L’illégaliste est-il notre ami ?


Illégalisme ? Propagande par le fait ? Bien souvent lorsque l’on évoque le banditisme et la violence anarchiste, le commun ne retient par le biais d’un consumérisme voyeuriste que les mots banditisme et violence, reléguant de facto l’expression politique au rang des excuses faciles. L’article de Françoise Trapellier, en 1977, n’échappe à la règle en dressant une condamnation a fortiori de l’illégalisme et de la propagande par le fait. Reprenant à son compte le pas de charge des idées que Jules Valles lança une première fois en 1867, la revue La Rue connait 37 numéros de 1968 à 1986. Le 24e donne longuement la parole à la spécialiste de Léo Ferré qui, en dressant une chronologie presque exhaustive du vol et de l’attentat commis au nom de l’idéal libertaire, met ainsi en lumière une réputation négative qui, pour les détracteurs de l’anarchie, tiendrait lieu d’axiome de base. Force est alors de constater que l’auteur, s’appuyant somme toute sur une bibliographie réduite (pour ne pas dire réductrice), se range du côté de ceux qui, chez les compagnons, désapprouvent dès le départ l’usage de la marmite ou de la pince-monseigneur. Ceux-là seraient une majorité et la seule différence entre le banditisme et la prétendue « illusion illégaliste » tiendrait dans une théorisation de la révolte, considérée ici comme une « déviation apache ».  L’exemple de Bonnot vient ainsi étayer une hypothèse réfutant une image peut-être redorée des bandits en auto depuis 1968. L’historiographie a montré depuis qu’illégalisme était loin d’être une anarchie dans l’anarchie et qu’elle méritait une étude nettement moins réductrice et, surtout, nettement plus sereine et approfondie, dégagée de toute considération partisane.

La Rue

n°24, 1977

L’anarchisme illégaliste

Dernière forme de la révolte anarchiste, l’illégalisme se veut un témoignage et une affirmation. Un de ses théoriciens, André Lorulot, l’a défini comme la réaction permanente et raisonnée de l’individu sur tout ce qui l’entoure ; c’est l’affirmation par chacun de l’existence de son moi et du désir de son développement intégral.

Premières violences

En 1882, courant anarchiste et révolte populaire se conjuguent au Creusot et à Montceau-les-Mines, où se succèdent menaces expédiées aux notables, incendie de chapelle, bris de croix, attaques de demeures du personnel de direction. De lourdes peines de travaux forcés mettent fin aux activités de la Bande Noire, société secrète dont quelques membres lisent le journal anarchiste Le Révolté.

Croyant déceler, dans cette agitation, les premiers symptômes d’un complot insurrectionnel patronné par les anarchistes, le gouvernement fait arrêter dans la région lyonnaise une fournée de militants notoires, tous jeunes ou adultes, presque tous des ouvriers, dont 66 sont ensuite déférés, début janvier 1883, devant le tribunal correctionnel de Lyon. Les débats donnent aux inculpés l’occasion d’affirmer publiquement leurs convictions tandis qu’Élisée Reclus écrit vainement au juge d’instruction de Lyon une lettre demandant son inculpation. Quatre des inculpés sont condamnés à cinq ans de prison. Kropotkine sort de Clairvaux le 17 janvier 1886, après avoir rédigé d’innombrables articles scientifiques, durant ces années d’emprisonnement. L’administration du journal Le Révolté s’installe à Paris. Le nom change, La révolte, Les Temps nouveaux, mais Jean Grave, jusqu’en 1914, en dirige la rédaction.

À l’heure où les prisons de la République s’ouvrent aux anarchistes, la misère des mineurs de Decazeville provoque la célèbre émeute de janvier 1886. La colère de la foule se cristallise sur l’ingénieur le plus détesté, Watrin, sous-directeur de la compagnie minière. Il est frappé à la tête, défenestré, puis lynché, son nom devenant par la suite symbole d’acte radical. Notre devise, écrit par exemple un journal anarchiste de 1887, est de watriner les buveurs de sueur humaine.

Ainsi les anarchistes, en cette fin d’un XIXème siècle où le drame de la condition ouvrière reste une réalité (les enfants travaillent dès leur plus jeune âge et l’espérance de vie des ouvriers ne cesse de diminuer), s’efforcent-ils d’animer ou de participer aux explosions de révolte populaire. Quand il n’y a pas de pain on tape sur la viande ! s’écriera un de leurs orateurs. Et s’il le faut, on trouera à coup de piques et de pieux la viande des ventres qui pend à l’étal du gouvernement.

Le 9 mars 1883, Mareuil, Louise Michel, Pouget, drapeaux noirs déployés, prennent la tête d’une manifestation de chômeurs, Sur le parcours, trois boulangeries sont pillées. Des bagarres éclatent avec la police. Mareuil et Pouget sont arrêtés. On saisit chez Pouget un lot de brochures À l’armée !. Louise Michel se constitue prisonnière. Le procès se déroule le 21 juin devant les assises de la Seine. Verdict : 8 ans de réclusion pour Pouget, 6 pour Louise Michel.

Enfermée d’abord à Saint-Lazare avec les prostituées et les voleuses, Louise Michel étudie les différents argots de la même manière qu’elle avait étudié les dialectes canaques. Transférée ensuite à la centrale de Clermont, elle est amnistiée en 1886 après être sortie un court moment, sur intervention personnelle de Clemenceau, pour assister aux derniers instants de sa vieille mère. En janvier 1888, une tentative d’assassinat est perpétrée contre Louise Michel, qui réussit à faire acquitter son assassin !

L’appel à la violence, la soif passionnée d’un monde juste et égalitaire, va pourtant se concrétiser dans des actes individuels qui, depuis cette époque et jusqu’à nos jours, ont valu aux anarchistes une réputation de terroristes.

Il reste pourtant difficile d’isoler la violence anarchiste du contexte politique. Terroristes, illégalistes, bandits tragiques méritent ainsi d’être replacés dans leur époque, dans une société où les grands principes posés par la Révolution de 1789 ne s’incarnent pas réellement dans la vie quotidienne des travailleurs, où une génération entière, passant de la campagne à l’usine est broyée par un capitalisme sauvage et primitif.

coffre fort Le Crapouillot septembre 1939La reprise individuelle

Certains compagnons trouvent que la propagande donne des résultats médiocres. Ils décident donc de s’attaquer directement à la propriété soit pour récupérer à leur profit ce que la société, estiment-ils, leur a volé, soit pour apporter des ressources au mouvement.

