Marius et Josette


Marius Jacob dans son jardin A 74 ans, Alexandre Jacob se découvre une passion amoureuse pour Josette, jeune femme de 26 ans. Mais ce n’est que lors d’une troisième visite du couple Passas, en septembre 1953, qu’il avoue le sentiment qui l’anime depuis un an. Robert Passas, parfaitement au courant de cette relation, ne connaît pas la jalousie pour autant et laisse sa femme correspondre pendant un an avec son ami. Il sait aussi que cet amour maintient le vieil anarchiste en vie. Car, de plus en plus ce dernier évoque le suicide dans ses nombreuses lettres. De septembre 1953 à juillet 1954, ce sont plus de 150 missives que Josette reçoit de Bois Saint Denis. Certaines font plus de six pages. Si nous pouvons entrevoir le quotidien du vieil homme, ses souvenirs et ses pensées, cette intense relation épistolaire met aussi et surtout en avant un amour presqu’adolescent. Beau et touchant. Extraits.

 

Josette PassasSans date, mercredi, 1h15

L’insomnie m’a repris. (…) Pas fatigué bien que je n’aie pas dormi de la nuit et pas de sieste. Je n’en reviens pas alors que veux-tu que je fasse. Lire, pas question. Je gamberge et je fouille un souvenir gîté dans mon inconscient depuis des années. J’ai fini par émerger le sujet. Du premier jour où tu m’es apparue, je me suis dit : « j’ai déjà vu cette physionomie ». Mais oui, c’est sur une ganache que j’avais empruntée jadis à la Comtesse de (Melun) dans l’un de ses châteaux. C’était le portrait de la Comtesse de Castiglione. Elle fut la maîtresse de Napoléon III, de Morny, d’Alexandre Dumas fils et de certains autres. Rien que du gratin. La figure était jeune (de 20 à 25 ans) et offre une grande ressemblance avec Josette. (…) Tu vois petite nature à quoi sert l’insomnie.

 

Sans date, le 16 au soir

Autre chose mais avec des fleurs. Quand tu m’as adressé ta dernière lettre du Maroc – celle que tu as récupérée – je me suis dit ce type là ce n’est pas du tout venant. Voici pourquoi je faisais un parallèle avec un papier paru dans le Telegraph de Georgetown (Guyane anglaise), papier que j’avais écrit et que Deleuze, un libéré, fit imprimer. Schématiquement, en voici le sujet : Napoléon au pont d’Arcole, c’est presque zéro. Le bruit du tambour, l’odeur de la poudre, l’engouement de la bagarre en faisaient une ambiance capable d’entraîner le premier couillon venu. Napoléon au sacre, c’est un peu mieux. Prendre lui-même la tiare des mains du pape et se la poser sur le crâne, c’était dire : « Je t’emmerde ». Il est vrai que le pape, avec le Concordat, eut sa revanche. Napoléon, en faisant assassiner le duc d’Orléans, c’est plus fort encore. Il arnaque toute l’Europe mais il avait cinq cent mille soldats à sa dévotion et, plus fort que tout cela, mais comme courage strictement moral, fut le cas d’une femme de surveillant qui eu des relations avec son garçon de famille, un forçat. Cette femme lui avait écrit quelques lettres qu’il conservât dans son sac. Ayant quitté son emploi, il passa au service du (courtage). A l’arrivée d’un courrier, Les Antilles, l’économe du bord fit cadeau aux canotiers d’un grand plat de langoustines. Sur 16 canotiers, il y eut 14 décès par intoxication. C’est pourquoi on fouilla le sac du défunt et on y trouva ses lettres. Grand émoi chez la gent surveillante. Le commandant fit appeler la petite femme et, croyant la troubler, lui montra les lettres. Imperturbable, elle répondit avec tant de cynisme que le commandant en fut suffoqué. Elle fut expédiée en France avec ses deux enfants, sans courber le front, crânement.

Tout récemment, à Orléans, il y eut un procès où l’amante de la victime eut une attitude superbe. Mais le bouquet du cas fut celui du mari de l’amante qui, en fin d’audience, prit le bras de sa femme et tous deux, sans forfanterie, quittèrent la salle sous la réprobation de presque tout le pays. Ca, c’est du courage moral ! Alors, lorsque Josette m’écrit « J’en suis heureuse » et Robert aussi, force m’est de dire chapeau !

 

Sans date

J’aime

Le reflet de ton âme

Le rire de ta bouche

La musique de ta voix

L’éclat amoureux de tes yeux

La puérilité de tes gestes

La franchise de tes pensées

La beauté de ton cœur

J’aurais aimé pouvoir

            M’abreuver de baisers à tes lèvres

            Assouvir mon désir de volupté

            Jusqu’à satiété

Puis, las, tous deux en extase

Nous nous reposerons enlacés

Hélas ! songes, mensonges

Mais quels délicieux mensonges

 

Jacob dans sa maison de Bois Saint DenisVendredi 16 octobre 1953

Je suis tout ragaillardi. Faut-il peu de chose pour transfigurer un être ? Je vous embrasse tous deux mais Josette avec amour comme je l’ai embrassé le jour où je l’ai vu pour la dernière fois.

