L’Enfer nîmois du bagne 9

Le Républicain du Gard
Mercredi 29 janvier 1936
L’Enfer du Bagne
(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)
par Paul ROUSSENQ
(SUITE)
L’institution des porte-clés, condamnés auxiliaires au service de l’Administration ne pouvait légalement couvrir ces sévices abominables.
Mais il ne faut pas parler en Guyane de légalité. Le silence était de rigueur aux Incos, de jour et de nuit. Défense de fumer. Ils couchaient aux fers sur la planche, côte à côte. À leurs pieds se trouvaient des boîtes vides de conserves, pour satisfaire à leurs besoins naturels.
On ne leur donnait la soupe du soir qu’une fois accomplie l’opération du ferrage.
Ainsi il advenait qu’au moment du repas quelqu’un éprouvait le besoin d’aller à la selle, la diarrhée sévissant à l’état endémique ; les voisins, dès lors, en prenaient plus avec le nez qu’avec une pelle…
Même étant hospitalisés, les incorrigibles étaient rivés aux fers sur leur couche de souffrance, malgré l’opposition des médecins. C’était le règlement qui le voulait ainsi.
Lorsque l’homme venait à décéder alors seulement on enlevait les fers à un cadavre.
De tels agissements se passent de commentaires. Comme l’a si bien dit Albert Londres, il faudrait à chaque instant employer des superlatifs quand en traite des choses du Bagne.
Aux locaux disciplinaires, il existait des cachots blindés où l’on cuisait littéralement. On pouvait y crier, c’était en vain, aucun appel ne parvenait au dehors, de ces sépulcres.
Il fallait six mois de bonne conduite pour être déclassé des Incorrigibles et retourner dans un pénitencier ordinaire. Mais si l’on savait le jour où l’on rentrait au camp disciplinaire quiconque ne pouvait prévoir celui où on en sortait. Cela pouvait durer des années. Au moment où le déclassement paraissait imminent, alors que les conditions requises allaient être au point, une tuile arrivait, qui remettait tout en jeu. Il fallait attendre six mois de plus et même davantage.
Un régime de terreur pesait, sur ce camp des maudits « le camp des hommes nus ».
Lorsque des autorités supérieures ayant droit de contrôle venaient inspecter régulièrement à des époques déterminées, on savait les traiter princièrement. Le chef de camp et ses subordonnés avaient mille prévenances pour eux. On les gavait de gibier et de champagne. Personne n’osait formuler de réclamation à ces manitous si bien hébergés Les uns pensaient que c’était bien inutile, et les autres redoutaient les immanquables représailles.
Un Procureur Général d’une haute valeur morale, de race noire, venait d’être installé à Cayenne qui devait s’inscrire d’une pierre blanche dans les annales du bagne.
C’était le Procureur Général Léontel. Ses premiers actes témoignèrent de son caractère. Durant les mois précédents, le camp de Charvein avait été le théâtre d’assassinats légaux, de mutilations, d’abus de pouvoir scandaleux. Des condamnés, usant de leur droit de réclamation avaient adressé des plaintes par écrit aux autorités supérieures afin de les mettre au courant.
Cependant, ces lettres avaient été certes par le Chef de camp, qui les avait déchirées.
On en retrouva des morceaux.
Dans cet intervalle, un inco vint à quitter le camp de Charvein étant au terme de sa peine des travaux forcés. Un de ses camarades de chaîne lui confia une longue lettre adressée au Procureur Général, et qu’il devait mettre à la poste à Saint-Laurent.
Le service des postes étant indépendant de la Tentiaire, la lettre dûment timbrée sur les lieux devait arriver à destination.
Le messager parvint à dissimuler cette lettre, lors de la fouille rituelle opérée à l’occasion des déclassements, précisément pour éviter toute commission clandestine.

Le Procureur Général reçut effectivement cette lettre, qui détaillait des choses horribles. Sans plus tarder, il embarqua à destination de Saint-Laurent, pour se rendre de là à Charvein au moyen du « pousse » roulant sur rails Decauville qui relie ces deux points. Mais le téléphone avait fonctionné entre Cayenne et Saint-Laurent, la Direction était alertée à toutes fins utiles. Lorsque le Procureur arriva à la capitale administrative il ordonna de le diriger sur Charvein, le Chef de Camp du lieu dit qu’il était informé de cette visite inopinée. Grand branle-bas, préparatifs de réception et le reste. Le pousse véhiculant le visiteur arrive tout l’état-major du camp est là pour lui souhaiter la bienvenue. La lettre qu’avait reçu le Procureur mentionnait que le Chef de Camp avait coutume de dire aux condamnés récalcitrants : « vous pouvez toujours écrire à qui vous voudrez, Gouverneur et Procureur ; avec un canard, je leur bouche le bec ! »
Pas plutôt descendu du pousse, le Procureur Général était accosté par le Chef de Camp qui se tortillait. C’était des : « Monsieur le Procureur Général par ci, Monsieur le Procureur par là ! »
Mais ce magistrat le toisant d’un air sévère lui lança sur un ton péremptoire : « Trêve de plaisanterie ! Conduisez-moi aux locaux disciplinaires et faites rentrer tous les travailleurs sans exception ; je veux interroger tout le monde, il n’y aura pas de canard pour me boucher le bec ! »
Stupéfaction du Chef de Camp et de son entourage, qui durent s’exécuter.
Le Procureur se fit ouvrir tous les cachots et toutes les cellules, même les locaux que l’on disait ne contenir personne. Tout le monde fut interrogé, après assurance formelle du Procureur que personne ne serait molesté par la suite. Les témoignages recueillis furent consignés sur des procès-verbaux après confrontations. Un cadavre fut déterré, qui avait été enterré huit jours auparavant, et le Procureur constata que le corps portait de multiples coups de sabre. Des malades qui se consumaient dans les cachots et auxquels toute visite médicale avait été refusée, furent dirigés par ses soins sur l’hôpital de Saint-Laurent au moyen du pousse qui l’avait amené.
Le personnel de surveillance du camp fut évacué dès le lendemain matin et remplacé aussitôt Par un personnel nouveau. Le Procureur avait passé la nuit sur les lieux sans prendre aucun repos, ni d’autre nourriture que les victuailles qu’il avait emportées de Cayenne pour remplacer le canard symbolique.
Cette inspection mémorable, porta ses fruits : le chef de camp fut révoqué, ainsi que plusieurs surveillants D’autre furent en outre condamnés à la prison. Enfin tous les porte-clés arabes furent cassés et condamnés.
Les évasions
La plupart des journaux entretiennent leurs crédules lecteurs dans cette croyance qu’au Bagne on s’en va comme l’on veut.
D’après eux, les bagnards tirent leur révérence à ces messieurs de la Tentiaire avec une facilité remarquable. Ceux qui restent, sont des forçats volontaires qui daignent rester sur les lieux afin que le Bagne ne ferme pas ses portes. Rien n’est plus faux.
Paul ROUSSENQ.
(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)
Tags: canard, Charvein, évasion, incorrigible, Liontel, procureur général, Roussenq
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