Oui, mais c’est un gentleman


La chanson, interprétée par Jacques Dutronc en 1973, sert de générique à la deuxième saison de la série TV Arsène Lupin ; elle est un évident succès. Composée par Jean-Pierre Bourtayre sur un texte d’Yves Dessca et Alain Boublil, elle sort en 45 tours deux ans plus tard. On ne compte plus les émissions radios, les documentaires tv, les podcasts l’utilisant en fond sonore pour illustrer un propos amalgamant le héros littéraire de Maurice Leblanc à l’honnête cambrioleur Jacob. Le 13 février 2026, Maria Canel Ferreiro s’est essayé, sans filet et pendant quatorze longues minutes, à cet exercice de haute voltige sur Jukebox. Le podcast, que l’on peut aussi ouïr sur Deezer, Spotify, Castro, Amazon Music, YouTube et d’autres plate-formes encore, fait bavarder la musique…et les chansons. Sans filet et sans source, dame Maria s’est plantée en beauté nous offrant un drolatique festival de lupinose et de méconnaissance anarchiste.

La présentation de l’émission annonçait la couleur : « En 1905, Maurice Leblanc assiste au procès de Marius Jacob à Amiens lequel lui inspire probablement ce personnage du Gentleman-cambrioleur… mais qui est Marius Jacob ? JUKEBOX vous dresse son portrait dans son 42ème épisode. » Nous avons demandé à l’intéressée, assistante belge au Conseil de l’Europe à Strasbourg, d’où elle tirait cette information prouvant la filiation avec Alexandre Jacob dont elle change le prénom d’une manière classique en Marius puis, plus désopilante, en Maurice (à 3mn19 et 4mn40) ? Maurice Jacob, Marius Lupin et Alexandre Leblanc donc. La réponse, quelque peu courroucée, de la dame tombe le 14 février sur sa chaîne Youtube : « En effet, je trouve que c’est très facile de dire n’importe quoi. Et vous…quelles sont vos sources…en avez-vous ? ça change quoi au fond qu’il y soit allé ou non à ce procès… lequel a eu une énorme couverture dans les journaux de l’époque tout comme les nombreux vols organisés par les « travailleurs de la nuit » ont eu un énorme retentissement. Si c’est tous ce que vous avez entendu en écoutant cet épisode vous n’avez rien écouté du tout. »
Hélas pour la podcasteuse, nous avons écouté. Nous avons bien ri aussi avec ce festival de lupinose :

  • À 1mn33 et à 9mn34 : Maurice Leblanc est au procès d’Amiens, « lequel lui inspire probablement le personnage d’Arsène Lupin »

L’écrivain normand, installé à Paris, travaille certes pour Gil Blas qui couvre l’évènement. Mais les articles de la chronique judiciaire ne sont pas signés et Maurice Leblanc s’occupe de la chronique littéraire quand il n’arpente pas les salons feutrés de la capitale.

  • À 2mn le nom du gentleman cambrioleur est dû au nom de la maison que l’écrivain possède à Étretat, le Clos Lupin !

Comment dire… Maria n’aime pas trop la chronologie. Le Clos Lupin est loué à partir de 1915 puis acheté en 1918, soit 13 ans après la publication des premières aventures de son héros dans les colonnes de Je sais tout. Leblanc change à l’occasion le nom de la demeure « Le Sphinx » en « Clos Lupin ».

  • À 2mn38 nous avons failli nous étrangler en apprenant que le courant libertaire se décomposait en deux branches : les légalistes « recherchent le pouvoir par les élections » tandis que les illégalistes pratiquent le vol, ce qui peut permettre à 3mn13 de les comparer à des « Robins des Bois des temps modernes ».

Préfixe privatif AN suivi de ARKHÊ signifiant pouvoir … l’anarchie organise donc une société sans pouvoir. Une broutille certainement

  • À 3mn25 Joseph Jacob, père de Mauric.. de Mariu… d’Alexandre en fait, aurait fui l’Alsace devenue allemande en 1871.

C’est vrai les Jacob sont originaires d’Alsace, de Bergheim plus précisément, mais Joseph Jacob est né le 11 septembre 1856 à Avignon, soit 24 ans avant la guerre franco-prussienne.

  • À 4mn15 un léger tremblement nous assaille en apprenant que l’attentat de Sarajevo, orchestré le 28 juin 1914 par l’étudiant nationaliste serbe Princip, serait un acte de propagande par le fait !
  • À 4mn59 « Marius Jacob va alors choisir un illégalisme pacifiste »

Bon certes, Jacob réprouve la violence ou plutôt cherche à l’éviter. Mais l’illégalisme pacifiste est en soi un oxymore et il convient ici de rappeler à la podcasteuse quelques châteaux et demeures incendiés, des coups de feu et un pandore, l’agent Pruvost, passé de vie à trépas, un autre lardé de coup de couteau, le brigadier Anquier, à Pont-Rémy le 22 avril 1903. Faut-il aussi se remémorer le propos de René Belbenoit dans Dry Guillotin affirmant que Jacob est l’introducteur du browning en France ?