Clément Duval, membre du groupe La Panthère des Batignolles, pille ainsi, en octobre 1886, un hôtel particulier de la rue Monceau, à Paris. Il estime, en effet, que lorsque la société vous refuse le droit à l’existence, on doit le prendre et non tendre la main. Il s’agit, en somme, de prendre le nécessaire là où existe le superflu, de faire rendre gorge aux accapareurs.

L’italien Pini, cordonnier à Paris et membre du groupe Les Intransigeants, s’efforce pendant quelque temps de réaliser le même idéal. Il rêve même d’exproprier le Pape et commence par opérer dans les communautés religieuses de la région parisienne. En 1889, le montant de ses butins s’élevait à 500.000 francs de l’époque. Jugé en novembre 1890, il déclare devant le tribunal : Nous, anarchistes, c’est avec l’entière conscience d’accomplir un devoir que nous attaquons la propriété, à un double point de vue : l’un pour affirmer à nous-mêmes le droit naturel à l’existence que vous, bourgeois, concédez aux bêtes et niez à l’homme ; le second pour nous fournir le matériel propre à détruire votre baraque et, le cas échéant, vous avec elle.

Ces actes nouveaux contribuent à éloigner un peu plus les anarchistes des socialistes guesdiste.

Mais c’est sans doute Marius Jacob, né le 27 septembre 1879 à Marseille, qui reste la figure la plus emblématique de la reprise. Ce fils d’ouvrier, élève des Frères des Ecoles chrétiennes, puis mousse et typographe, fréquente à 17 ans les milieux anarchistes. Réduit au chômage, il devient l’ennemi de la propriété. Le 1er avril 1897, sa première reprise est un coup de maître. En compagnie de Roques et de deux autres anarchistes, il dévalise un des commissionnaires au Mont de Piété de Marseille. Au cours de sa carrière, Jacob opère de la sorte 156 reprises. Il s’agit toujours d’argent, de bijoux, de tableaux appartenant à des nobles, des juges, des nantis. Puis, Jacob met sur pied une bande de douze individus. : Les travailleurs de la nuit (encore appelée La bande d’Abbeville) qui opèrent en France dans une zone déterminée et remportent succès sur succès.

Finalement, arrêté en 1904, Jacob est déféré devant les Assises d’Amiens pour quelque 150 vols et agressions. « Bandit cynique et plein d’esprit » dira la presse bien pensante qui assiste au procès. Jacob, qui consacrait une partie des bénéfices de ses vols à la promotion de l’anarchie, défendra magistralement devant les jurés sa foi anarchiste : « Ne reconnaissant à personne le droit de me juger, je n’implore ni pardon ni indulgence. Je ne sollicite pas ceux que je hais et méprise. ( … ) Si le me suis livré au vol, ça n’a pas été une question de gain, de lucre, mais une question de principe, de droit J’ai préféré conserver ma liberté, mon indépendance, ma dignité d’homme, que de me faire Partisan de la fortune d’un maître. En tenues plus crus, sans euphémisme, j’ai préféré être voleur que volé. Certes, moi aussi je réprouve le fait pu lequel un homme s’empare violemment et avec ruse du fruit du labeur d’autrui. Mais c’est précisément pour cela que j’ai fait la guerre aux riches, voleurs du bien des pauvres. Moi aussi je voudrais vivre dans une société dont le vol serait banni. Je n’approuve pas le vol, et j’en ai usé que comme d’un moyen de révolte propre à combattre le plus inique de tous les vois : la propriété individuelle. Pour détruire un effet il faut au préalable, en détruire la cause ( .. ) La lutte ne disparaîtra que lorsque les hommes mettront en commun leurs joies et leurs peines, leurs travaux et leurs richesses, que lorsque tout appartiendra à tous. Anarchiste révolutionnaire, j’ai fait ma révolution, vienne l’Anarchie ! »

Alors âgé d’à peine 24 ans, Jacob sera condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il passera vingt années au bague, en Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni et à l’île du Diable. Dix-neuf fois, il tentera de s’évader avant d’être libéré le 30 décembre 1928. On comprend pourquoi Maurice Leblanc a choisi Marius Jacob comme modèle de son Arsène Lupin.

La propagande par le fait

La reprise individuelle est donc, dans l’esprit de ses auteurs, la récupération de la propriété jugée comme un vol. Le terrorisme est un moyen beaucoup plus radical d’abattre les dirigeants d’une société que l’on considère corrompue ; c’est donc bien la véritable propagande par le fait recommandée par le Congrès de l’Internationale tenu à Londres en 1881.

Les journaux anarchistes divulguent alors de multiples recettes permettant de fabriquer des explosifs. En juillet 1883, un grand journal lyonnais, La lutte, écrit ainsi : « Sous ce titre « produits anti-bourgeois », nous mettrons sous les yeux de nos amis les matières inflammables et explosives les plus connues, les plus faciles à manipuler et à préparer, en un mot les plus utiles […]. Il faut que pour la lutte prochaine chacun soit un peu chimiste ».

Une brochure appelée L’indicateur anarchiste dévoile aux compagnons les secrets de cette chimie particulière. « Camarade, affirme la préface de ce manuel, il est absolument inutile de se faire un épouvantail de la fabrication des produits détonants ou explosifs. En suivant scrupuleusement nos prescriptions, tu peux manœuvrer en toute confiance ; un enfant de douze ans ferait tout aussi bien que toi ». Suit alors la liste des substances explosives : nitrobenzine, poudre verte…, la fabrication des bombes faisant l’objet d’une longue description, tout comme celle des balles incendiaires et explosives.

Il convient naturellement de se souvenir que « le gaz au point de vue révolutionnaire peut rendre de grands services, d’autant plus qu’il se trouve presque partout. On peut faire sauter une maison par le gaz ou faire sauter presque un quartier tout entier ».

