Entrez dans la lupinose !

Laurànt Deutsch n’est pas un inconnu. Loin de là. Comédien reconverti dans la science historique, nous savons l’influence néfaste de ce promoteur royaliste du roman national depuis la sortie chez Inculte Éditions en 2013 du retentissant ouvrage de William Blanc, Aurore Chery et Christophe Naudin : Les historiens de garde. Nourri au yaourt à boire (pub Yop en 1997) et par les travaux de Patrick Buisson, collaborateur de Stéphane Bern, porté par le succès éditorial de son Métronome en 2009, le quinquagénaire à la voix de crécelle parisienne fait le bonheur des auditeurs de RTL depuis 2021 avec Entrez dans l’histoire. Le mercredi 10 décembre 2025, il a chopé la lupinose.
L’émission d’une demi-heure est diffusée depuis la rentrée de septembre 2024 juste avant les Grosses Têtes de 15h à 15h30 et elle cartonne. Ouest France nous apprend le 19 août de cette année qu’elle intègre le « top 30 des audiences Médiamétrie, atteignant jusqu’à un million d’écoute journalière ». Le principe est simple, nous dit le site internet de la station de radio privée et généraliste pour présenter un concept au demeurant fort peu original, mais qui avait précédemment fait le succès de personnalités comme Alain Decaux ou André Castelot : « Chaque jour, Lorànt Deutsch vous propose d’embarquer sur les traces des plus grandes figures de l’histoire et de revivre les grands évènements et les grandes épopées qui ont façonné le monde. » Laszlo Matekovics, de son vrai nom, va donc nous raconter l’extraordinaire épopée de Marius Jacob.

Le festival dure une bonne vingtaine de minutes et commence, 30 secondes après le début, par asséner une incontestable vérité pour expliquer l’énorme succès littéraire du héros de Maurice Leblanc : « Mais les imaginations les plus vives viennent souvent de sources bien réelles ». Un historien qui s’appuie sur des sources ? Que nenni, Maurice Leblanc a forcément lu la presse qui a couvert le procès d’Amiens ! Mieux encore. Nous apprenons à 17mn 12s que, le 22 mars 1905, une fois prononcé le verdict envoyant Jacob et les Travailleurs de la Nuit au bagne, un homme, « journaliste et romancier remarqué mais encore sans véritable sujet », se lève et quitte la salle d’audience du palais de justice d’Amiens. Maurice Leblanc peut ainsi reprendre à sa guise les hauts faits du cambrioleur anarchiste dont Laurànt Deutsch nous a narré la geste sur un fonds musical haletant et censé tenir l’auditeur en haleine.
Le générique des séries Lupin avec Georges Descrières et Omar Sy accompagne évidemment le propos du prétendu historien mais nous pouvons aussi entendre le groupe I Am pour évoquer la jeunesse marseillaise du jeune voleur, L’homme pressé du groupe de rock bordelais Noir Désir ou encore L’Internationale noire chantée part les Quatre Barbus. Deutsch sait-il que cette version a été éditée en 1969 par la Serp, maison de disque créée par Jean-Marie Le Pen six ans plus tôt ? C’est le plus grand des voleurs. Oui mais c’est un gentleman…

L’animateur s’appuie fort probablement sur les biographies de Bernard Thomas pour appuyer son propos. Nous retrouvons en effet certaines des erreurs commises par le romancier en 1970 puis en 1998. À 6mn 38s Marius « a vu le monde et il n’est pas beau ». Rappelons que la phrase est apocryphe et qu’aucun organe de presse ayant couvert le procès d’Amiens ou celui d’Orléans ne la mentionne. À 11mn 35s, Attila cambriole à Rochefort chez l’enseigne de marine Julien Viaud mais l’anarchiste au grand cœur s’aperçoit qu’il s’agit de … Pierre Loti ! Là encore, rappelons qu’aucune source ne vient étayer ce que le journaliste au Canard Enchaîné inventait en 1970 : un billet et 10 francs laissés chez l’écrivain pour s’excuser des dégâts commis.
Car le voleur a un grand cœur et Laurent Deutsch a raison de rappeler à 9mn 25s que « en filigrane on retrouve toujours les convictions politiques de Marius. » et qu’il redistribue le produit de ses vols à la cause et aux camarades dans le besoin. Mais il se prend les pieds dans le tapis de l’amalgame à 10 mn en balançant les hashtags RobinDesBois et ManonDuFaouët « pour ceux qui connaissent ». Pour les non-initiés aussi, c’est Marion et pas Manon. 40 secondes plus tard, Marius Jacob est comparé à Cartouche.
Rappelons encore à l’historien amateur que le premier prénom de Jacob c’est Alexandre. Marius est utilisé dans les lettres codées qu’il envoie à sa mère Marie quand il est aux îles du Salut ou encore quand il se fait marchand forain vers 1931 parce que ce prénom revient moins cher à faire graver sur le barnum que celui d’Alexandre !
C’est vrai que Marius a une consonance provençale et que l’accent du Midi rajoute à l’imaginaire du gentleman cambrioleur normand ! Le voleur anarchiste a du panache, de la gouaille, la faconde méridionale. Le comédien féru d’histoire ne manque pas de mentionner ses nombreux traits d’humour lors de son procès. La fin de vie reste paisible à Reuilly mais, toujours empreint de cette inénarrable ironie, l’ancien bagnard revenu de l’enfer guyanais, demande à 18mn et 30s une carte d’électeur pour son vieux et fidèle chien avant de se suicider. Là encore c’est affirmé sans source car, des sources il n’y en a pas, hormis l’anecdote narrée dans la biographie de Bernard Thomas qui affirmait en 1998 « combler les vides » quand il y en avait. La lecture d’un extrait de la lettre à Guy Deniseau et Louis Briselance finit alors de convaincre l’auditeur que cet homme incroyable « a clairement inspiré le personnage d’Arsène Lupin » (1mn 32s).

Comme tout feu d’artifice, ce festival de lupinose a une apothéose et Laurànt Deutsch a frappé très fort. Bouquet final à 17mn 31s. Le procès d’Amiens est terminé et trois mois plus tard Maurice Leblanc publie les premières aventures d’Arsène Lupin dans le magazine Je suis partout ! L’hebdomadaire d’Arthème Fayard sort en fait son premier numéro le 29 novembre 1930 ! Proche de l’Action Française la feuille devient le principal journal collaborationniste et antisémite sous l’occupation allemande. Laurent Deutsch et son collaborateur – sic – Bruno Calvès ont visiblement confondu avec le numéro 6 de juillet 1905 du journal Je Sais Tout de Pierre Lafitte. Sont-ils admiratifs de Robert Brasillach et de Charles Maurras ? Toujours est-il que, le 10 décembre 2025, Laurànt Deutsch, en voulant entrer dans l’histoire, a pris la porte de sortie. Direction la lupinose. Au fond, très à droite.
Tags: Alexandre Jacob, Amiens, Arsène Lupin, Attila, Aurore Chéry, Bernzrd Thomas, Bruno Calvès, cambriolage, cartouche, Christophe Naudin, Deutsch, Jacob, Je Sais Tout, Je Suis Partout, Les historiens de garde, Lorànt Deutsch, Lupin, lupinose, Marion du Faouët, Maurice Leblanc, Métrononome, Pierre Loti, Robin des Bois, RTL, Stéphane Bern, vol, William Blanc
Imprimer cet article
Envoyer par mail
