Little boxes


Alexandre Jacob a ramené peu de choses de Guyane. Cela peut se comprendre aisément, le souvenir matériel appelant le plus souvent une période positive de l’existence. Lorsqu’il débarque à Saint Nazaire en octobre 1925, il a avec lui la montre que lui avait envoyée son ami Jacques Sautarel et une petite boite aujourd’hui conservée au Centre International de l’Anarchisme de Marseille[1]. Verni à l’extérieur et sans décoration, l’objet en bois de forme parallélépipédique tient facilement dans la main : 3,6 cm de large sur 10 cm de long et 3,7 cm de haut. Il présente l’originalité d’une double ouverture autorisée par deux plaques superposée et pivotantes autour d’une visse métallique. La plaque supérieure d’environ 4 mm d’épaisseur et 6 cm de long s’incruste dans la laque inférieure, 2,5 cm plus grande. Une fois ouverte par rotation, la plaque supérieure laisse la possibilité de tirer vers soi puis de tourner la plaque inférieure. Apparait alors le contenu de la boite, soit une cavité d’environ 2,2 cm de large sur 6 cm de long et environ 2cm de profondeur. Nous pouvons, à l’aide de la nouvelle Le procureur de SA République[2], déterminer qui a fabriqué le coffret et savoir à quoi il pouvait bien servir.

Dans ce texte écrit à la prison de Fresnes en 1927, Alexandre Jacob se met en scène sous les traits du forçat Barrabas. L’ancien fagot, qui attend une libération définitive, explique la camelote particulière qui lui a permis de survivre pendant ses dix-neuf années de bagne et d’améliorer son quotidien. La camelote, appelée aussi débrouille, désigne toutes activités rémunératrices, illicites et contraires aux règlements, permettant aux détenus de se procurer alimentation, argent et matériel. Cela va du trafic en tout genre (nourriture, tissus, médicament, etc.) à la prostitution en passant par la vente de papillons lorsque l’on se trouve sur le continent, ou de petits objets fabriqués (guillotine, noix de coco sculptées, peinture, etc.). « Pas de débrouille habituelle en milieu pénal et toujours de l’argent en plan. » écrit Jacob dont les revenus sont précieusement et secrètement gardés cette espèce de tube que le bagnard introduit dans son anus.

Par la truculence du style, il arrange certainement son récit. Néanmoins, il fournit des noms, indique des dates et des lieux qui autorisent l’authentification des faits narrés et l’explication de sa fortune. Les agents de l’Administration Pénitentiaire camelotent aussi et profitent le plus souvent de leur position pour spolier le bagnard lorsqu’ils servent d’intermédiaire pour du courrier et des colis clandestins. En règle générale, le chaouch prend un pourcentage dans l’échange mais il est permis de croire que certains en profitent pour tout garder pour eux. La débrouille que Jacob appelle « ses frais de justice » en s’instituant « procureur de SA République » consiste alors à piéger le désobligeant gardien et à le faire chanter. La somme et le courrier incriminant le fonctionnaire de l’AP sont échangés au moyen d’une petite boîte ainsi décrite :

En préparatif d’évasion, Barrabas, préférant tenir un moineau que de courir après une autruche, accepta. Donc, le lendemain matin, après avoir glissé le document dans un petit cof­fret de bois des îles que Dieudonné avait confectionné, Barrabas dit à ces messieurs: « Je ne voudrais pas que vous me prissiez pour une manière de maître chanteur. Ce coffret en bois pré­cieux, confectionné par une des notabilités du bagne, vaut à lui seul la somme que vous me remettez. Quant au document, généreux, je vous le donne gratis, par-dessus le marché ».

 

Construite sur de multiples rebondissements, le récit de Jacob se termine alors qu’il se trouve à la centrale de Fresnes « par un concours de circonstances trop longues à énumérer ». La boucle est alors bouclée. Jacob a ramené avec lui sa précieuse boîte à chantage fabriquée par Eugène Dieudonné, ébéniste de son état, et révélant combien sont nécessaires la camelote et la mise en place de réseaux intérieur et extérieur pour assurer sa survie dans les pénitenciers coloniaux. L’histoire ne nous dit pas combien il y eut de boîtes échangées. Pour l’ex-forçat 34777, qui signait « ex-professeur de droit criminel à la faculté des îles du Salut » dans sa Lettre ouverte à Georges Arnaud parue en avril 1954 dans le mensuel Défense de l’Homme de Louis Lecoin, justice a pu ainsi être rendu grâce à la débrouille du « procureur de SA République ».

[1] CIRA Marseille, 50 rue Consolat, 13001 Marseille.

[2] Le Procureur de SA République, Ecrits, L’Insomniaque, 2004 p.781-784.

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