Le feu, la bombe, l’explosif auront finalement raison du vieux monde et cette certitude triomphante transparaît dans la conclusion de L’indicateur anarchiste : « Que tous les monuments qui pourraient servir de points de ralliement à une autorité quelconque soient jetés bas, sans pitié, ni remords. Faîtes sauter les églises, les couvents, les casernes, les prisons, les préfectures, les mairies […] Brûlez toutes les paperasses administratives, partout où elles se trouvent. Au feu les titres de propriété, de rente, d’actions, d’obligations, les hypothèques, les actes notariés, les actes de société. Au feu le grand livre de la dette publique, ceux des emprunts commerciaux et départementaux, les livres de banques, de maisons de commerce, les billets à ordre, les chèques, lettres de change. Au feu les papiers de l’état civil, du recrutement, de l’intendance militaire, des contributions directes et indirectes… ».

La bombe du café Terminus, Le Monde Illustré 17 février 1894Les attentats

Les premiers attentats commencent en 1881. Jusqu’en 1182, il s’agit de faits isolés dont l’opinion ne se soucie guère. Le 20 octobre 1881, le jeune tisseur Emile Florian, ne pouvant tuer Léon Gambetta, décharge son revolver sur le premier bourgeois rencontré, un médecin, avenue de Neuilly. Résultat immédiat : vingt ans de travaux forcés. Le 10 novembre 1883, un adolescent, Paul-Marie Curien, lecteur de journaux anarchistes, ne peut abattre Jules Ferry, président du Conseil ; il doit se contenter de menacer l’huissier de service : trois ans de prison.

Début 1884, Louis Chaves, qui se dit « anarchiste convaincu et d’action », ancien jardinier dans un couvent marseillais, tue la mère supérieure, blesse son adjointe, tire sur les gendarmes et est abattu par eux. Le 5 mars 1886, la Bourse de Paris, temple du capitalisme, est en émoi. L’anarchiste Charles Gallo, âgé de 27 ans, vient de jeter un flacon d’acide prussique et de tirer des coups de revolver. Traduit devant la Cour d’Assises de la Seine, son attitude fait sensation : il affirme se moquer des lois, s’adresses au « citoyen président », aux « citoyens jurés », crie « Vive la Révolution sociale ! Vive l’anarchie ! Vive la dynamite ! ».

De 1882 à 1894, les attentats se succèdent et l’heure de Ravachol arrive. François Koeningstein, dit Ravachol, du nom de sa mère, est né le 14 octobre 1859 à Saint Chamond. Son père était lamineur, sa mère moulinière en soie. Le père ayant déserté le foyer, Ravachol connaît une difficile jeunesse : vacher, berger, aide-mineur, aide-chaudronnier, apprenti-teinturier, manœuvre. A 21 ans, il fréquente les réunions du Parti Ouvrier, lit des journaux collectivistes, devient anarchiste, s’exerce à fabriquer des explosifs. Il se lance dans la contrebande, fabrique de la fausse monnaie et, poussé par la nécessité, en vient au crime. En mai 1891, à Terre noire, il profane la sépulture de la comtesse de la Rochetaillée mais ne trouve aucun bijou sur la cadavre.

Pour échapper aux recherches, Ravachol arrive à Saint-Denis chez le compagnon Chaumartin. Il suit le procès des trois anarchistes Decamps, Dardare et Léveillé, arrêtés et passés à tabac au soir du 1er mai 1891, lit la longue plaidoirie de Léveillé, écrite par Sébastien Faure. Ulcéré par le verdict qui frappe les trois inculpés, Ravachol décide de les venger. Le 11 mars, il fait sauter à l’aide d’une marmite explosive l’immeuble dans lequel habite le juge Benoît, 136 bd Saint-Germain. Le 27 mars, la maison du substitut Bulot, rue de Clichy, est ravagée par un engin contenant 120 cartouches. Dans les deux cas, on relève des blessés et les dégâts sont considérables. Chaumartin ayant été arrêté sur dénonciation d’une auxiliaire de la police, le signalement de Ravachol est rapidement diffusé. Or, le 27 mars, au sortir de la rue de Clichy, Ravachol s’arrête déjeuner au restaurant Véry, boulevard Magenta. Là, il essaie (imprudence fatale) de convertir aux théories anarchistes le garçon de salle Lhérot. Quelques jours plus tard, Ravachol revient au même restaurant. Grâce au signalement donné par la presse, Lhérot l’identifie et alerte la police. Il faut le renfort d’une dizaine d’agents de la force publique pour maîtriser ce colosse. Le 26 avril, Ravachol et ses amis sont aux assises de la Seine. Le Palais de Justice est transformé en véritable forteresse. La veille, en effet, des compagnons ont fait sauter le restaurant Véry (simple « véryfication » notera Le Père Peinard) et l’opinion se montre inquiète. Condamné aux travaux forcés à perpétuité, Ravachol comparaît en juin devant la Cour d’Assises de la Loire pour répondre des vols et assassinats commis avant sa montée à Paris. Il accueille sa condamnation à mort au cri de Vive l’anarchie ! Délaissant les derniers conseils de l’aumônier, il marche d’un pas ferme à la guillotine dressée à Montbrison en chantant quelques obscénités du Père Duchesne. Sujet de romans ou de feuilletons, Ravachol entre dans la légende tandis que l’Almanach du Père Peinard de 1894 lance sur l’air de la Carmagnole et du Ça ira, La Ravachole, dont le refrain résume bien l’esprit : « Dansons la Ravachole / Vive le son, vive le son / Dansons la Ravachole / Vive le son / d’l’explosion / Ah ça ira, ça ira, ça ira / Tous les bourgeois goûtront la bombe / Ah ça ira, ça ira, ça ira / Tous les bourgeois on les saut’ra / On les saut’ra ».

