Libérez Jacob !


Marie Jacob n’a jamais baissé les bras. Elle « a la foi en gomme (…) ; à terre d’un bond, elle rebondit d’un autre, toujours vivace » comme le lui écrit son bagnard de fils le 4 juin 1923 alors qu’elle tentait une démarche auprès du Grand Orient de France, établi au 16 de la rue Cadet dans le 9e arrondissement de Paris. Le « prisonnier de guerre sociale » doute pourtant au début des années 1920 de l’efficace dynamisme de sa mère aimante. Il se leurre. Secondée par André Aron, avocat et ami du sénateur-maire de Cahors Anatole de Monzie issu de la Gauche Démocrate, la vieille couturière parvient à toucher et à convaincre autour d’elle. Si l’époque est à la critique généralisée du bagne depuis les articles d’Albert Londres, la victoire électorale du cartel des gauches en 1924 ouvre une heureuse et nouvelle perspective en autorisant le relais d’une campagne de presse dans les milieux gouvernementaux. En 1925, la ténacité de Marie Jacob finit par émouvoir deux journalistes : Francis Million du Peuple et Louis Roubaud du Quotidien. L’horizon chimérique de la libération du matricule 34777 commence à s’éclaircir.

Nous avons décrit le 12 avril 2014 dans l’article Vers la libération le long processus qui permet de sortir Jacob de l’enfer carcéral guyanais. Nous tenons à remercier Jean-François Amary qui, régulièrement, s’abîme les yeux sur Gallica pour nous souligner çà et là des papiers remarquables. Le site internet de la Bibliothèque Nationale de France a depuis peu mis en ligne tous les numéros du Peuple. La lecture de la série  des treize articles de l’organe de la CGT, du 27 février au 16 mai 1925, permet de confirmer le viscéral amour maternel de Marie Jacob pour son fils, bagnard décrit comme largement repenti et amendé. Elle témoigne aussi de l’incroyable réseau de soutiens tissés autour de sa personne. Elle constitue encore un exceptionnel corpus sur la vie de Barrabas aux îles du Salut, un des forçats les plus remarquables de la Guyane.

De l’anarchiste Sautarel à Albert Londres, en passant par « l’oncle » Louis Rousseau, Georgette Bouillot, la « bonne voisine » dans la correspondance du bagnard avec sa mère[1], et beaucoup d’autres, tous les témoignages convergent sur cette impérieuse nécessité : il faut libérer Jacob ! Car Marie Jacob, portraiturée comme une mère courage, le mérite ! Car le bagnard exemplaire Jacob le mérite ! Le 8 juillet 1925, le président de la République, Gaston Doumergue, accueille favorablement la requête de Marie Jacob. La peine de travaux forcés à perpétuité est commuée en une peine de cinq années de réclusion à purger en métropole. « Mme Jacob pourra revoir son fils » titre le Peuple deux jours plus tard en annonçant la mesure gracieuse qui doit être officiellement annoncée à l’occasion de la fête nationale.

 

Le Peuple

27 février 1925

Le Calvaire d’une Mère

J’ai reçu la visite, il y a quelques semaines, d’une pauvre femme qui m’a raconté la plus navrante histoire.

Son fils, âgé de 46 ans, est au bagne depuis plus de vingt ans et la mère éplorée veut à tout prix revoir son enfant avant de mourir.

Il s’agit de Jacob, qui fut à une époque déjà lointaine, condamné aux travaux forcés à perpétuité par la Cour d’assises de la Somme, pour pillages de châteaux et de demeures habitées par des gens fortunés.

Jacob, dont le cerveau avait dû être précocement bourré par des théories extrêmes, avait voulu se dresser seul ou à peu près contre la Société et il semblait avoir été inspiré dans ses actes par le projet de réaliser, sur une échelle restreinte, l’expropriation des bourgeois.

Comme cela était inévitable, dans cette lutte inégale, Jacob fut rapidement vaincu et une sentence implacable l’envoya pour toujours à la Guyane.

« C’est un condamné de droit commun, diront certains, son cas n’est pas intéressant ; il doit payer pour les fautes qu’il a commises. »

Il ne m’appartient pas de juger si la condamnation qui a frappé Jacob, à cette époque, était trop sévère, pas plus d’ailleurs que je n’ai l’intention d’émettre une appréciation sur la mentalité du Jacob d’alors.

