ATTENTAT (Encyclopédie Anarchiste, S. Faure)


Pauwels explosé à l\'église de la Madeleine 15 mars 1894n. m. (du latin attentare : essayer contre)

« Attaque violente dirigée contre l’ordre politique ou social, le souverain, sa famille, les personnes et les propriétés. » Telle est la définition que donnent du mot « Attentat » presque tous les dictionnaires et, notamment « le grand Larousse ».

Avant la Révolution de 1789, il n’y eut pas de peine jugée trop sévère, de supplice trop horrible pour punir ces attentats, que la législation qualifiait de crimes de lèse-Majesté, parce qu’ils rentraient, au premier chef, dans la classe de ceux qui offensent la Majesté souveraine.

Pour comprendre la gravité des attentats dirigés, alors, contre la personne des Rois, Dictateurs, Empereurs, Souverains, et chefs d’État de tous rangs, il convient de se rappeler que la personne de ceux-ci était sacrée, que leur Puissance empruntait à Dieu lui­ même – dont ils étaient sur terre les représentants et fondés de pouvoirs – un caractère auguste et que, désobéir au Monarque, se révolter contre lui et, à plus forte raison, attenter à ses jours, c’était s’attaquer à Dieu lui même et commettre un acte sacrilège. En France, les ordonnances ne précisèrent pas les peines à infliger aux personnes convaincues d’attentats de ce genre ; les juges devaient spécifier avec détail le supplice du coupable, supplice toujours atroce, dans lequel, pour rendre le châtiment plus terrible et plus exemplaire, on accumulait les tortures les plus horribles. Toute considération d’humanité devait céder devant la raison d’État ; on sait quelle fut la mort de Châtel, de Ravaillac et de Damiens. La Révolution fit justice de cette législation barbare, et le Code pénal de 1791, précurseur de celui de 1810, édicta la peine de mort, sans aggravation de tortures spéciales. La loi du 28 avril 1832 créa une théorie nouvelle. Elle décida que l’attentat, pour lequel la peine de mort était maintenue, serait constitué seulement par l’exécution ou la tentative d’exécution et plaça le complot dans une catégorie distincte punie de peines moins sévères. L’attentat – ou le complot – dont le but est de détruire ou de changer la forme du Gouvernement, ou d’exciter les citoyens à s’armer les uns contre les autres, est puni de la déportation dans une enceinte fortifiée.

On voit que toutes ces mesures législatives ne visent, en matière d’attentat, que les personnes s’insurgeant ou tentant de s’insurger, à main armée, contre l’ordre de choses établi, contre le régime social ou contre les personnes représentant celui-ci. Toute la législation tendant à châtier les attentats n’est, donc, que pour protéger les Gouvernements contre les attaques violentes auxquelles sont exposés leurs personnes et leurs privilèges. Cette constatation vient à l’appui de ce que nous ne cessons d’affirmer ici : à savoir que la Loi, faite par les dirigeants et pour eux, n’a rien de commun avec la Justice et que, loin d’être l’expression codifiée de ce qui est équitable, elle en est la négation la plus impudente qu’on puisse imaginer.

Donnant donc, maintenant, au mot « Attentat » sa signification exacte, large, humaine, je le définis : « toute atteinte portée à la liberté, au bien-être, à la vie, au bonheur désirable et possible d’un ou plusieurs individus. » Cette définition est incontestablement supérieure à la définition pour ainsi dire « classique » du Larousse. Elle possède sur celle-ci l’immense avantage d’embrasser tous les actes qui constituent un attentat, quel qu’en soit l’auteur et quelle qu’en soit la victime. Elle ne limite pas l’attentat aux seuls actes commis par les non possédants contre les possédants, par les gouvernés contre les gouvernants : elle étend l’attentat – ainsi qu’il est équitable – aux actes commis par les riches contre les pauvres et par les gouvernants contre les gouvernés.

Pour ceux qui s’inclinent systématiquement devant l’enrichissement graduel de quelques familles opulentes, sans s’émouvoir de l’appauvrissement correspondant des masses populaires et qui, considérant la propriété comme un principe intangible et fatal, en acceptent toutes les conséquences d’un cœur léger et d’une conscience sereine (périssent des millions d’hommes, plutôt qu’un principe!) il est évident que « l’attentat » ne peut être que l’attaque violente dirigée par les sans le sou contre les détenteurs de la fortune. Pour les personnes qui élèvent l’Autorité à la hauteur d’un principe sacro saint et d’une institution inattaquable et qui estiment que, quels que soient les abus et les crimes perpétrés par ceux qui exercent le pouvoir, les victimes de ces abus et de ces crimes ne doivent demander protection, justice et réparation que dans les formes et conditions prescrites par la Loi et la Constitution, il est certain que « l’attentat » ne peut être que l’attaque violente dirigée par les opprimés contre les oppresseurs. Et nous comprenons fort bien que la Loi – la Loi faite par et pour les riches et gouvernants contre les gouvernés et les pauvres – ne prévoie, au chapitre des complots et attentats, que les projets et actes ayant pour auteurs les victimes du Capital et de l’État et visant les profiteurs de l’État et du Capital.