Effectivement, Ravachol exécuté, les « sauteries » ne s’arrêtent pas. 13 novembre 1893 : attentat contre le ministre de Serbie, avenue de l’Opéra. 9 décembre 1893 : attentat d’Auguste Vaillant contre la Chambre des Députés. 12 février 1894 : Émile Henry jette une bombe dans le café Terminus de la Gare Saint-Lazare. 20 février 1894 : explosions rue Saint-Jacques et faubourg Saint-Martin. 15 mars 1894 : L’anarchiste belge Pauwels est déchiqueté par l’explosion prématurée de la bombe qu’il transporte à l’église de la Madeleine (à la suite de la destruction du magasin d’alimentation de luxe Fauchon, place de la Madeleine à Paris, le 19 décembre 1877, certains communiqués, revendiquant l’attentat, évoquent précisément l’anarchiste Pauwels). 24 juin 1894 : Santo Caserio poignarde à Lyon le président Sadi-Carnot.

Le 28 juillet, le gouvernement a obtenu, à une importante majorité, le vote de la troisième loi qualifiée de scélérate par l’opposition, loi visant à réprimer tout acte de propagande anarchique. Et les attentats cessent. Les mesures de surveillance à l’égard des milieux anarchistes sont notablement renforcées. Le gouvernement n’hésite même pas à traduire devant la Cour d’Assises de la Seine une trentaine d’anarchistes connus (Sébastien Faure, Jean Grave, Émile Pouget), d’ailleurs acquittés à la fin de ce Procès des Trente.

Ils cessent (en France du moins) parce qu’en réalité les anarchistes désapprouvent cette propagande par le fait, oeuvre d’individualités marginales ou exaltées. Ils cessent enfin car d’autres formes de lutte se dessinent. La poussée des voix socialistes lors des élections législatives de 1894 est un indice de ce changement ; mais surtout un syndicalisme révolutionnaire, animé par les anarchistes est en train de se constituer. Dès 1890, Kropotkine avait spécifié : Il faut être avec le peuple, qui ne demande plus d’acte isolé, mais des hommes d’action dans ses rangs. C’est donc au sein des masses que nous retrouverons le cheminement du mouvement anarchiste.

Néanmoins, jusqu’au début du XXème siècle, une vague d’attentats peu ordinaires fait trembler les grands de ce monde : 20 septembre 1898, l’impératrice Élisabeth d’Autriche tombe à Genève sous le poignard de Luccheni ; le 29 juillet 1900, Humberto 1er d’Italie est abattu par Bresci ; le 6 septembre 1910, Léon Czolgosz tire deux coups de revolver sur le président des États-Unis, Mac Kinley.

De l’illégalisme au banditisme

Sans attendre la révolution, l’illégalisme se propose donc de faire sa révolution soi-même. Cette totale liberté du moi nietzschéen, cette exaltation de la noblesse de chaque individu ne pouvaient manquer de connaître de dangereuses déviations. Le journal L’Anarchie, fondé en avril 1905, ne condamne pas cette nouvelle tendance. Ernest Arnaud, André Lorulot, Kibaltchiche, Rirette Maitrejean… collaborent à sa rédaction. Jusqu’en 1908, l’influence de Libertad, personnage singulier et véhément, est prépondérante.

Le bouillonnement des esprits aboutit à une tragédie qui défraie la chronique. Le 21 décembre 1911, rue Ordoner, un garçon de recettes est assassiné en plein jour. Ses quatre agresseurs le dépouillent de sa sacoche, vident ses poches et sautent dans une automobile. Le lendemain, la voiture est retrouvée à Dieppe.  Tel est le premier « exploit » de la Bande à Bonnot. Pendant plusieurs jours, l’opinion publique croit voir partout les mystérieux assassins. Les révélations d’un garagiste orientent alors les soupçons sur l’anarchiste Carouy, dont la maîtresse vient d’être interpellée. Trois semaines plus tard, le 3 janvier 1912, un rentier de 91 ans et sa servante sont assassinés à Thiais, 2 rue de l’Église. À défaut d’arrêter les bandits, le 31 janvier, la police fait une descente au siège de L’Anarchie, perquisitionne six heures durant et incarcère tous les assistants.

Or, le soir du 27 février, à Paris, un agent de faction arrête une luxueuse automobile qui n’a pas respecté le sens giratoire au carrefour des rues d’Amsterdam, Saint-Lazare et du Havre. Au moment où le policier s’apprête à verbaliser, les occupants du véhicule l’abattent. On a reconnu les agresseurs du garçon de la rue Ordoner et voici que la presse révèle enfin les noms des bandits Garnier, Bonnot, Callemin. Peu importe, le 29 février, les bandits tragiques essaient vainement de dévaliser, à Pontoise, l’étude d’un notaire. Le 25 mars, après avoir dérobé vers Montgeron une automobile et abattu ses occupants, Callemin, Garnier, Valet, Monnier, Bonnot, Soudy attaquent, à Chantilly, les bureaux de l’agence de la Société Générale. Deux employés sont tués. Le député de l’arrondissement de Montgeron, Franklin-Bouillon, interpelle le gouvernement.

Le 30 mars, Soudy est arrêté à Berck-sur-Mer ; le 2 avril Carouy à Lozère ; le 7 avril Callemin, dit Raymond-la-Science, chez un anarchiste parisien. Cependant, Bonnot, Garnier et Valet courent toujours. La police perquisitionne alors à Alfortville, chez un nommé Cardy soupçonné de camoufler le butin enlevé à Thiais. Le 24 avril, le sous-directeur de la Sûreté et ses hommes partent à Ivry arrêter Cardy et Gauzy, mais se trouvent brusquement devant Bonnot caché dans une chambre du premier étage. Le chef de la police est abattu, Bonnot réussit à déguerpir.

Le dénouement intervient le 29 avril 1912 à Choisy-le-Roi, où Bonnot s’est réfugié. À l’aube, la maison du garagiste Dubois est cernée par la police. Des pompiers, deux compagnies de la Garde Républicaine, des agents, des habitants d’alentour encerclent le garage. Le Directeur de la Sûreté et le préfet Lépine dirigent les opérations. Vers midi, on décide de faire sauter la maison à la dynamite. Trente mille personnes suivent le spectacle. Ainsi périt l’homme qui pendant des semaines et des mois avait tenu l’opinion publique en haleine.

Le dernier acte se joue le 15 mai à Nogent-sur-Marne, où se cachent Garnier et Valet. Le scénario de Choisy-le-Roi se répète : la police encercle la maison, tandis que des zouaves postés sur un viaduc projettent d’énormes pierres sur la toiture. La dynamite et les mitrailleuses ont finalement raison des deux malfaiteurs.

