Vive la Ré… !


Antoine Cyvoct. Premier martyr de l’anarchie. Condamné à mort en 1883 puis, gracié, aux travaux forcés à perpétuité. Il a toujours crié son innocence dans l’attentat du restaurant L’Assommoir du théâtre Bellecourt à Lyon le 22 octobre de l’année précédente. 14 ans en Nouvelle Calédonie. Il revient de l’enfer du bagne en 1898 et est accueilli à Marseille par Sébastien Faure, quelques membre de l’équipe du Libertaire … et Alexandre Jacob. Laurent Gallet, a narré cette rencontre il y a quelque temps dans les colonnes du Jacoblog et livré en 2015 dans Machinations et artifices, paru à l’Atelier de Création Libertaire, une incroyable narration de l’histoire de Cyvoct à la suite d’un impressionnant travail de recherche. Et cette quête heuristique se poursuit encore … pour notre plus grand plaisir. Qu’est devenu Cyvoct après son retour ? C’est à Paris, dans l’effervescence de l’affaire Dreyfus, que nous le retrouvons à battre le pavé aux côtés de Charles Malato et d’Urbain Gohier et en train de crier  Vive la Ré…

Vive la Ré… !

par Laurent Gallet

L’affaire Dreyfus, comme on le sait, a profondément divisé le pays. Mais elle a également semé le trouble au sein des anarchistes français, entre les partisans du capitaine et ceux qui s’en désintéressent au motif qu’elle ne concerne pas le peuple. C’est que l’affaire a conduit nombre des premiers à devenir les « champions de la république bourgeoise »[1] selon le mot désabusé mais lucide de Pouget. Ce dernier torpille d’ailleurs son Père Peinard pour collaborer au Journal du peuple lancé par Sébastien Faure le 6 février 1899 pour soutenir le capitaine. Dans ce quotidien, on encourage le peuple parisien à se rendre aux funérailles du président Félix Faure pour contrer une éventuelle conspiration contre la république[2].  Puis, les rédacteurs incitent leurs lecteurs à se rendre à la grande manifestation de Longchamp, organisée pour témoigner du soutien populaire à son successeur, Émile Loubet, giflé quelques temps auparavant par un royaliste[3].

Pour Sébastien Faure, « la personnalité de M. Loubet nous est parfaitement indifférente [mais] qui frappe Loubet frappe la République »[4]. Selon lui, « Il est indubitable que les muscadins, les royalistes, les césariens [..] projettent de confisquer au profit de leurs intérêts de caste les quelques bribes de liberté pour lesquelles depuis des siècles le peuple a versé son sang ». Et c’est la crainte de ce retour en arrière qui le conduit à agir « avec ceux qui défendent la République contre ceux qui veulent l’étrangler ». Ils seront un certain nombre à penser comme lui. L’Intransigeant, le journal de l’antidreyfusard Henri Rochefort se souvient d’« une cinquante d’anarchistes de gouvernement »[5] présents à Longchamp ce 11 juin. Difficile de dire si ce chiffre fournit une bonne estimation tant le polémiste persifle et abuse de sa mauvaise foi - il écrit par exemple que des policiers chantent la Carmagnole !

En tout cas, il est certain que Charles Malato est également sur place puisqu’il s’y fait arrêter. Urbain Gohier, comme ce dernier, collaborateur au quotidien dreyfusard L’Aurore, est également présent avec l’ensemble de la rédaction[6]. Antoine Cyvoct étant rédacteur au sein de ce journal pour le compte duquel il produit une série d’articles favorables à Dreyfus, on s’attend à ce que sa présence soit attestée à Longchamp.

Le jour même de la manifestation paraît une interview dans laquelle il fait part à un journaliste lyonnais de son intention de s’y rendre. « Pour défendre la République » déclare-t-il. Puis précisant sa pensée : « Nous n’avons qu’un but : ne pas retourner en arrière, voilà tout. Nous n’admirons pas la forme républicaine, mais nous la préférons à la forme monarchique »[7].

Des intentions aux actes, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. C’est ainsi qu’un correspondant de La Presse narre l’arrivée par les trains d’un « grand nombre de voyageurs. Quelques-uns portent la fleur rouge, emblème des partis révolutionnaires, et se rendent à la Cascade où se trouvent déjà MM. Clovis Hugues et Cyvoct. Ils attendront là M. Loubet »[8]. Quelques instants plus tard, « un groupe de manifestants, sous la conduite de l’anarchiste Cyvoct, se dirige vers le pesage ».

Cyvoct est donc bien présent à la manifestation de soutien au président Loubet où il est plus qu’un simple assistant et prenant une part active aux événements. Celui qui avait échappé de peu à la guillotine ne fut donc pas interrompu sur le fil au moment de crier - comme l’un de ses célèbres prédécesseurs - « Vive la Ré… ! »


[1]Laurent Gallet, Machinations et artifices. Antoine Cyvoct et l’attentat de Bellecour (Lyon 1882), Lyon, Atelier de Création Libertaire, 2015, p. 312

[2]Le Journal du peuple, 20 février 1899.

[3]Le Journal du peuple, 6 juin 1899.

[4]Le Salut public, 11 juin 1899.

[5]L’Intransigeant, 13 juin 1899

[6]Mentionné dans Le Radical, 13 juin 1899.

[7]Le Salut public, 11 juin 1899. Deux mois plus tard, Cyvoct rédige un manifeste dans lequel il exhorte à disputer la rue aux bandes antisémites qui l’occupe afin de défendre la république » (L’Aurore, 16 août 1899)

[8]La Presse, 12 juin 1899.

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3 commentaires pour “Vive la Ré… !”

  1. Clément Duval dit :

    Pause du blog ?

  2. JMD dit :

    oui un peu en fait … mais ça reprendra ne t’inquiète pas. Il reste encore plein de choses à dire sur l’honnête personne.

  3. Stanley dit :

    Content d’apprendre que ce n’est pas fini.

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