Les traîne-misère


Le retour des Communards en France ne pouvait que coïncider avec une reprise du mouvement social. Les Traîne-misère avait pourtant été écrits en exil à Londres par l’auteur du fameux Temps des Cerises. Quelques années plus tard, en 1883, Jean-Baptiste Clément demande à son ami Marcel Legay (1851-1915) de mettre en musique ce texte devenu alors d’une brûlante actualité.

La crise économique, issue notamment du krach de la banque lyonnaise l’Union Générale, entraîne de faillites et chômage dans tout le pays. Clément écrit alors de nombreuses chansons sociales où sentiment d’indignation et appel à la révolte sont de plus en plus exacerbés. La confrontation entre La bande à Riquiqui et l’immense armée de réserve industrielle que constituent les cohortes de Traîne-misère, exploitées, spoliées et privées du droit naturel à l’existence ne peut aboutir qu’au Grand Soir tant espéré.

Le 09 mars 1883, Louise Michel, accompagnée d’Émile Pouget et brandissant le drapeau noir, prend part à une manifestation de sans-travail qui dégénère rapidement en pillage de boulangeries et en affrontement avec les forces de l’ordre bourgeois. La feuille diffusant Les Traîne-misère présente le texte en établissant une longue dédicace à « à ceux à qui ont dispute le pain, l’air, la vie … ».

Mais les rêves collectifs de chambardement deviennent vite chimère. Certains anarchistes mettent en pratiquent les principes édictés au congrès de Londres de 1881 et, pour remuer la masse inerte des « gens à pâles mines » et autres « traîne-guêtres », se lancent dans la propagande par le fait puis dans l’illégalisme.

Alexandre Jacob, honnête cambrioleur de son état, affirme ainsi refuser, lors de son procès à Amiens en 1905, l’idée même du travail salarié ou, pire encore, celle de la mendicité : « le droit de vive ne se mendie pas, il se prend ». Travaux forcés à perpétuité.

En 2004, L’Insomniaque inclut la chanson de Jean-Baptiste Clément dans le cd accompagnant la réédition des Écrits. Mais, là où Marc Ogeret présentait dans ses Chansons Contre (Vogue, 1968) une orchestration des plus classiques et conventionnelles mise en valeur par sa seule voix grave et chaude, celle proposée par le Docteur Schultz, chanteur des Parabellum, et sa Klinik dynamise par son énergique punk-rock un texte où souffle le vent de la colère sociale.

Les Traîne-misère

Les traîne-misère

Paroles : Jean-Baptiste Clément (1873)

Musique : Marcel legay (1883)

Les gens qui traînent la misère
Sont doux comme de vrais agneaux ;
Ils sont parqués sur cette terre
Et menés comme des troupeaux.
Et tout ça souffre et tout ça danse
Pour se donner de l’espérance !
Pour se donner de l’espérance !

Pourtant les gens à pâle mine
Ont bon courage et bonnes dents,
Grand appétit, grande poitrine,
Mais rien à se mettre dedans.
Et tout ça jeûne et tout ça danse
Pour se donner de l’abstinence !
Pour se donner de l’abstinence !

Pourtant ces pauvres traîne-guêtres
Sont nombreux comme les fourmis ;
Ils pourraient bien être les maîtres,
Et ce sont eux les plus soumis.
Et tout ça trime, et tout ça danse
Pour s’engourdir dans l’indolence !

Ils n’ont même pas une pierre,
Pas un centime à protéger !
Ils n’ont pour eux que leur misère
Et leurs deux yeux pour en pleurer.
Et tout ça court et tout ça danse
Pour un beau jour sauver la France !

Du grand matin à la nuit noire
Ça travaille des quarante ans ;
A l’hôpital finit l’histoire
Et c’est au tour de leurs enfants.
Et tout ça chante et tout ça danse
En attendant la providence !

En avant deux ! O vous qu’on nomme
Chair à canon et sac à vin
Va-nu-pieds et bête de somme,
Traîne-misère et meurt de faim
En avant deux et que tout danse
Pour équilibrer la balance !

Imprimé 1883 : Les Traîne-misère

Dédié à ceux à qui l’on dispute le pain, l’air, la vie … tout enfin ce dont ont besoin des êtres humains et ce à quoi ils ont droit. Dédié à ceux qu’on exploite, qu’on affame, qu’on emprisonne, qu’on mitraille, qu’on garrotte, qu’on jette en prison et dans les bagnes quand ils revendiquent leur droit à l’air. Dédié à ceux qui après quarante et cinquante ans de travail arrivent fourbus, désespérés et vrillés de douleurs à n’avoir même pas un morceau de pain sur la planche pour récupérer, ne fût-ce même que quelques jours.

Dédié à ceux qui travaillent comme des bêtes de somme et qui ne vivent même pas aussi bien ! … dédié à ceux qui piochent comme des sourds dans les sombres profondeurs de la terre avec la perspective, en s’y rendant, d’y être ensevelis, ou, s’ils en sortent, de ne pas avoir à manger tout leur saoul…

Dédié à tous ceux dont la résignation, l’intelligence, le courage, le travail entretiennent une poignée de parasites !…

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