Il ne s’agit pas d’une demande en révision de ce procès pas plus que de vaines récriminations sur des faits qui sont d’une autre époque que la nôtre.

Je ne connais pas Jacob, mais j’ai vu sa mère, et c’est d’elle surtout qu’il importe en ce moment. Quand on a causé quelques minutes avec Mme Jacob, on comprend tout ce qu’un cœur de mère peut contenir de dévouement et quel trésor de tendresse a pu accumuler une femme qui, depuis vingt ans, concentre toutes ses pensées, toute sa vie, vers un but unique : revoir son fils !

Je défie qui que ce soit, même le magistrat le plus glacé, le plus impénétrable, de rester insensible devant cette douleur de mère qui s’exprime avec une sincérité irrésistible !

Inlassablement, patiemment, sans se laisser rebuter par les insuccès, Mme Jacob a fait toutes les démarches qui lui ont été indiquées ; chaque fois, déçue, mais jamais décidée à s’arrêter dans sa route, elle a recommencé mille tentatives pour tenter d’intéresser au sort de son fils les personnes qu’elle croyait susceptibles de l’aider dans ses efforts.

Quel douloureux calvaire il lui a fallu gravir avec un bien faible espoir d’arriver à un résultat, car le cas Jacob n’est pas de ceux qui passionnent l’opinion publique.

Pour que le monde se partage en deux camps au sujet d’un condamné, il faut qu’il y ait possibilité de doute sur sa culpabilité. C’est la règle du jeu et la condition de toute bataille de ce genre.

Or, cette obligation n’est pas réalisée pour l’affaire Jacob, puisqu’il a été reconnu coupable régulièrement par un jury et que cette culpabilité, sauf en ce qui concerne l’inculpation de meurtre, n’a pas été contestée par l’intéressé. Mais après avoir reconnu la faute commise, et quelle que soit sa gravité, doit-on admettre que Jacob sera définitivement retranché du domaine des vivants et que sa mère doit le considérer comme mort pour elle, l’océan constituant une barrière infranchissable entre la mère et l’enfant.

Cela n’était pas l’intention des jurés qui ont prononcé la sentence, puisque Jacob n’a pas été condamné à mort. Jacob avait à peine 23 ans lorsqu’il a accompli les actes pour lesquels il a été envoyé au bagne. Que de folies cruelles ou généreuses on peut commettre encore à cet âge suivant les entraînements auxquels on est soumis. Dans quelles dangereuses erreurs, il est possible de glisser quand on a quotidiennement près de soi la Misère comme mauvaise conseillère ?

Mais un usage courant a admis dans les mœurs judiciaires la loi de pardon pour les fautes bénignes commises par des jeunes. Serait-il excessif de considérer qu’une peine de vingt ans de travaux forcés est un châtiment suffisant pour un débutant dans la vie qui a pris la mauvaise route ?

Qu’on se représente l’existence d’un homme, malgré tout intelligent et ayant une certaine culture, qui reste pendant les vingt meilleures années de sa jeunesse et de sa maturité dans l’ambiance de l’enfer qu’est le bagne. Déprimé physiquement sous les rayons de feu du soleil de la Guyane, loin de toutes ses affections, meurtri, brisé autant qu’on peut l’être dans son existence, c’est l’épave humaine qui ne conserve qu’un espoir de salut : le miracle que peut accomplir la tendresse de sa mère.

C’est le plus dur des châtiments. Punition méritée, diront peut-être des braves gens à la sensibilité éteinte.

Soit. Mais est-ce l’Irréparable ? Le mot « Jamais » peut-il être jeté à la face de cette pauvre mère qui tend ses bras vers celui qui, malgré toutes ses erreurs, n’a cessé d’être son fils bien cher ?

N’aurait-on laissé la vie à ce malheureux que pour le torturer plus longtemps ?

Cela semble impossible à la raison et bien davantage encore au sentiment humain. Maintenant que Jacob a payé sa dette à la Société il faut lui donner la possibilité de finir sa vie dignement en le rendant à la tendresse que sa mère veut lui prodiguer.

Un recours en grâce, présenté par Mme Jacob, a été rejeté récemment encore par la commission des grâces qui s’est certainement fait une opinion seulement sur des notes administratives, sans tenir compte de sentiments qu’elle estime ne pas avoir à connaître. Par contre, le président du conseil, M. Herriot, saisi de cette affaire, a donné un avis favorable pour la grâce. Malheureusement, la solution définitive dépend soit du ministère de la justice, soit du président de la République.