  • À 5mn12 Jacob et deux complices, déguisés en policiers, pillent le Mont de Piété de Marseille. Le butin est estimé à plus de 400000 francs. Le commissionnaire est confié aux policiers.

Au mieux c’est entre 7 et 8000 francs en 1899, ce qui équivaut tout de même à environ 3.557.143,74 Euros. Mais Jacob, trop jeune, n’est pas déguisé en commissaire et il est accompagné de trois complices et non de deux : Roques, Maurel et son père ! C’est Arthur Roques qui joue le rôle du commissaire Pons et, d’après Alain Sergent en 1950, c’est au Palais de Justice de Marseille que le sieur Gil, commissionnaire du Mont de piété est déposé avant de fuir sur l’Espagne pour Roques et Jacob fils.

  • À 6mn24 Jacob ouvre une quincaillerie à Montpellier et profite de son commerce pour cambrioler les coffres-forts de ses clients !

Si l’on en croit à la lettre que Jacob écrit à sa mère depuis Saint-Martin-de-Ré, la dite quincaillerie se trouverait plutôt à Toulouse et et serait en fait une cordonnerie tenue par le compagnon Narcisse.

  • À 7mn10, le produit des cambriolages des Travailleurs de la nuit est envoiyé à Paris par colis postal !

On se demande même si Jacob, Ferrand, Pélissard et les autres exigeaient un reçu pour preuve de transport ?

  • À 8mn09 le coup du parapluie, sans mention du bijoutier Bourdin de la rue Quincampoix à Paris, est érigé comme une pratique systémique !
  • À 8mn34 Jacob laisse un mot d’excuse et rembourse avec un billet les dégâts causés dans la demeure de Pierre Loti

Maria a donc dû lire la bio de Jacob par Bernard Thomas qui affirmait à Jean-François Amary en 1998 que son livre avait le sérieux d’une thèse universitaire sans en avoir l’ennui et que quand il rencontrait un vide de source, il le comblait ! Pour l’écrivain, aucune source ne vient étayer cette romanesque version.

  • À 11mn20 Jacob qui a échappé à la Guillotine « parce qu’il n’avait tué personne » est envoyé au bagne de Cayenne

Classique, les vedettes de cours d’assises et les anarchistes sont placés aux îles du Salut dont on ne s’évade pas à cause des requins et des forts courants… sauf quand on s’appelle Henri Charrière et que l’on invente presque tout.

  • À 12mn Jacob aurait tenté dix-neuf fois d’embrasser la Belle.

Certes le matricule 34777 est surveillé parce que l’AP craint qu’il ne s’échappe mais son dossier aux ANOM d’Aix-en-Provence et le courrier qu’il adresse à sa mère révèlent qu’il cherche nettement moins de fois à s’évader.

  • À 12mn17 Jacob est libéré en 1925

La peine de Jacob est commuée en 5 ans de réclusion en métropole en 1925 puis en 2 ans. IL sort libre de la centrale de Fresnes le 31 décembre 1927.

  • À 12mn50 Jacob se suicide et laisse une lettre d’adieu à ses amis dans laquelle il s’excuse du linge pas repassé parce qu’il a « la flemme »

« J’ai la cosse » est l’expression exacte.

  • À 13mn55, ayant à payer l’impôt sur la possession de chien, Jacob aurait réclamé une carte d’électeur pour le sien, le cocker Négro.

Fort heureusement, l’émission radiophonique dure moins d’un quart d’heure et nous aurions tout aussi bien pu relever une bande son utilisant, outre la chanson de Dutronc, le documentaire tv d’Olivier Durie ou celui de Thomas Turner et Laurent Termignon. Elle a au moins le mérite de nous avoir fait sourire mais elle s’inscrit dans l’historiographie de Mauric… de Mariu… d’Alexandre Jacob en recomposant l’image de l’illégaliste anarchiste dans un sens romantique et romanesque. Maria aurait tout de même pu rappeler qu’à Spa le cambrioleur a travaillé le château de la reine des Belges Marie-Henriette. C’est après tout peu de choses mais, hélas, cela remet en cause tout le travail d’historien qui se pratique, faut-il le rappeler à la podcasteuse, à partir de sources.

Attention ça pique les oreilles !

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