En février 1913, la Cour d’Assises de la Seine commence le procès de 22 inculpés : Callemin, Carouy, Simentoff, Soudy, Rirette Maîtrejean, directrice de L’Anarchie, Kibaltchiche son ami, Eugène Dieudonné, Monnier, Gauzy de Boué, Marie Vuillemin… Considérée à tort comme l’âme de la bande, Rirette Maîtrejean et Kibaltchiche affirment qu’en tant qu’anarchistes ils ont toujours combattu les théories et les pratiques illégalistes, mais n’ont jamais demandé à aucun de ceux qui fréquentaient le siège de l’Anarchie leur identité ou leur mode de vie.

Victor Kibaltchiche, fils d’un ancien sous-officier du tsar devenu révolutionnaire, a d’abord mené à travers l’Europe une existence de proscrit. Condamné à cinq ans de réclusion parce qu’on a trouvé deux revolvers au siège de L’Anarchie ; il épouse Rirette Maîtrejean en 1915. À peine libéré en 1917, il gagne la Russie où il se rallie au nouveau régime. Déporté par Staline en Sibérie, celui qui s’appelle à présent Victor Serge est sauvé par l’intervention de Romain Rolland, de Gide, de Malraux, de Barbusse. Autorisé à vivre en Occident, il y devient un écrivain célèbre.

Le 27 février, 383 questions sont posées au jury. Au petit matin, le verdict tombe : quatre acquittements (dont Rirette Maîtrejean), dix bénéficiaires de circonstances atténuantes (dont Kibaltchiche, condamné à cinq ans de réclusion), quatre peines capitales : Callemin, Dieudonné, Soudy, Monnier. Un dernier coup de théâtre se produit alors : Callemin innocente Dieudonné de l’agression sur le garçon de la rue Ordener. Peu de temps avant l’exécution, fixée au lundi 21 avril 1913, le président de la République Poincaré commue la peine de Dieudonné en celle de travaux forcés à perpétuité.

De tels actes n’ont rien d’anarchiste, écrit un rédacteur libertaire en janvier 1912. Ce sont des actes purement et simplement bourgeois… La fraude, le vol, le meurtre bourgeois s’opèrent à la faveur des lois bourgeoises ; la fraude, le vol, le meurtre prétendus anarchistes s’opèrent en dehors et à l’encontre d’elles, il n’est pas d’autre différence. Gustave Hervé s’exclame dans La Guerre sociale : Bonnot et Garnier tuant froidement des chauffeurs et des employés de banque à 150 francs par mois pour s’offrir des billets de mille, ah, non ! Ils sont à vous, Messieurs les détrousseurs et les massacreurs du Maroc ! Gardez-les ! Quant à Rirette Maîtrejean, elle affirme dans ses mémoires de 1913. Derrière l’illégalisme, il n’y a pas même des idées. Ce qu’on y trouve : de la fausse science et des appétits. Surtout des appétits. Du ridicule aussi et du grotesque.

sorcière anarchisteRéflexions critiques

Aujourd’hui les truands se racontent. On les raconte.  Les sagas du banditisme à panache font recette. Notre société uniformisée ne laisse guère de place à l’aventure, et la délinquance des supermarchés est à son image. C’est pourquoi le truand d’envergure fait encore rêver : Papillon ou Flic-Story, on a les westerns qu’on mérite. On braque… On flingue… Chapeau au flic qui vous arrête. Chapeau à l’ennemi public qui a quand même fini pu se faire prendre. Dans cette épopée moderne, ni délinquants sociaux ni criminels occasionnels. On est entre caïds… Et s’il y a quelques morts, ce n’est que la règle du thriller.

Devant ce fatras d’autosatisfaction truandière ou policière, l’anarchiste a bien envie de rigoler. Ces luttes fratricides ne le concernent pas !  Pour lui, le truand est le chancre de la société, son parasite, et tant mieux si elle en crève ! On n’instaure pas impunément le culte de l’argent et le mépris de la personne : le truand, voleur et meurtrier, est le pur produit de cette « morale » dont Bakounine disait « qu’elle ne comprime pas les vices et les crimes [mais] les crée ». L’anarchiste n’a rien à voir avec le truand, il s’inscrit en dehors de la société sur laquelle vit le voyou ; peu lui importe que l’argent change de poche et le pouvoir de camp, puisque précisément le culte de l’argent et le pouvoir lui font horreur. Le meurtre également, comme toute autre atteinte à la liberté et au respect de l’individu. Le projet anarchiste suppose la destruction des valeurs bourgeoises et la redistribution équitable des richesses. Pas l’institution du racket ni du hold-up.

Pourtant le banditisme interpelle l’anarchie à différents degrés. Dans la mythologie cacophonique des exécutions et des martyrs : Cartouche, Mandrin, Ravachol, Emile Henry, Bonnot, Emile Buisson, pêle-mêle la légende, l’allure, la pègre… mais aussi une formulation de la révolte, voire même une théorisation de l’anarchie. La frontière entre banditisme de droit commun et projet révolutionnaire ne se situe-t-elle que dans la revendication exprimée d’une appartenance anarchiste ?

La société trouve son avantage à l’amalgame : les camarades arrêtés sous l’inculpation d’association de malfaiteurs, et la bande à Baader occultée par les marxistes comme par la droite sous l’étiquette de « criminels de droit commun « …

Beaucoup de points d’interrogation pour l’anarchiste qui se rappelle ses guillotinés et ses bagnards, mais aussi ses déchirements entre 1892 et 1913, de la « Terreur noire » aux « Bandits tragiques ». Ces interrogations peuvent s’énoncer de différentes façons : les anarchistes peuvent-ils s’exprimer dans le banditisme ? Leurs actes seront-ils alors révolutionnaires ? Le banditisme traditionnel contient-il un projet, constitue-t-il une lutte sociale ? Peut-il être un allié de la révolution ?

L’illégalisme est inscrit dans l’anarchie depuis sa naissance. « La propriété, c’est le vol » de Proudhon ne pouvait qu’amener la notion de « reprise individuelle » comme une légitime défense, le vol étant une récupération opérée par les volés sur les voleurs de la bourgeoisie. Et la violence est la seule réponse à la violence de la société.

