L’enfer nîmois du bagne 5

Le Républicain du Gard
Vendredi 24 janvier 1936
L’Enfer du Bagne
(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)
par Paul ROUSSENQ
(SUITE)
Le guetteur reçoit son salaire, pris sur la cagnotte, de même que celui qui prête sa couverture.
Sur les lieux du travail, chacun selon ses possibilités, on se débrouille comme l’on peut.
Les boulangers avec la farine et le pain, les cuisiniers avec les vivres collectifs, les bouchers avec la viande fraîche, les infirmiers avec le lait et les médicaments, les comptables avec les fournitures de bureaux et le pistonnage pour avoir des places, les jardiniers avec les fruits et les légumes verts, etc., etc…
Quant à ceux qui font partie des corvées de débroussage, de terrassements ou de nettoyage, ils trouvent le moyen de s’esquiver pour aller à la maraude.
Plus ou moins, tout le monde a de l’argent, chacun est à même d’améliorer sa ration et de se procurer du tabac.
Si les forçats ont conquis de haute lutte ces possibilités, c’est grâce à cela qu’on les tient, et la « Tentiaire » est bien obligée de tolérer ce qu’elle ne saurait empêcher.
Règlements et discipline
Le système pénitentiaire du Bagne est ordonné et régi par une foule de lois, décrets et règlements qui s’annulent, se modifient et se contredisent. Dans ce fatras, il est difficile de s’y reconnaître.
Au fait, la plupart des agents et fonctionnaires étaient loin d’en avoir une connaissance précise.
Leur compétence en la matière se trouvait souvent en défaut. A tel point, qu’un jour, un commandant de pénitencier nourri dans le sérail m’avouait ne pas en connaître aussi bien que moi tous les détours.
C’est qu’en effet, dès mon arrivée au Bagne, j’avais eu le soin, par le truchement des comptables employés comme auxiliaires dans les bureaux – de me documenter sérieusement à cet égard.
Cette connaissance fut pour moi un sérieux atout dans ma lutte de tous les jours contre la « Tentiaire ». Je me servais de ses propres armes pour étayer les incessantes réclamations par écrit que je formulais contre elle. Je m’en emparai pour réclamer l’exécution des textes en faveur des condamnés qu’elle n’appliquait pas. Car l’administration, si elle veillait à la stricte observation des règlements lorsqu’ils avaient un caractère restrictif ou coercitif, se gardait bien en certains cas de les faire jouer lorsqu’ils étaient en leur faveur.
Ainsi, nous ne devions avoir du riz que deux fois par semaine et des légumes secs les autres jours : mais il arrivait que l’on nous donnait du riz tous les jours des mois durant. Nous avions droit au moins à un demi-litre de bouillon par jour – mais on ne se gênait guère de nous délivrer une ration sèche de singe (viande de conserve) le matin et un quart de riz le soir, de sorte qu’il n’y avait pas de bouillon de la journée.
Nous avions droit à des souliers tous les quatre mois, mais bien souvent on ne nous en donnait que deux paires par an. La ration de pain avait rarement le poids réglementaire ; il arrivait qu’on nous laissait trois mois sans savon, de sorte que nous lavions notre linge à l’eau de mer.
Je pourrais multiplier ces exemples à l’infini.

Mes réclamations par écrit me valurent dix ans de cachot
Les règlements nous accordaient le droit d’adresser toutes réclamations par écrit et sous pli cacheté, au Directeur de l’Administration pénitentiaire, au Gouverneur et au Procureur Général de la Colonie, et aux Ministre de la Justice et des Colonies.
J’usai de ce droit, qui n’était pas limité, j’en usai à un tel point., que la Tentiaire fit rédiger (en 1914) un décret par le Ministre des Colonies aux termes duquel te droit de réclamation par écrit ne pouvait plus être exercé qu’une fois par semaine. Je m’élevais avec force contre un tel étranglement du droit de recours, mais ce fut en vain.
L’Administration pouvait un peu respirer. Je l’avais assez harcelée pendant cinq ans. En effet, une réclamation de trois ou quatre pages donne lieu à toute une série de paperasses destinée à y porter échec.
Ce sont des notes, des rapports, des enquêtes consignées par écrit qui se déroulent de bureaux en bureaux, de la Colonie à la métropole et réciproquement.
Et bien souvent c’était des tuiles qui tombaient sur le dos des agents et fonctionnaires responsables.
Les sanctions qu’ils encouraient étaient :
Les arrêts simples ou de rigueur ;
La suspension de solde pour un an ou plusieurs mois ;
La rétrogradation à la classe inférieure :
La révocation.
Mon tableau de chasse, durant vingt-et-un ans passés au Bagne, indique une belle hécatombe à cet égard. Nombreux furent les agents et fonctionnaires qui furent suspendus, rétrogradés et révoqués à la suite de mes réclamations. Pour ce qui est des arrêts, ces messieurs se relayaient en permanence grâce à ma sollicitude….
Ma plume infatigable s’attaquait à tous les défauts de la cuirasse, avec minutie et précision ; j’avais le soin de fournir à l’appui les preuves matérielles ou testimoniales. Le règlement en mains, pour ainsi dire, je le brandissais à la tête de l’Administration pour étayer mes dires. Aussi, elle me haïssait, depuis la base jusqu’au sommet ; j’étais sa bête noire.
Car en effet, au Bagne, l’on peut s’évader, voler ou assassiner – cela est véniel – mais réclamer est un crime.
C’est pourquoi l’Administration m’infligea plus de dix ans de cachot, de 1909 à 1925.
Si elle ne fut pas davantage généreuse à mon égard, cela tient à deux causes. D’abord les médecins m’hospitalisèrent de longe mois, qui devinrent des années à la longue. Ils le firent plus par humanité qu’en raison de mon état de santé – uniquement pour me tirer du cachot. Ensuite, grâce à l’enquête d’Albert Londres, la punition de cachot a été abolie en 1925. Nous reparlerons de cette enquête mémorable, dont les sensationnelles révélations éclatèrent dans le monde comme un coup de tonnerre.
Le commandant Jarry, pour son propre compte, m’a fait subir plus de trois ans de cachot.
Ce n’est pas qu’il était méchant : il n’avait pas l’âme d’un bourreau. Mais lorsqu’il était appelé à sanctionner les rapports libellés contre moi par ses subordonnés, il fallait bien qu’il sévisse.
D’ailleurs, il fit montre d’humanité à mon égard à maintes reprises. Par la suite, il quitta l’administration pour ouvrir un magasin à St-Laurent-du-Maroni, et il rendit bien des services aux libérés.
Paul ROUSSENQ.
(À suivre) (Tous droits de reproduction réservés)
Tags: cachot, discipline, lettres, règlement, Roussenq, sanction
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