L’Enfer nîmois du bagne 14

Le Républicain du Gard
Mardi 4 février 1936
L’Enfer du Bagne
(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)
par Paul ROUSSENQ
(SUITE)
Albert Londres a fait connaître le monde du Bagne – les gardiens et les gardés.
Il les a campés, les uns et les autres, sans ménagement. Mais l’on voit bien que sa sympathie va vers le prisonnier – malgré ses tares – et qu’il n’a que du mépris pour le geôlier – à cause de ses excès.
Albert Londres n’a rien exagéré, mais il a déformé parfois et son esprit s’est exercé aux dépens de la véracité.
Il m’a consacré un chapitre : « Roussenq l’Inco », dans lequel son esprit d’imagination s’est donné libre cours.
Afin de frapper l’esprit des foules, il m’a présenté comme un homme abruti par une longue et dure répression, et qui avait perdu la notion de vivre.
Il conte des anecdotes sur mon compte qui n’ont même pas l’apparence de la vraisemblance. Je ne veux pas les relever toutes, il me suffira de mettre au point celle-ci : D’après lui, je m’étais tailladé les bras dans mon cachot « afin de voir couler mon sang et de donner du travail aux surveillants ».
En réalité, je m’étais fait des entailles avec un morceau de verre afin d’aller à l’hôpital pour pouvoir écrire à ma mère. En effet, je n’avais pas le droit d’écrire à ma famille étant puni de cachot.
Ma punition étant suspendue durant mon séjour à l’hôpital, j’avais alors le droit de le faire. J’avais bien expliqué tout cela à Albert Londres, mais il a arrangé les choses comme bon lui a semblé.
Il m’est arrivé, aussi, dans des cas semblables, de rester huit ou dix jours sans manger pour forcer l’hospitalisation.
Car il advenait qu’il y avait des médecins qui n’étaient pas tendres.
J’étais acculé à. ces extrémités ; je ne pouvais pas laisser ma vieille mère sans nouvelles indéfiniment.
Les règlements étaient bizarres : les punis de cachot pouvaient recevoir les lettres à eux adressées, mais ils n’avaient pas le droit d’y répondre.
Tout cela a changé.
Car l’enquête si objective d’Albert Londres a eu des résultats féconds.
Le cachot et le pain sec ont été abolis, ainsi que les fers. Il n’existe plus que la punition de cellule avec les vivres.
Les punis de cellule vont au travail la journée et ne sont renfermés que la nuit.
Le régime de la réclusion cellulaire a été adouci. Les réclusionnaires vont au travail durant la journée ; ils peuvent obtenir leur libération conditionnelle au quart de peine. Les revolvers des surveillants ne partent plus tout seuls aussi fréquemment. Un peu d’humanité a été versée dans cet enfer.
Que la mémoire du grand journaliste Albert Londres en soit bénie !
SUR QUELQUES BAGNARDS NOTOIRES QUE J’AI CONNUS

Le Docteur Brengues
J’ai bien connu le Dr Brengues, qui fut condamné aux travaux forcés à perpétuité pour avoir tué son beau-frère à Nice. Drame dont l’intérêt était le mobile et dont tous les Nîmois se rappellent.
À son arrivée au Bagne, Brengues fut affecté comme infirmier à l’hôpital. Ne tenant aucun compte de sa situation, il faisait des observations aux médecins, critiquait leurs diagnostics, se permettait enfin une ingérence déplacée dans les services médicaux.
Il en advint qu’il fut chassé de l’hôpital par les médecins, excédés de ses prétentions inqualifiables.
L’administration lui donna alors la garde et l’entretien de l’ancien cimetière des sœurs – car avant la loi de séparation, ces dernières étaient chargées du service des hôpitaux.
Brengues avait obtenu de toucher ses vivres en nature à la cuisine, afin de les préparer lui-même à sa guise. Animé de l’esprit de lucre, il en arriva à vendre ses vivres dans les ménages des surveillants mariés : son pain, sa viande, ses légumes, son savon et même ses chemises.
Ensuite, il allait rôder autour du camp pour ramasser des croûtons de pain dans les ordures, dont il faisait une soupe. Ne lavant jamais ni son corps, ni ses effets, il était d’une saleté repoussante. Le visage osseux et tanné, une paire de lunettes sur le nez et le poil broussailleux, il paraissait échappé de la Cour des miracles. Avec cela, il était mouchard – aussi bien à l’égard des surveillants qu’envers ses co-détenus. Aussi, était-il exécré de tout le monde.
Tombé dans la déchéance la plus complète, il n’était plus qu’une misérable loque humaine lorsqu’il mourut misérablement au Camp des impotents, après dix années de Bagne.

