L’Enfer nîmois du bagne 12

Le Républicain du Gard
Samedi 1er Dimanche 2 février 1936
L’Enfer du Bagne
(MÉMOIRES D’UN CONDAMNÉ MILITAIRE)
par Paul ROUSSENQ
(SUITE)
J’en ai connu qui faisaient venir des médicaments de France – de leur poche – pour soigner les malades ; qui leur apportait de chez eux du vin vieux et des œufs ; qui se levaient en pleine nuit pour se rendre compte de l’état d’un malade grave.
À cet égard, je dois citer particulièrement le médecin-commandant Rousseau, qui fut un véritable apôtre de bienfaisance.
Plusieurs sont morts là-bas, victimes de leur magnifique dévoûment.
Ce sont les médecins qui m’ont épargné des années de cachot en m’hospitalisant maintes et maintes fois, sans autre diagnostic que celui de misère physiologique. Celle-ci est le lot de la plupart des condamnés qui sont en outre sous le coup de toutes sortes de maladies.
Durant les longs loisirs de mon séjour dans les cachots, j’ai noté cette ambiance pathologique en des vers sans prétention :
La Guyane est un vaste tombeau,
Et son climat remplit l’office du bourreau.
La fièvre est endémique, en ce pays de vase
Où sévissent aussi l’ankylostomiase,
Le tétanos terrible et le scorbut rongeur,
La lèpre répugnante étalant toute son horreur.
Le poison est partout, en ce pays étrange
Dans la fleur que l’on cueille et le fruit que l’on mange,
Dans l’air qu’on respire et dans l’eau que l’on boit,
Dans tout ce que l’on touche et tout ce que l’on voit
La mort plane au-dessus d’une immense détresse,
Son spectre hallucinant, à chaque pas, se dresse.
Il y a la fièvre paludéenne, qui détruit les sources de vie par l’anémie sèche : celle, plus terrible encore, qui provoque le ballonnement démesuré du ventre avec la mort à bref délai. Les fièvres intestinales et bilieuses exercent aussi leurs ravages. Enfin, les foudroyants accès pernicieux ont raison de leur homme dans les quarante-huit heures.
L’ankylostomiase est caractérisée par des millions de vers infinitésimaux qui perforent les intestins […] % des condamnés succombent à cette affection. La dysenterie, qui provient de la mauvaise qualité des eaux, fait également des coupes sombres.
De temps à autres, s’abattent des épidémies de fièvres typhoïde.
La misère physiologique aboutit fatalement à contracter l’une ou l’autre de ces maladies de peau, de la jaunisse, de l’éléphantiasis, etc. ; ce sont là des maladies d’agrément qui ne sont pas mortelles – ni de la syphilis et de la tuberculose qui sont des articles d’importation.
En présence de tous ces germes de mort, la mission des médecins du Bagne s’élève à la hauteur d’un véritable apostolat.

Libérés et relégués
Tout condamné, au terme de sa libération du Bagne, est soumis à la résidence obligatoire à la Colonie.
Les condamnés à cinq, six et sept ans doivent doubler leur peine ; c’est la résidence temporaire, le « doublage ». Les condamnés de huit à vingt ans sont astreints à la résidence perpétuelle.
Il faut une grâce spéciale – rarement accordée – pour en être exonéré.
Lorsqu’un forçat est libéré, on lui délivre un complet de toile bleue qui lui va comme un sac, un chapeau de feutre, une chemise et une paire de galoche.
En outre, on lui remet une partie de son pécule. Supposons que ce dernier s’élève à trois cents francs, ce qui est une moyenne. On lui remettra en tout et pour tout une somme de soixante-quinze francs.
On lui expliquera qu’il n’a droit qu’au quart des son avoir, les trois autres quarts étant réservés le cas échéant où il rentrerait en France : expectative bien hypothétique…
Parce qu’alors même que le libéré arriverait au terme de son doublage, il lui faudrait présenter à la caisse son billet de passage pour toucher son argent en souffrance.
Or le voyage coûte dix-huit cents francs. Et pour ce qui est des libérés astreints à la résidence perpétuelle – et auxquels on impose également cette retenue – on leur déclare qu’ils peuvent néanmoins obtenir une grâce. Cette prévoyance administrative bien hors de propos équivaut proprement à une spoliation sans phrases.
Comme on l’a dit avec juste raison, la situation du forçat libéré est pire que celle du condamné en cours de peine.
Certes, il en est quelques-uns qui ne sont pas malheureux ; certains reçoivent des secours de leurs familles, d’autres ont la possibilité d’exercer leur métier.
Un certain nombre sont occupés dans les services communaux ou bien dans les entreprises.
Mais la Colonie est dans un tel marasme commercial et industriel que la grande masse des libérés végète misérablement.
On les voit déambulant dans les rues de Saint-Laurent, les vêtements en loques, nu-pieds, la barbe en broussaille.
Ils ne payent pas de mine, le ventre creux et les dents longues.
La plupart couchent dehors, et les nuits des tropiques sont fraiches et humides.
Comment arrivent-ils à se substanter peu ou prou ?
Ils se font ravitailler par des camarades en cours de peine, qui leur apportent du pain et de la viande ; ils vont chaparder à droite et à gauche. De temps à autre, ils vont prendre un repas peu ragoutant dans une gargote tenue par un libéré, à crédit naturellement. Ils payeront, disent-ils, lorsqu’ils auront travaillé au déchargement du prochain cargo.
Mais souvent ils oublient leur dette.
Beaucoup, à la suite d’un larcin, prennent le chemin du bagne n°2, la relégation.
L’administration a jeté le libéré à la porte du Bagne et ne s’en occupe plus : « Débrouille-toi ! »
Elle l’oblige à demeurer dans un pays sans ressources, sans lui procurer les moyens pour gagner son pain.
Il en résulte que ces hommes ainsi livrés à eux-mêmes retombent dans l’ornière et qu’ils s’avachissent et se démoralisent.
Quand ils ont quatre sous, c’est pour boire un « coup de sec », un petit verre de ce mauvais tafia que l’on fabrique là-bas et qui ne coûte que huit à dix francs le litre.
Lorsqu’arrive le courrier de France, une fois par mois, ou bien un cargo tous les quarante-cinq jours, il y a de la fièvre dans l’air. Toute la cohue des libérés morts de faim se précipite vers le port de Saint-Laurent plusieurs heures avant l’accostage.
Ils sont là, deux ou trois cents, mais il n’y a pas « d’embauché » pour tout le monde. Les plus malins ont été trouver au préalable M. Lavilla. Ce dernier est chargé par la Compagnie de recruter les travailleurs en vue du déchargement des marchandises. On va donc le « taper » pour se faire inscrire à l’avance.
Les uns le cajolent ; d’autres le menacent.
M. Lavilla est un noir de la Colonie qui ne se laisse guère influencer. Mais il connait ses hommes et choisit à bon escient ceux qui se comporttent bien au travail – éliminant les tireurs au flanc et aussi ceux qui ont la main leste pour faire main basse sur ce qui leur parait bon à prendre dans la cargaison.
Paul ROUSSENQ.
(À suivre) (Tous droits de reproduction réservés)
Tags: ankylostomiase, docteur Rousseau, fièvre, Lavilla, libéré, médecin, paludisme, pécule, relégué, Roussenq, Saint Jean du Maroni, Saint Laurent du Maroni, scorbut
Imprimer cet article
Envoyer par mail
