Bagnards et anarchistes : janvier 2025


Prisonniers de guerre sociale

Les libertaires ne représentent qu’à peine 0,15% des quelques 100 000 hommes et femmes qui croupissent dans les camps de travaux forcé coloniaux entre 1852 et 1953. 150 individus, presque tous marqués du sceau de l’infamie dans leur dossier : « exalté », « anarchiste dangereux », « sournois » « à surveiller de très près ». Si on excepte l’infime minorité de compagnons envoyés en Nouvelle-Calédonie comme Cyvoct, Gallo ou une partie de la Bande Noire, la plupart des condamnés se retrouvent à plus de 7 000 km de la métropole, en Guyane, aux îles du Salut, classés aux internés A – comme anarchistes.

Des réseaux de solidarité, une réelle force de caractère et un climat plus sain. On meurt moins vite sur cet archipel d’à peine 69 ha, balayés par les vents, situé à 15 km de Kourou et dont on ne s’évade pas tant les courants et les squales sont de précieux auxiliaires à la cinquantaine de surveillants militaires. Théodule Meunier 12 ans, Jacob Law 17 ans, Vittorio Pini 23 ans. Espérance de vie fixée ordinairement à 5 ans !

La plupart sont jeunes, célibataires, ouvriers, artisans, sans profession. Ils ont été condamnés pour vol, tentative d’homicide ou encore fabrication de fausse monnaie. À l’aube du premier conflit mondial, la désertion, l’insoumission et l’indiscipline militaire apportent de nouvelles recrues comme Chareyron en 1918, seul déporté (île du Diable) dans le petit corpus envisagé.

Considéré comme un droit commun, l’anarchiste n’est pourtant pas traité comme tel et son internement aux îles, véritable panoptique à ciel ouvert, renforce alors la cohésion d’un groupe se démarquant par une attitude de rejet des normes carcérales. De là, beaucoup de punitions subies pour refus de travail, bavardages et autres infractions aux règlements.

L’opposition s’illustre aussi par les nombreuses plaintes que les bagnards adressent aux hautes sphères de l’Administration pénitentiaire (AP). L’anarchiste sait écrire et sait fort bien le devenir de ses doléances : « réclamation non fondée» … et punition à la clé.

Il se distingue ensuite par son comportement : alcool et jeu, homosexualité et prostitution le répugnent. Rarement tatoué. Il préfère de loin l’étude et la lecture. S’il camelote, s’il trafique comme les autres, il ne le fait guère sur le dos de ses codétenus. L’espoir de la Belle s’inscrit comme une constante. Beaucoup cherchent à obtenir un déclassement de la catégorie A et font mine de s’assagir, espérant ainsi un envoi sur le continent. L’évasion devient envisageable. C’est ce qu’entreprennent avec succès Clément Duval en 1901 ou encore Eugène Dieudonné en 1926.                                              

JMD

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