 

Jeudi 29 octobre 1953

Vous êtes entré dans ma vie à jamais pour n’en plus sortir. Mes dernières pensées, mon dernier regard seront pour vous. Comment en suis-je arriver là moi Qui m’interdit le sentiment ? Comment le savoir ? La vie est faite de tellement de mystères qu’il me paraît malaisé de le définir avec précision. Je suppose qu’au moment de votre première visite, comme il y avait douze ans que je n’avais eu et ai encore (de relation) avec une femme, mes sens me portaient à vous désirer. De votre bord, vous et Robert avez essayez d’aguiller le soir la conversation sur ce sujet. Mais, timide et (plein) de tabous à l’endroit de la compagne d’un ami, j’orientai la conversation sur un sujet moins scabreux. J’étais gêné, gauche, idiot. Je suis ainsi, qu’y puis-je ? Je comprends la pudeur féminine mais je crois serrer la vérité d’assez près. Vous rappelez-vous la première fois que vous m’avez posé des ventouses ? Vous caressiez les mèches de mes cheveux. J’en tremblais de plaisir. De tout cela, j’en étais ravis mais ne le montrais pas.

 

Vendredi 26 mars 1954

Si je voulais aller avec les Denizeau à Blois, ce n’était pas pour me distraire. J’ai quelque chose en tête. Si je réussis, je prends le bateau et je serai à Oran. (…) Et quand je gamberge, c’est rare que l’exécution ne suive pas. En tout cas, je ferai de mon mieux.

 

Dimanche 4 avril 1954

C’est pour les obliger que j’ai prolongé mon séjour. En réalité, je n’aurais jamais du quitté Reuilly. (…) Je ne suis plus homme, plus libre. Je le remercie cependant de leur hospitalité mais je les considère tous deux comme des (salopards) d’avoir violé le secret de ma correspondance. D’ailleurs ce n’est pas, ce ne doit pas être la première lettre (celle d’Orléans) qu’elle a décachetée.

NB : Ici Jacob fait le bilan de son séjour chez les Denizeau (Guy et Armandine) à Lussault sur Loire durant l’hiver 1953-54. Guy Denizeau a toujours prétendu que Jacob s’ennuyait chez lui et, pour cette raison, avait préféré rentrer sur Bois Saint Denis.

 

Vendredi 16 (avril) 1954

Je m’attends dimanche ou mardi à recevoir la visite des Briselance. J’ai su que lui avait eu la douleur de perdre sa vieille mère qui habitait Châtillon (Coligny) dans le Loiret. Lui et (Brichet) sont à Mesnilmontant. Et dimanche, je m’attends aussi à la visite d’André, en vitesse, de passage pour Paris. Sans oublier celle des Denizeau qui ne voudront pas rester sur un malentendu. Pour eux, c’est un malentendu. Pas pour moi mais je serai conciliant.

 

Jeudi 6 mai 1954

Je crois que tu n’arrives pas à me déchiffrer. Ce qui n’a rien de surprenant tant j’écris mal, illisible.

 

Mardi 14 mai 1954

C’est très bien si tu n’as pas à cacher ton séjour dans le Berry. La vérité – sauf avec un juge d’instruction – est toujours ce qui convient le mieux. (…)

 

Josette Passas à RomansLundi 24 mai 1954

Depuis dix heures, je guette le passage du facteur fébrilement, il arrive enfin et me remet deux lettres. (…) Tu ne réfléchis pas assez mon ange à ce que peut être la vie solitaire d’un homme comme moi. La solitude en soi ne me pèse pas. J’ai l’accoutumance, je m’y plais mieux. Mais cette solitude se complique de mon amour pour toi ma chérie. (…)

 

Vendredi 11 juin 1954

A propos de Didine, je n’ai pas fini ma pensée. Et à quoi j’attribue ce brusque revirement d’attitude ? Mais tout simplement à ce que tu appelle avec raison l’admiration. C’est depuis qu’elles ont lu le bouquin qu’elle et d’autres, pour qui j’étais indifférent. Se sont subitement aperçues que je leur plaisais. Il y a plus de trois ans, elle me disait : « mais venez chez nous, vous serez absolument libre de vos mouvements ». Je ne pensais pas du tout à ce qu’elle désirait. Puis, ils ont changé de domicile. L’envie de revoir les marchés, j’ai consenti à aller à Lussault. Je le regrette. Si j’étais resté à la crèche, tout cela ne serait pas arrivé.

 

Lundi 23 août 1954

Je me raidis et pense à ma décision qui est inébranlable. J’attends les précisions pour m’y résoudre. Samedi, je donnerai un petit banquet aux gosses et, le soir, vers minuit, je m’endormirai du sommeil du juste en pensant à toi

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