Nous voulons espérer qu’une mesure de clémence interviendra sous peu pour Jacob. Albert Londres qui lui a causé, lors de son enquête à la Guyane, nous a apporté son témoignage en sa faveur. Des personnes d’une honorabilité absolue, s’engagent à employer Jacob dans leur maison dès sa libération. D’autres appuis spontanés se sont manifestés par des lettres qui nous ont été adressées et que le Peuple publiera prochainement.

C’est l’appel simple et émouvant d’une mère qui s’élève vers les puissances qui détiennent, à l’heure actuelle, la vie de Jacob sous leur plume. La brave femme se fait vieille, les tortures morales qu’elle a subies l’ont usée, il ne faudrait pas que la clémence soit trop lente à venir, car elle risquerait alors d’arriver trop tard. Et la Justice n’aurait pas gagné une brillante victoire en brisant inutilement un pauvre cœur de mère.

Francis MILLION

 

Le Peuple

28 février 1925

La requête de Mme Jacob pour obtenir  la grâce de son fils

Francis Million a exposé hier le cas de Jacob, actuellement au bagne. Nous croyons devoir publier aujourd’hui le texte de la lettre que Mme Jacob mère a fait parvenir dernièrement au ministre de la justice. C’est un exposé de l’affaire de son fils, écrit avec une simplicité vraiment touchante.

Résumé de la triste vie de mon malheureux fils

Dès l’âge de 11 ans, mon fils partit pour naviguer, ne pouvant supporter la vie que lui faisait son père quand il était sous l’empire de l’alcool, mon mari étant un alcoolique violent.

Mon fils n’a jamais cessé d’être le plus sérieux et le plus honnête des travailleurs. Les certificats de ses employeurs successifs : commandant de paquebot des Messageries Maritimes, commandant Freycinet, service de pilotage, patron typographe, restent d’incontestables témoignages de la dignité de sa vie tant qu’on lui a laissé la possibilité de travailler honnêtement. (Les certificats sont à la Chancellerie).

A l’âge de 17 ans, il commença à apprendre le métier de typographe et c’est à cette époque qu’il commença à connaître l’engrenage terrible des démêlés avec la police et la justice.

A 17 ans, à Marseille.

Avocat, Me Pianello. Il est condamné à six mois de prison, sans preuves, pour une affaire de chimie.

Un peu plus tard, nouvelle affaire jugée à Aix-en-Provence.

Avocat, Me Cabassal. Cette affaire est suivie d’acquittement. Ensuite, à Toulon, mon pauvre enfant est envoyé dans une maison d’aliénés d’où il s’évada dix mois après. Enfin, en 1903, c’est la grande et terrible affaire finale d’Amiens. (Avocat, Me Justal).

Mon fils fut arrêté le 22 avril 1903 et condamné aux travaux forcés à perpétuité le 25 mars 1905 par la Cour d’Amiens. Il avait à peine 23 ans et n’avait commis aucun assassinat, ni même une tentative de meurtre. C’est par erreur que le dossier porte cette mention. La Chambre des requêtes a d’ailleurs reçu une dénonciation en forfaiture au sujet de ce dossier. Toutes les demandes en grâce ont été rejetées à cause de cette mention de meurtre.

Il y a dix-neuf ans que mon fils est interné aux Iles du Salut. Trois ans après son arrivée, en raison de sa bonne conduite, il allait passer sur le continent lorsqu’il s’est vu, étant à l’hôpital, impliqué dans un complot d’évasion, dont il n’était pas cependant. Ensuite, il fut lentement empoisonné par un autre détenu. Le jour où son camarade et lui prirent ’empoisonneur sur le fait, il y eut une bataille où celui-ci fut tué.

Mon pauvre enfant fut condamné à cinq ans de réclusion, malgré les circonstances les plus atténuantes et la preuve officielle qu’on l’avait empoisonné. Mais le procès était entaché de telles irrégularités que la Cour de cassation le rompit et l’on réduisit la peine à deux ans avec la prévention ; il fit tout de même quatre ans.

A sa sortie, il croyait être enfin tranquille. Hélas ! Un mois après, il est de nouveau inculpé de tentative d’évasion. Il passe en jugement et fut acquitté, mais il avait fait encore six mois de réclusion. Il a fini par passer de deuxième classe, après quatorze ans de détention, à la première classe le 1er avril 1920.

