L’enfer nîmois du bagne 3

Le Républicain du Gard
Mercredi 22 janvier 1936
L’Enfer du Bagne
(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)
par Paul ROUSSENQ
(SUITE)
Cependant, les travailleurs des chantiers ont la possibilité d’améliorer leur ration, dans la limite qui leur est permise par le chef de camp, grand manitou dans ces lieux perdus dans la brousse.
La tâche accomplie, les uns vont en forêt tendre des pièges et des collets pour attraper du gibier ; d’autres vont à la pêche où à la chasse aux papillons. Ceux-ci sont recherchés par les collectionneurs, en raison de la richesse et de la variété de leurs coloris. Certains vont chercher au loin des lianes, avec lesquelles ils feront de la vannerie. Il en est qui vont à la recherche de certains fruits qui ont une valeur marchande. Enfin, chacun tire son épingle du jeu. Ce qui n’empêche pas de tomber malade. Aussi, les condamnés redoutent-ils d’être envoyés en chantier.
Lorsque une forte tête, un réclamateur, n’est pas maniable dans un pénitencier, on l’envoie en chantier, c’est-à-dire qu’on l’envoie à la mort neuf fois sur dix.
Tous les condamnés le savent bien ; aussi c’est avec une constante appréhension qu’ils envisagent cette éventualité. Ils font « tout » pour y échapper, et ce n’est pas peu dire.
Alors que dans les chantiers forestiers le travail est infiniment plus pénible que dans les pénitenciers, dans des conditions particulièrement insalubres et avec cette circonstance aggravante qu’il n’y a pas même de médicaments pour soigner les malades avant la visite hebdomadaire du médecin. Non seulement ils ne reçoivent pas un supplément de ration de la part de l’administration, mais encore ils sont infériorisés à cet égard.
Il ne leur est alloué, la plupart du temps, que des viandes de conserve, du singe, ou du lard salé. Cette nourriture échauffante, en ce qui concerne le régime carné, se greffe sur la ration de légumes secs, non moins échauffants.
Aussi, le scorbut, fait-il des ravages dans les camps forestiers. Il n’est pas étonnant, après cela, que les pommes tombent comme des mouches.
La Guyane est un gouffre insatiable, une guillotine sèche qui extermine des milliers d’individus.
Est-ce là vraiment l’amendement et le redressement des condamnés d’une société civilisée ?
Eh bien, non !
Quoi d’étonnant que des êtres humains traités pareillement, cherchent à fuir ces fameux chantiers dits d’assouplissement ! (Ô ironie des mots !!!!) Un pain sous le bras, ils s’en vont dans la brousse, à l’aventure. Ils y mangeront des fruits, des racines, des crabes. Ensuite, on les reprendra ou bien ils se rendront volontairement, affamés et malades.
Un tribunal spécial leur infligera quelques années de rabiot, de la réclusion cellulaire ; d’autres les remplaceront dans les maudits chantiers : eux, du moins, auront-ils sauvé leur peau.
Mais au long des sentiers forestiers que l’on appelle là-bas des « tracés », il n’est pas rare de rencontrer un squelette humain rongé par les bêtes à côté de lambeaux de vêtements rayés rouge et blanc (le costume pénal).
Ceux-là, victimes anonymes, qui voulaient échapper à leur peine, ont trouvé dans la mort la délivrance. Et quelle mort, au sein de ces solitudes !
En regard de leur nom, sur le registre d’écrou de Saint-Laurent-du-Maroni, figure cette mention finale : disparu…

