Bagnards et anarchistes : septembre 2025

Au Diable, le cahier de Jean De Boë
À l’île du Diable sont internés les dits traîtres, Dreyfus puis Ullmo, deux gardiens et trois ou quatre transportés chargés des corvées et du halage du câble pour amener le canot d’approvisionnement ou faire descendre le bois coupé. Jean de Boë n’entre pas dans ces catégories ; mais comme il est arrivé en 1914 au bagne de Guyane avec plusieurs autres condamnés de la « bande à Bonnot », l’administration pénitentiaire tient à les séparer : Dieudonné va à Royale, Metge et Rodriguez à Saint-Joseph, De Boë au Diable.
Typographe, il avait rejoint tout jeune les anarchistes de Bruxelles, sa ville natale, créé le Groupe révolutionnaire local avec Victor Kibaltchich, Lucien Courbe, Raymond Callemin et Edouard Carouy, publié des journaux. Quand ils partent tenter leur chance à Paris (et déroger aux obligations militaires), ils rejoignent la maison de Romainville, siège de l’anarchie et lieu de rencontre des individualistes – et des illégalistes.
De Boë, qui trimarde entre France et Suisse pour trouver du travail, affirme qu’il n’a joué qu’un rôle marginal lors du procès des « bandits tragiques » ; il est condamné, pour vol par recel et port d’arme, à dix ans de travaux forcés. Mais il y a peu d’astreinte à l’île du Diable, plus de solitude sans doute mais moins de promiscuité. « Je t’écris en ce moment sur une roche que caresse mollement la vague, les Pensées de Pascal me servent de pupitre. Devant moi s’étend la mer […]. J’ai dû abandonner mon ancienne case, celle que j’occupe actuellement est un peu plus grande, délabrée, incomplète, laissant à la brise mille petites ouvertures par où passe et repasse son tiède souffle. » Il a du temps pour lire et pour écrire ses réflexions, ses observations, ses hésitations entre deux femmes qu’il aime. Serait-ce au point de susciter la critique de Jacob Law ? « On peut dire que Deboé a vendu l’anarchisme “pour un plat de lentilles”, écrit ce dernier, voilà l’histoire d’un homme qui n’a pas voulu sacrifier son bien-être et qui a tout fait pour aider la surveillance. »
Aucun document ne vient à l’appui de ces allégations ; mais Jean De Boë n’a émis semble-t-il aucune critique contre le bagne. De rares remarques sont consignées dans son cahier : « dans le double tombeau de la claustration et du silence, sans cesse penché sur mon propre abîme, moi j’ai souffert, […] expiant une petite faute grossie sous la lentille des concomitances et des caprices de la foule. »
Il va toutefois jusqu’à la fin de sa peine ; c’est depuis la relégation, sur le continent, qu’il parvient à passer au Suriname et, de là, à rentrer en Belgique. Il a pu y rapporter son cahier et une liasse de lettres reçues de sa famille, heureusement conservés. Des copies sont conservées au CIRA de Lausanne. ME


Tags: bande à Bonnot, De Boë, Dieudonné, île du Diable, Jacob Law, Metge, Rodriguez
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