans la brousse ou à la route coloniale qui peut se comparer à la toile de Pénélope. La mortalité pénale atteint 18% de l’effectif dans une année.

Il y a trois hôpitaux : à Cayenne, à Saint-Laurent et aux Iles du Salut. Ces hôpitaux sont mixtes : civils, militaires et pénitentiaires. Ils sont loin de suffire aux besoins. Ces hôpitaux sont dépourvus de matériel moderne. Les médicaments les plus usuels font défaut, bien souvent. La tâche des médecins militaires est particulièrement difficile. Ils sont au nombre d’une quinzaine, depuis le grade de médecin aide major jusqu’au grade de médecin colonel.

J’en ai vu un grand nombre se succéder dans mes vingt et un ans de Bagne et durant les trois ans que j’ai passés à Saint-Laurent après ma Libération.

Je regrette de dire que j’en ai rencontré qui étaient loin d’être à la hauteur de leur tâche, mais passons vite là-dessus parce qu’ils constituaient des exceptions.

La grande majorité des médecins militaires comprennent leur devoir et le remplissent jusqu’au bout sans défaillance.

Il me plait de leur rendre cet hommage bien mérité. Leur dévoûment à la cause de malheureux réprouvés en lesquels ils ne voient que des malades – dévoûment obscur qui trouve en lui-même sa récompense – est au-dessus de tout éloge.

Sans cesse, ils sont en conflit avec la Tentiaire : pour les fournitures d’hôpitaux, pour la nourriture des malades, pour les soins d’hygiène, etc…

Paul ROUSSENQ.

(à suivre)

(Tous droits de reproduction réservés)

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