Mentalité pénale
Le bagne est infiniment divers dans sa composition ; toutes les nationalités, toutes les positions sociales s’y coudoient. L’apache des faubourgs y sympathise avec le banquier véreux, le paysan incestueux avec le citadin satyre.
De même que les enfants trouvés y font bon ménage avec les descendants déchus des familles nobiliaires.
Les uns y ont été acheminés normalement, pour ainsi dire : ils avaient entrevu leur destin longtemps à l’avance. Ils étaient prédestinés. Les autres y sont venus accidentellement, sans que rien ne les prédisposa à cette fin.
L’ensemble de ces éléments disparates forme pourtant un tout homogène. C’est une collectivité qui a son esprit de corps, son ambiance.
La société exclut de son sein des éléments qu’elle juge indésirables ; elle les rejette à des milliers de lieue de la métropole, dans un pays perdu et sous un climat meurtrier. Ils y connaissent les pires privations ; ils sont à la merci des garde-chiourmes, qui ont toute facilité de les « canarder » comme des lapins ; ils n’ont d’autres perspectives que la maladie et la mort. Car l’évasion est un leurre, comme on le verra.
En présence de ces conditions de vie épouvantables, peut-on s’étonner que la mentalité des bagnards ne soit pas très relevée ? Peut-on s’étonner qu’ils aient des vices, des tares ? N’est-ce pas le régime qui leur est imposé qui engendre fatalement cette corruption ?
Les forçats ne sont pas des saints, c’est entendu, mais ce n’est pas par la guillotine sèche et la famine que l’on relève des hommes.
On parle de l’amendement des condamnés : que l’on amende d’abord ceux qui les gardent ! Les bagnards prétendent manger et fumer, car un morceau de barbaque immangeable, le matin, et un quart de légumes secs avariés, le soir, ne constituent pas une nourriture. Ils sont donc obligés de se débrouiller pour améliorer leurs conditions de vie. Nous verrons d’autre part, en quoi consiste cette « débrouille ».
Pour tout observateur qui le scrute et le sonde
Le Bagne est en petit ce qu’en grand est le monde
Ce sont les deux premiers vers d’un poème analytique sur le bagne que je composai jadis.
Et cela est rigoureusement vrai.
La mentalité du bagne ne diffère guère de celle de n’importe quelle collectivité. L’inéluctable loi de la lutte pour la vie, les instincts d’égoïsme, y ont cours aussi bien que le dévoûment total et le sacrifice sans borne.
Les rapports entre condamnés, en général, sont empreints d’une certaine solidarité. L’assistance mutuelle n’est pas un vain mot dans ce milieu.
Certes, il y a des frictions, des heurts et des haines ; il y a des antagonismes et des rivalités d’intérêt. Mais cela est normal.
Cependant, l’amitié au bagne n’a pas toujours un caractère d’abnégation et d’idéalisme. En certains cas, l’attraction sexuelle en est le fondement initial.
Des journalistes, Albert Londres, en particulier, ont traité cette question sous une forme tendancieuse.
Dire que les mauvaises mœurs s’exercent, au Bagne sans pudeur et sans voile, est une exagération.
La vérité, c’est que, comme dans toute la collectivité, où l’élément féminin est exclu, l’homosexualité s’y développe dans l’ombre et le secret – car il faut toujours compter sur l’opinion publique. (Et il y en a une, an Bagne).
Nombre de personnes, à la suite de ces reportages, se sont voilés la face ; elles ont accolé les appellations génériques de Sodome et Gomorrhe à celle de Cayenne. Pourtant, la perversion sexuelle a existé de toute antiquité ; elle s’est perpétuée à travers les âges jusqu’à nos jours.
Dans la vie libre, où les instincts normaux intersexuels peuvent s’exercer librement, elle fleurit et se développe dans beaucoup de milieux.
Et combien d’autres, blasés des femmes, raffinés sensuels qui n’ont pas, comme les bagnards, l’excuse de la privation !
Je n’excuse pas ces derniers, mais je constate tout de même que ces mœurs déréglées ne sont pas leur apanage exclusif.
Il suffit de lire les inscriptions apposées dans les urinoirs de nos grandes villes pour en avoir la preuve.

Organisation de la surveillance
L’administration pénitentiaire, la « Tentiaire » ainsi qu’on la désigne en abrégé, est composée d’un directeur, d’un sous-directeur, de quatre commandants de pénitenciers en exercice, d’une vingtaine de surveillants-chefs ou principaux et de quatre cents surveillants militaires, anciennement dénommés garde-chiourmes.
En outre, le personnel des bureaux – écrivassiers qui ont aussi des degrés hiérarchiques – dont le nombre est d’environ cent cinquante.
Au total, six cents fonctionnaires ou agents sont affectés à la garde des forçats.
« Les bagnards n’ont pas une mentalité très relevée, mais ceux qui les gardent en ont une plus mauvaise encore ». Ce sont les paroles textuelles du médecin-commandant Rousseau, qui fit un séjour de vingt mois aux Iles du Salut, et dont le dévoûment et l’abnégation vis-à-vis de l’élément pénal demeureront, à jamais dans les annales du Bagne.
Albert Londres, Louis Roubaud, Fèvre et d’autres encore ont consigné suffisamment les crimes commis par les garde-chiourmes envers des malheureux soumis à leur merci, pour que j’y revienne au cours de ces notes.
Je me contenterai de relever les abus, les indélicatesses et les malversations qui sont le fait des représentants de la loi et de l’autorité.
Paul ROUSSENQ.
(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)
Tags: 37664, Albert Londres, AP, chantier forestier, débrouille, homosexualité, Louis Roubaud, papillons, promiscuité, Roussenq, surveillant, Tentiaire
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