L’Enfer nîmois du bagne 13

Le Républicain du Gard
Lundi 3 février 1936
L’Enfer du Bagne
(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)
par Paul ROUSSENQ
(SUITE)
Enfin, le bateau accoste. La foule des libérés se presse sur l’appontement.
Une scène indescriptible, et qui s’avère fantastique, lors de l’arrivée d’un gros cargo, se produit alors.
M. Lavilla, carnet et crayon en mains, est debout sur une caisse, car il est petit de taille. Les libérés l’entourent, le pressent, l’étouffent presque. Il ne reste pas longtemps sur son perchoir. Bousculé et balloté dans tous les sens, cet infortuné ne sait plus où donner de la tête. Tout le monde parle, crie et vocifère à la fois.
Les noms, prénoms ou surnoms des candidats au déchargement fusent de toutes parts :
- François ! M. Lavilla ;
- Bertrand ! M. Lavilla ;
- Dédé ! M. Lavilla !
Ce dernier, inondé de sueur, presque porté en triomphe dans ce remous humain, inscrit des noms sans rien dire. Il doit subir de terribles assauts.
« Tu m’as porté, au moins, sale peau de boudin ! », dit l’un qui a bu un coup de trop.
« Si tu ne m’embauches pas, je te casse la gueule », menace un autre, qui est de sang-froid.
M. Lavilla a fermé son carnet et rentré son crayon. Jouant des coudes, il va se réfugier à bord. Le voilà auprès du bastingage qui fait l’appel des élus. Ces derniers montent à bord au fur et à mesure qu’ils sont appelés. C’est fini, la liste est épuisée.
Alors, un concert d’imprécations s’élève du sein des éliminés ; les injures tombent dru à l’adresse de M. Lavilla, qui remplit l’office du bouc émissaire avec un grand stoïcisme.
Sous la rafale des invectives, il demeure sourd, aveugle et muet…
La prison des libérés, à Saint-Laurent, est toujours bien garnie ; de là, on retourne au Bagne, ou bien à la relégation. Les libérés qui tentent de quitter la Colonie sont poursuivis pour « rupture de ban » devant le Tribunal Maritime spécial.
Ils écopent de un an à trois ans de travaux forcés. Ceux qui, pour d’autres délits, comparaissent devant le Tribunal correctionnel, sont passibles de la relégation si leur peine est supérieure à trois mois. Des campagnes de presse ont eu lieu en vue de l’abolition du « doublage » et de la résidence perpétuelle. Une loi à cet égard a même été votée naguère à cet effet – mais c’était du camouflage. On connaît le sort des propositions de loi votées à la Chambre sans débat, et qui dorment indéfiniment dans les cartons du Sénat.
La vérité, c’est que l’on n’a pas la moindre intention de supprimer le « doublage », de même que le Bagne lui-même. C’est un terrain trop propice pour la consommation des indésirables.
Beaucoup de personnes se figurent que la relégation – que le Code qualifie de peine accessoire – est un simple exil. On croit communément que les relégués sont libres dans la Colonie et qu’ils y exploitent le sol. C’est une erreur profonde. Le pénitencier des relégués, situé à Saint-Jean-du-Maroni (à 20 kilomètres de Saint-Laurent) est analogue à tous les pénitenciers de la Guyane. Les relégués sont soumis au même régime, aux mêmes règlements, à la même discipline que les bagnards.
A part quelques variantes qui ne leur sont pas toujours avantageuses.
À tel point que beaucoup de relégués cherchent à devenir des bagnards en commettant des méfaits à cette fin.
Les compagnies forestières, les commerçants, les civils de la Colonie acceptent volontiers de la main-d’œuvre pénale (ce qui fait qu’il n’y a pas de travail pour les libérés) mais ils ne veulent de relégués à aucun prix.
Ils jugent que ce sont des récidivistes endurcis, tandis que beaucoup de bagnards viennent au Bagne à l’occasion d’un moment d’égarement ou de défaillance.
Et pourtant, beaucoup de relégués ne sont pas bien dangereux.
La plupart ont été jetés au bagne n°2, ont été, par le fait, condamnés d’une façon détournée aux travaux forcés à perpétuité, pour des bagatelles qui ne méritaient pas çà : pour avoir enfoncé un poulailler ou une lapinière ; pour avoir volé une boîte de sardines à l’étalage ou bien pour avoir fait, un repas « à la paire », c’est-à-dire, sans le payer. (4 condamnations de ce genre de plus de trois mois entraînent la relégation).
Vraiment, c’est un peu exagéré de sévir ainsi contre de pauvres bougres — alors que l’on n’infligera que deux ans de prison avec sursis aux banquiers véreux qui ruinent des centaines de familles.
La loi est pleine d’indulgence pour les grands voleurs – ou du moins les juges – ; elle est inexorable pour les meurt-de-faim.

L’Enquête d’Albert Londres
SES SUITES
Albert Londres – ce grand découvreur – tomba sur le Bagne comme un bolide en 1923.
Il avait dans son portefeuille un laissez-passer signé du Ministre des Colonies, valable pour un mois à dater de son débarquement.
Ce laissez-passer lui donnait toute latitude de se rendre partout et d’interroger quiconque sans témoin. L’Administration pénitentiaire était priée de lui faciliter sa mission au maximum.
Muni de tels pouvoirs, Albert Londres avait la partie belle.
La Guyane est grande, nombreux sont les camps, chantiers et pénitenciers. Un visiteur qui doit tout voir dans un mois, ne peut séjourner longtemps au même endroit.
Mais Albert Londres, grâce à son prodigieux don d’observation, grâce aussi aux documents précieux qu’il se procura à toutes les sources, sut mener à bien son enquête dans un minimum de temps.
D’allure bohème débonnaire, il se joua de l’Administration d’une façon remarquable. Il feignait d’abonder dans le sens des discours que lui tenaient les bas et les hauts fonctionnaires ; il prenait sa part de leur Champagne et de leurs repas de réception – mais c’était pour les endormir davantage.
Quand parurent ses articles dans « Le Petit Parisien » ce fut un beau tapage !
Alors Albert Londres n’était qu’un crétin, un ingrat, un pique-assiette sans scrupule… On aurait dû verser du poison, au lieu de champagne !
Paul ROUSSENQ.
(A suivre) (Tous droits de reproduction réservés)
Tags: Albert Londres, bagne n°2, cargo, doublage, Lavilla, libéré, relégué, Roussenq
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