Historiquement, la violence anarchiste -ce que la société appelle son banditisme- est née dans les années 1880 lorsque les anarchistes se posèrent le problème de leur action en termes soudain différents ; la « propagande par le fait » succédait à la propagation des idées par la seule parole.

« Notre action doit être la révolte permanente par la parole, par l’écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite (…) Tout est bon pour nous qui n’est pas la légalité », écrivait Kropotkine dans son article l’Action paru dans le Révolté du 25 décembre 1880. Le congrès international du 14 juillet 1881, réuni à Londres, lançait de fait un appel au terrorisme individuel et de nombreux journaux anarchistes donnaient alors des recettes de bombes – peu mises en pratique dans l’immédiat du moins. En attendant la vague d’attentats des années 1992-94 (Ravachol, Vaillant et Henry), la propagande pu le fait trouva sa sublimation dans la reprise individuelle.

En 1884, lors d’un meeting à Paris, des orateurs ouvriers appelèrent les travailleurs à « fouler aux pieds le respect de la propriété, à avoir l’énergie de prendre dans les magasins ce qui leur est nécessaire pour vivre ». Le 5 octobre 1886, un certain Clément Duval cambriola l’hôtel particulier d’une artiste peintre, Mme Lemaire, et au policier qui L’interpellait du traditionnel : « Au nom de la loi je vous arrête », il répondit par an : « Au nom de la loi je te supprime » et par quelques coups de couteau. Il le tua !

Un cambriolage classique qui a mal tourné ? Clément Duval fit connaître qu’il était anarchiste et appartenait à un groupe libertaire (la Panthère des Batignolles). Lorsque son procès s’ouvrit le 11 janvier 1887, pour la première fois les anarchistes défendirent publiquement le droit au vol ». L’Almanach anarchiste pour 1892 rédigé par Sébastien Faure reprenait à son compte l’acte du « compagnon » Duval : Accusé de vol et de pillage à l’hôtel Lemaire et de tentative de meurtre sur le mouchard Rossignol qui l’arrêtait, Duval, ouvrier pauvre, convaincu que la propriété individuelle n’a aucune source légitime, avait volé non pour lui mais pour soutenir la propagande ( … ) Son acte, acte de guerre sociale sil en fut, fut anathématisé par les socialistes autoritaires qui déclarent bien que la propriété c’est le vol mais entendent que les volés, c’est-à-dire les non-possédants, se contentent de cette affirmation platonique. » Condamné à mort, Duval ne fut pas exécuté mais envoyé aux travaux forcés. Il s’évada de Guyane.

Le 4 novembre 1890 s’ouvrit le procès d’un autre cambrioleur anarchiste, Pini, qui fut condamné à vingt ans de travaux forcés. Lui aussi s’était défendu d’être un truand ordinaire : « Je ne suis pas un voleur ; je reprends dans un but social les richesses volées par les bourgeois. »

Le mouvement anarchiste, dès Duval et Pini se montre divisé sur le caractère révolutionnaire du vol. Si Sébastien Faure, comme nom l’avons vu, et Elisée Reclus l’approuvent, il n’en est pas de même de Jean Grave qui justifie les actes de Duval et Pini mais ne leur accorde aucune valeur révolutionnaire. A ce moment, en effet, le mouvement anarchiste est dans sa majorité favorable à l’action ouvrière à l’intérieur des syndicats et a tendance à rejeter les actions individualistes jugées inefficaces et impopulaires. Le débat ne cessera pas mais déjà un autre, plus grave, va laisser de côté le problème du vol : c’est celui du terrorisme.

Arrive en effet la période des attentats révolutionnaires, encore que certains d’entre eux apparaissent aux anarchistes bien gratuits : le meurtre de l’ermite de Montbrison par Ravachol apparaît davantage comme un crime crapuleux que comme une légitime défense, et les raisons données pu Ravachol ressemblent à celles de Raskolnikov… Mais Ravachol posant des bombes chez des magistrats pour venger Decamps, Vaillant lançant sa bombe à la Chambre des députés, rien à voir, là, avec le banditisme ; l’idéologie qui sous-tend ces actes est celle d’un terrorisme que, même s’il ne le soutient pas, l’anarchiste comprend. La bombe du café Terminus relance en 1894 la polémique de la violence révolutionnaire frappant des innocents.

Il faut attendre 1905 pour retrouver le banditisme anarchiste. Une grande année en effet pour les tenants de la reprise individuelle !

1905, c’est aussi l’année où Libertad fonde le journal l’Anarchie pour y prôner l’individualisme et l’illégalisme. Et c’est autour de l’Anarchie que va se constituer ce qu’on appellera après coup la bande à Bonnot . Car la contestation anarchiste de l’illégalisme -ce qu’Alexandre Croix dans un numéro spécial du Crapouillot nomme la déviation apache- trouve son sommet avec l’affaire des « bandits tragiques » qui devait faire couler tant de sang et d’encre.

La bande à Bonnot, il suffit de rappeler quelques noms : Jules Bonnot, Raymond Callemin (dit Raymond la Science), Dieudonné, Garnier, Soudy, Monier, Carouy… De rappeler quelques dates :

  • 21 décembre 1911 : la tragédie de la rue Ordener : l’encaisseur Caby est attaqué et dévalisé par les bandits (Dieudonné sera condamné à mort parce qu’il aura été reconnu par Caby mais sa peine sera commuée ses compagnons ayant attesté sa non-participation).
  • 27 février 1912 : le meurtre de l’agent Garnier par Garnier devant le restaurant Garnier (à cause d’un excès de vitesse à la gare Saint-Lazare).
  • 25 mars 1912 : le vol de la De Dion Bouton à Montgeron et l’assaut de la Société générale à Chantilly.
  • 28 avril 1912 : la mort de Bonnot après le siège de la maison de Dubois à Choisy-le-Roi (des centaines d’hommes pour en tuer deux).
  • 15 mai 1912 : le siège de la maison de Nogent-sur-Marne : Garnier et Valet sont tués.
  • Février 1913 : Procès. 27 février, verdict : quatre condamnations à mort et des peines de travaux forcés (Carouy condamné à perpétuité se suicida).
  • 20 avril 1913 : exécution de Callemin, Soudy et Monier (Dieudonné partira pour le bagne).