Mais, les choses ne nous apparaissent pas sous cet aspect unilatéral, à nous qui ne tenons pour intangibles et sacrés ni la Loi ni les prophètes et qui, tout au contraire, avons conscience que la richesse scandaleuse et scandaleusement acquise d’une infime minorité est une atteinte intolérable au bien-être du plus grand nombre et que le Pouvoir – d’où qu’il vienne – dont une poignée d’usurpateurs détient tous les avantages, est une atteinte insupportable à la liberté de l’immense multitude.

C’est pourquoi, faisant application de la définition que nous avons donnée du mot « Attentat » : « toute atteinte portée à la liberté, au bien-être, à la vie, au bonheur désirable et possible, d’un ou plusieurs individus » , nous disons que l’histoire des civilisations et des régimes basés sur la Propriété, le Gouvernement, la Loi écrite et la Morale officielle n’a été qu’un attentat permanent dirigé par les Gouvernants et les Riches, étroitement et indissolublement complices, contre la liberté, le bien-être, la vie et le bonheur désirable et possible des classes déshéritées.

Énumérer tous les crimes qui rentrent dans cette catégorie et que désigne cette définition, ce serait dresser le tableau de toutes les grandes iniquités qui constituent l’Histoire, depuis les âges les plus reculés. Ce serait établir la table funèbre des opprobres dont le récit et l’enchaînement sont comme le canevas sur lequel se sont inscrits, au cours des siècles, tous les faits et gestes de l’Humanité.

Ce serait surtout indiquer toutes les atteintes portées par les tyrans, monarques, polyarques et classes dirigeantes contre les principes éternels et les droits imprescriptibles : la liberté, l’égalité et la fraternité humaines.

J’énumère, sans développer : Attentat contre la Pensée, la multitude des légendes enfantines, des croyances absurdes, des Crédos ineptes que, par tous les moyens en leur pouvoir, les Religions et les Clergés à leur dévotion imposent, à la crédulité, à l’ignorance et à la peur instinctive des foules maintenues systématiquement dans l’erreur !

Attentat contre le Bien-Être désirable et possible, le paupérisme étendant son chancre rongeur sur l’immense majorité des humains, afin que puisse vivre, dans la fainéantise, dans le luxe et dans l’orgie, une minorité d’enrichis!

Attentat contre la Liberté, l’Autorité gouvernementale confisquant à son profit toutes les sources de vie : initiatives, découvertes, progrès scientifiques, développements artistiques, organisation du travail, énergie créatrice des masses asservies.

Attentat contre le Droit humain et la véritable Justice, la Loi écrite tendant à légitimer et à revêtir d’un caractère respectable les scandales, les concussions, les forfaitures, les vols et les abus de toutes sortes dont possédants et gouvernants sont les auteurs et les bénéficiaires.

Attentat contre la Vie humaine les massacres en masse exécutés, au nom de « l’Ordre », par la police, la gendarmerie et l’armée, en cas de grève et d’insurrection et les horribles boucheries qui, au nom de la Patrie, précipitent les uns contre les autres des millions d’hommes qui ne se connaissent point, qui n’ont aucune raison plausible de se haïr et qui, jamais, ne savent pour quels motifs et dans quel but ils s’entretuent sauvagement, sur le commandement qui leur en est fait.

Effarante et monstrueuse serait la statistique qu’on établirait – et que, au cours de cet ouvrage nous établirons cent fois – des attentats abominables dont la responsabilité incombe, sans contestation possible, à la Religion, à la Propriété, à l’État, à la Guerre. C’est par centaines et centaines de millions que se chiffrent les victimes de ces odieux attentats. C’est un océan qui submergerait la Terre, que formeraient, s’ils étaient réunis, le sang et les larmes qu’ils ont fait couler.

Quand on est pénétré de l’inébranlable conviction que, sous ses formes multiples, l’exercice de l’Autorité politique, économique, intellectuelle et morale constitue un « attentat permanent contre la liberté, le bien-être, la vie, le bonheur désirable et possible des individus et des peuples », on comprend l’affirmation d’Élisée Reclus proclamant que : « aussi longtemps que la Société sera basée sur l’Autorité, les Anarchistes resteront en état perpét