Ulmo
On sait qu’Ullmo, pour les beaux yeux de la Belle Lison, se vit condamné à vingt ans de détention dans une enceinte fortifiée, sous l’inculpation de trahison.
À l’île du Diable, il acceptait la maison de Dreyfus.
Comme tous les déportés de sa catégorie, il avait le droit de porter des vêtements civils et n’était pas astreint à l’obligation du travail.
Il recevait la ration des surveillants : pain blanc, 500 grammes de viande, eau-de-vie et un demi-litre de vin par jour. Plus les légumes secs et frais, ainsi qu’une ration de café. Il avait le droit de recevoir de l’argent et d’en disposer.
Il possédait une bibliothèque, un poulailler et un jardin, et avait un condamné à son service.
Passant son temps entre la pêche et la lecture, on ne peut pas dire que son sort fut bien terrible durant les quinze ans qu’il passa à l’île du Diable.
Au bout de ce temps, il fut gracié et autorisé de séjourner à Cayenne. C’est là qu’il abjura Israël et embrassa le catholicisme.
Cela lui valut la bienveillance de l’évêque de Cayenne, qui le fit placer dans une maison de commerce. Intelligent et actif, il en devint le directeur au bout de quelques années, aux appointements de trente mille francs par an.
Ullmo aurait pu rentrer en France depuis longtemps pour y finir ses jours. Il a préféré rester à Cayenne.
Mais lorsque les journaux annoncèrent naguère, lors d’un voyage qu’il, fit en France, qu’Ullmo avait fait trente ans de Bagne, c’était se moquer grandement du public ou bien faire montre d’une méconnaissance totale de la réalité.

Duez
Duez fut condamné à 12 ans de travaux forcés en 1912, pour avoir liquidé à son profit les biens des congrégations.
Je l’ai bien connu durant toute la durée de sa peine qu’il accomplit aux Iles du Salut.
Il était employé comme comptable à l’île Royale, et une petite maisonnette au bord de la mer avait été mise à sa disposition.
Duez recevait régulièrement de l’argent de France, en cachette, naturellement. Il ne se privait de rien, faisant venir de Cayenne tout ce qui lui était nécessaire.
On l’appelait Monsieur Duez, gros comme le bras.
Les surveillants lui empruntaient de l’argent, il jouait au poker avec eux et daignait s’attirer les bonnes grâces de leurs épouses…
À sa libération, Duez afferma un petit îlot près de Cayenne, où il entreprit l’élevage des cochons. Une dizaine de libérés étaient à son service, qu’il nourrissait mal et qu’il payait de même.
Après avoir fait venir sa femme à ses côtés, il est mort il y a deux ans en emportant dans la tombe des secrets politiques qu’il se fit un point d’honneur de ne jamais dévoiler.
Quelques anecdotes
Aux heures de la sieste, les deux rangées de cases parallèles du camp de Saint-Joseph montraient leurs grilles cadenassées.
Les bœufs de travail s’acheminaient entre ces cases, se régalant des croûtons de pain qu’on leur jetait.
Les bagnards aimaient ces ruminants, qui leur rendaient des services.
En effet, ils leur servaient de commissionnaires. Lorsqu’on voulait faire passer quelque chose d’une case à une autre : tabac, fruits, billets, etc., on présentait un bout de pain à l’encorné le plus proche – qui s’avançait à l’ordre auprès de la grille.
Pendant qu’il dévorait son croûton, on lui attachait aux cornes l’objet à passer.
Cela fait, de la case voisine retentissait un appel : « ici, Cartouche ! » Le dit Cartouche se retournait, apercevait un autre bout de pain et se mettait en devoir d’aller le saisir. Par la même occasion, on détachait l’envoi de contrebande et le tour était joué.
La Commission disciplinaire siégeait, présidée par le Commandant du pénitencier. Ce dernier était un Guadeloupéen à la face d’ébène.
Un Parisien, toujours gavroche, répond d’une quelconque incartade. Rompant les chiens, le Président lui dit connaître Paris et y avoir séjourné longtemps. Le fils de Paname lui déclare alors :
« C’est drôle, je crois bien vous avoir vu quelque part, à Paris, mais je ne sais plus où… (une pause).
- Ah ! j’y suis, c’était sur une boîte d’allumettes !
Paul Roussenq.
(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)
Tags: Albert Londres, boeuf, Bringues, Duez, le Petit Parisien, Roussenq, Ullmo
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