Donc, à cette aventure un point de départ : l’illégalisme ; un pivot le journal l’Anarchie. Pour nous, un point d’interrogation permanent. Les réactions des anarchistes furent d’emblée très sévères et Duval, le premier voleur anarchiste, reprochera à Jean Grave son attitude à l’égard des bandits. De fait, la presse anarchiste ne nuance pas sa condamnation. Traditionnellement anti-illégalistes, les Temps nouveaux du 6 janvier1912 dénoncent ainsi l’assassinat à Thiais d’un rentier et de sa bonne le 3 janvier : « De tels actes n’ont rien d’anarchiste, ce sont des actes purement et simplement bourgeois… La fraude, le vol, le meurtre bourgeois s’opèrent à la faveur des lois bourgeoises; la fraude, le vol, le meurtre prétendus anarchistes s’opèrent en dehors et à l’encontre d’elles. Il n’est pas d’autre différence. Et si les bourgeois, dans l’application de leurs principes d’Individualisme égoïste, sont des bandits, les soi-disant anarchistes qui suivent les mêmes principes deviennent, par ce fait des bourgeois et sont aussi des bandits. Bandits illégaux, peut-être, mais bandits quand même et également bourgeois ».

Echo néanmoins atténué dans la Guerre sociale des 1-7 mai 1912, après l’assaut policier de Choisy-le-Roi : « Il reste entendu que Bonnot et sa bande sont des bandits et qu’aucune doctrine ne saurait justifier, ni excuser des abominations comme l’égorgement des deux vieillards de Thiais, l’assassinat du chauffeur à Montgeron et des employés de banque de Chantilly […) ».

Mais nous, les militants, qui croyons que la servitude du peuple est faite en grande partie de sa veulerie, de sa peur des coups, de son manque d’initiative et d’audace, mus ne pouvions nom empêcher de murmurer : devant cinq cents révolutionnaires comme Bonnot, qu’est-ce que pèserait toute la police de Paris ? « 

La collection de l’Anarchie est bien sûr intéressante : à partir du 4 janvier 1912 (au lendemain donc du drame de Thiais) de nombreux articles sympathisants seront consacrés aux bandits. Parmi eux, celui du numéro 356 (1er février 1912) où, sous le titre « Anarchistes et malfaiteurs », le Rétif (alias Kilbatchiche, qui deviendra plus tard Victor Serge) écrit : « Certes les bandits demeurent loin de nous, loin de nos rêves et de nos vouloirs. Qu’importe après tout ! Le fait est qu’ils sont dans la pourriture sociale, un ferment de désagrégation; qu’ils sont « hors du troupeau » quelques individualistes ardents, que seuls ils osent comme nous proclamer leur vouloir vivre à tout prix. Eh bien, ces malfaiteurs m’intéressent et j’ai pour eux autant de sympathie que de mépris pour les honnêtes gens ratés ou arrivés ! ».

L’Anarchie, tout au long de l’affaire, se dira partie prenante des actes de la bande mais n’échappera pas cependant à de nombreux débats internes. Le journal reconnaîtra que les bandits avaient fréquenté les milieux de l’Anarchie et Kilbatchiche fera même partie des accusés (il sera condamné à cinq ans). Au moment du procès, le journal publiera le nom et l’adresse des jurés, les « douze fantoches » (ce qui vaudra à son directeur d’être emprisonné), et dira bien sûr son horreur devant le verdict et l’exécution tandis que le Petit Parisien du 21 avril 1913 titrait : « Ce matin à l’aube, Callemin, Soudy et Monier ont payé de leur tête la dette de sang, de haine et de mort qu’ils avaient contractée envers la société. » Car la presse bourgeoise, elle, n’avait ni hésitation ni pudeur. Le même Petit Parisien du 22 avril publiait un récit complet de l’exécution : « Nos lecteurs y trouveront des détails nouveaux et fort Intéressants sur lu derniers moments des malfaiteurs redoutables qui viennent d’expie leurs crimes. » Mais l’abjection de la société ôte-t-elle quelque chose à l’abjection de certains actes ?

La tragédie des bandits marque la fin de l’illégalisme. Mauvaise interprétation de l’anarchie ou démarche fondamentalement révolutionnaire ? Il est indéniable que l’expression de l’anarchie par le banditisme correspond à un moment de l’histoire du mouvement. Mais la peur éprouvée par les bourgeois suffit-elle à justifier les hold-up sanglants des bandits en auto et à les rendre révolutionnaires ? Auquel cas, le banditisme pur ne serait-il pas lui-même révolutionnaire

L’illusion de Bakounine

« Vive Bonnot ! » fut un des nombreux slogans de Nanterre en 1968…Bakounine établissait une passerelle entre banditisme de droit commun et anarchie dans le rôle qu’il attribuait -pour une future révolution russe- aux truands de tout ordre, particulièrement dans sa lettre à Netchaïev du 2 juin 1870 : « En ce qui me concerne je ne tolère personnellement ni le brigandage, ni le vol, ni toute autre violence faite à l’homme sous n’importe quelle forme; mais j’avoue que s’il me faut choisir, d’une part entre le brigandage et le vol de ceux qui occupent le trône et jouissent de tous les privilèges, et d’autre part, le vol et le brigandage du peuple, je me rangerai sans hésitation du côté de ces derniers, que le trouve naturels, nécessaires et même, dam an sens, légaux. ( … ) Je prends partie pour le brigandage populaire et vois en lui un des moyens essentiels de la future révolution populaire en Russie « 