Mon fils bien-aimé m’a constamment écrit des lettres dans lesquelles il me donne les plus formelles assurances de ses intentions de mener une vie régulière et exempte désormais de reproche, s’il peut avoir le bonheur de revenir en France. Il n’a cessé de me témoigner la plus grande affection.

Je vous en prie, rendez-moi mon fils !

Marie JACOB

P.-S. : J’ai fait parvenir une lettre de demande en grâce à M. Herriot , président du Conseil, qui l’a apostillée favorablement.

 

Albert Londres

Le Peuple

1er mars

Pour la libération de Jacob

Le témoignage d’Albert Londres

Notre camarade Francis Million a reçu la lettre suivante :

A M. Francis Million, directeur du « Peuple ».

Paris 2 février 1925.

Cher monsieur

Des démarches sont tentées pour obtenir la grâce du transporté Jacob, matricule 34.777.

J’ai vu Jacob aux îles du Salut. Depuis vingt-deux ans cet homme a bien payé sa dette à la société. C’est un devoir pour nous d’aider sa mère à revoir son fils. Je me joins à vous pour demander cette mesure de clémence et suis prêt à vous aider autant qu’il sera en mon pouvoir.

Croyez, cher monsieur, à mes sentiments très sincères.

Albert Londres

Une offre généreuse

Jacob est assuré d’avoir dès sa libération

D’autre part notre directeur a reçu cette lettre qui renferme une offre vraiment généreuse, et qui suffira à lever les hésitations de ceux qui auront à se prononcer, en dernière analyse, sur le cas Jacob :

A M. Million, directeur du journal le « Peuple », 67, quai de Valmy.

Monsieur,

Mme veuve Jacob me demande de vous faire connaître mon sentiment sur la demande en grâce qu’elle a présentée en faveur de son fils, Alexandre Jacob, transporté aux îles du Salut.

Depuis plus de dix ans, alors que j’étais encore à la cour d’appel de Paris, j’ai fait de nombreuses démarches en faveur de Jacob qui, à mon avi, avait été très durement condamné en vertu des opinions politiques qu’il avait affichées, et qui ont sensiblement aggravé dans l’esprit du jury les faits dont il s’était rendu coupable.

Des renseignements personnes que j’ai obtenus de toute part sur la conduite de Jacob aux îles du Salut, sa correspondance avec sa mère dont j’ai pris connaissance depuis de nombreuses années, m’ont permis d’apprécier l’énergie et le courage d’un caractère trempé par les épreuves les plus rudes, et je crois également que l’amendement de Jacob est absolu.

J’ajoute que sa mère représente pour moi l’exemple le plus élevé d’une vie de labeur entièrement consacrée au relèvement et à l’amélioration du sort de son fils.

A ce double titre, je suis tout prêt, si Jacob est l’objet d’une mesure de grâce, à l’engager à mon service, considérant qu’il peut reprendre sa place dans la société, après avoir chèrement racheté ses fautes passées.

 

Le Peuple

2 mars 1925

Pour la libération de Jacob

Le témoignage du Dr Rousseau ancien médecin des pénitenciers qui connut le condamné aux Iles du Salut

C’est le témoignage d’un ancien médecin de l’armée coloniale, le docteur Louis Rousseau, actuellement médecin de l’office public d’hygiène sociale de la Seine-Inférieure et qui connut Jacob aux Iles du Salut que nous invoquons aujourd’hui en faveur de Jacob :

Rouen, 7 février 1925.

Docteur Louis Rousseau, ancien médecin de l’armée coloniale, médecin de l’Office public d’hygiène sociale de la Seine-Inférieure, 21, rue Louis-Malliot, Rouen.

A monsieur Million,

Directeur du journal le Peuple,

67, quai de Valmy, 67,

Paris (Xme).

Monsieur,

Je remets à une mère malheureuse une lettre qui vous est destinée et qu’elle vous remettra elle-même. Il s’agit de Mme Marie Jacob dont le fils, qui a été condamné aux travaux forcés à perpétuité, il y a plus de vingt ans déjà, est – j’en réponds pour l’avoir connu aux Iles du Salut quand j’étais médecin des pénitenciers – incontestablement digne d’une mesure grâciante.