Dans la réalité française, le « vol et le brigandage du peuple » dont parle Bakounine peut qualifier une certaine forme de délinquance. Mais ce qu’on appelle le « milieu » ? Parmi tous les livres sur le banditisme de droit commun dont nous parlions plus haut, le Dernier Mandrin, de Jean-Baptiste Buisson et Maurice Frot, permet de mieux comprendre la révolte du truand et le style de pensée de ceux qui ont choisi de vivre en marge du code. Jean-Baptiste Buisson, le frère d’Emile (cf Flic Story) a quatre-vingts ans dont quarante passés en prison. De sa révolte, comment ne pas se sentir solidaire ? Une enfance qui n’a rien à envier aux pages les plus sombres de Zola.. Le sentiment de l’injustice sociale au plus haut degré, et le vol pour manger. « Ces petits voleurs de Buisson, disaient les commerçants. Alors, le petit Buisson, il avait déjà de la haine ! Aucun scrupule d’aller les faucher! Et je n’en ai jamais eu ! Et cette haine, plus j’ai vécu, plus j’ai vu et compris la grande valse pas honteuse des puissants, du riches, des malins, et pour les faibles, les pauvres, les naïfs, rien que le travail et  » marchez droit ! ». Et quand l’un d’eux refuse de marcher droit, refuse tout préfère se battre, on lui coupe les ailes ou le cou… alors, cette haine n’a fait que grandir ! »

Pour le truand de métier comme pour l’anarchiste de la reprise individuelle, voler c’est prendre une revanche, mais pour le truand, pas d’alibi, pas de théorisation : une appropriation : « Conscience politique, aucune. C’est net. On était, peut-être sans le savoir, en guerre contre la société. Pas une guerre de quatre ans, de trente ans, une guerre que tu commençais en naissant, que tu ne finissais que le jour de ta mort, c’est-à-dire le jour, proche ou lointain, où en définitive ta la perdais, ta guerre. Pas une guerre avec des idées. Avec du actes. Tous les jours. Sur le tas. Pas pour demain. Tout de suite. Les saurs, les révolutionnai. tes, bien sûr, on leur donnait raison. Dans le fond du cœur et de la tête, on était avec eux. Mais nous, notre guerre, elle était autre. » Et l’admiration du jeune Jean-Baptiste Buisson pour Bonnot n’est pas un rêve d’anarchie mais un rêve de guerre : « Bonnot c’était notre maître. Bonnot c’était notre dieu. Ni dieu ni maître ? Si, lui. On ne parlait plus que de ça. Une véritable chanson de geste, une épopée ».

La convergence « libertaire » des révoltes s’arrête là. Le Dernier Mandrin découvre un monde que ne concernent pas les débats du journal l’Anarchie et des Temps nouveaux. Libertaire, le truand l’est comme le veut le mythe du « desperado » solitaire, et presque toutes les biographies et autobiographies de truands nous ramènent au « Samouraï » des films de Jean-Pierre Melville qui définissait le film noir comme l’intrusion de la tragédie grecque dans la vie moderne : la soumission à un certain destin… qui fait de la vie du truand le contraire de la volonté révolutionnaire.

Marginal de la marginalisation, le truand s’intègre plus ou moins dans une antisociété aux structures rigides ou floues selon les livres et les films mais qui n’a rien de commun avec quelque projet anarchiste que ce soit. Et l’antisociété du voyou repose sur un système de valeurs qui n’a rien à envier à celui de la société dont il se dit l’ennemi : ordre de l’argent et des valeurs établies, belles voitures et goût de la parure, ce qu’on connaît de l’envie de se ranger fortune faite comme le bon petit employé avec son livret de caisse d’épargne et son pavillon de banlieue. La respectabilité, surtout. Et l’honneur. Le faux honneur. Toute la société reproduite et caricaturée dans cette antisociété et ces actuels. Idéologie réactionnaire avec, en prime, souvent le racisme… Le mythe qui n’en est peut-être pas un du voyou complice du policier qui l’arrête… On repense forcément aux truands qui se mirent au service de la Gestapo, comme Pierrot le Fou, à la collusion de l’affaire Ben Barka, à la pègre justicière de M le Maudit

L’illusion de la convergence du combat anarchiste et du banditisme a disparu, et sans doute autant pour le « premier » que pour le « dernier » Mandrin. Erwan Bergot, dans son Mandrin ou la Fausse Légende a très bien démonté le mécanisme de cette espérance déçue : Mandrin, le fils de paysan, attaquait l’Administration, les riches et les militaires. C’était donc la « lutte des classes » anticipée, un « Che Guevara » de la Révolution française mort quarante ans avant elle, un anarchiste avant la lettre » ? Pour Bergot, c’était un contrebandier ! « Libéraux, formatables, sociologues, psychanalystes, révoltés, gauchistes, saints et philosophes, âmes Sensibles on raisonneuses, tous brailleurs d’intellect mille excuses pour la déception ! », écrit Maurice Frot.

Les chemins resteront donc parallèles, avec parfois l’ambivalence d’un Bonnot… ou d’un Jacob, de préférence. On peut être le fléau de la société de beaucoup de manières. Quant à savoir si, le jour de la révolution, les truands seront avec nous… Bakounine en énonçait la possibilité et une forme de projet : « Aller vers les brigands ne signifie pas devenir soi-même un brigand et rien qu’un brigand ; cela ne signifie pas partager leurs passions* leur détresse, leurs buts souvent infâmes, leurs sentiments et leurs actions ; cela signifie les doter d’une finie cou. voile et éveiller en eux l’aspiration vers un but différent vers un but populaire « . Tout en formulant ailleurs le problème qui demeurerait pour la révolution de ces marginaux qui n’admettront pas forcément les valeurs de l’anarchie.

Dans le système actuel, l’anarchiste – en dépit de ses répulsions sera toujours plus près du bandit que du gendarme. Il ne peut oublier que la foule piétinait pour voir exécuter Ravachol, Callemin, Soudy et Monier. Il ne peut oublier qu’Emile Buisson a dit, le 28 février 1956, avant d’être guillotiné, à ceux qui l’entouraient : »Alors, la société est contente de vous ? »

BIBLIOGRAPHIE

– Erwan BERGOT : Mandrin ou la Fausse Légende – 1972

– Numéro spécial du CRAPOUILLOT de Janvier 1938 : « l’Anarchie ». par Victor Serge, Alexandre Croix et Jean Bernier.

– Jean MAITRON : Ravachol et les anarchistes – Collection « Archives » Julliard – 1964.

– Bernard THOMAS : Jacob – Edit. Tchou 1970. La Bande à Bonnot – Tchou 1968.

– J.B. Buisson . M. Frot : Le Dernier Mandrin – Grasset 1977.

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