Les fautes commises par Jacob, il y ap lus de vingt ans, je les ai sues, je les ai oubliées : ce que je puis vous affirmer, c’est qu’elles ont exclusivement consisté en attentats à la propriété, sans la moindre violence contre les personnes, Jacob a donc été durement condamné.

Jacob doit avoir 45 ans environ Très intelligent, très réfléchi, il a, désormais, perdu toute nocuité. Sobre, sans autre passion que celle de l’étude, il mérite plus que tout autre le bénéfice des faveurs prévues par les lois.

Je vous le recommande chaudement et bien sincèrement.

Malheureusement, Jacob s’est fait mal voir de l’ancienne Administration pénitentiaire. Connaissant à fond les lois et les règlements, il s’est fait, en maintes circonstances, l’interprète de ses co-détenus lésés. L’Administration lui en a voulu de lui présenter des réclamations d’une irréprochable justesse de fond et écrites dans une forme impeccable. Elle en a fait un esprit frondeur, alors qu’avec l’âge, Jacob est devenu un garçon posé, travailleur, de peu de besoins, apte à gagner facilement sa vie après une libération à laquelle je souhaite que vous coopériez, si votre influence vous le permet.

Si les hommes auprès de qui vous interviendrez ont besoin de mon témoignage oral, je suis prêt à me rendre à Paris pour leur parler en faveur de Jacob.

Recevez l’assurance de mes meilleurs sentiments.

Rousseau

Nous avons omis hier, le nom de la personne qui très généreusement, s’est offerte à assurer à Jacob un emploi dès sa libération. Il s’agit de M. Aron.

 

Le Peuple

4 mars 1925

Pour la libération de Jacob

Une émouvante lettre de Georgette Bouillot

Nous avons reçu de notre camarade Georgette Bouillot l’émouvante lettre suivante :

Au camarade Million,

Directeur du journal le Peuple,

67, quai de Valmy, 67

Paris (Xme).

Mon cher camarade,

C’est avec un vif intérêt que j’ai lu votre article paru dans le Peuple du 27 février, relatant le calvaire que gravit Mme Jacob depuis le départ de son fils pour la Guyane.

Connaissant particulièrement Mme Jacob depuis 20 ans, permettez-moi d’apporter ici le témoignage de sincère admiration que cette femme mérite – donnant ainsi ma modeste part à l’action que vous entreprenez pour la libération de ce fils, par elle tant aimé.

Mme Jacob travaille, car elle n’a pas d’autres ressources. Elle accomplit des travaux de couture à la journée.

C’est en cette qualité que ma grand’mère eut recours à elle, voilà 20 ans environ. Et depuis, elle devint pour ma famille – qui, pendant ces longues années, put apprécier sa loyauté, son honnêteté, sa dignité et sa vaillance – plus qu’une aide : une amie, représentant la plus pure incarnation du dévouement maternel.

Elle est absolument seule, sans autre affection que celle de ce fils qui, dans ses lettres, lui témoigne autant de tendresse que d’encouragements.

Depuis que je la connais, jamais un seul instant sa pensée ne s’est écartée de son unique souci : le triste sort de son fils. C’est constamment qu’elle parle de lui, et comme elle paraît se soulager, cette pauvre mère, lorsqu’elle peut s’épancher !

Elle sait le défendre et expliquer les égarements où sa jeunesse ignorante et trop impulsive l’a conduit ; mais elle sait aussi décrire les grandes qualités de cœur et de courage qui sont en lui.

Que de souffrances endurées par cette femme qui vit dans de continuelles angoisses, accomplissant démarches sur démarches dans l’espoir – toujours déçu – d’obtenir la suprême joie de le revoir enfin !

Mais elle vieillit et ses forces commencent à l’abandonner ; toujours aussi vaillamment cependant, elle suit la route qu’elle s’est tracée : délivrer son fils, le revoir, lui permettre de connaître autre chose de la vie que les douleurs et les amertumes.

C’est avec l’espoir de l’aider à atteindre ce but que je vous écris.

Puisse l’action que vous avez entreprise aboutir à l’acte d’humanité qui s’impose. Merci pour elle, à vous et aux personnes qui collaborent avec vous à cette tentative qui, si elle est couronnée de succès, lui permettra d’avoir la suprème consolation de terminer ses jours ayant à côté d’elle ce fils qu’elle demande en grâce qu’on lui rende.

Avec l’espoir d’un résultat heureux et rapide, recevez mon cher camarade, mes plus fraternelles salutations.

Georgette BOUILLOT

 

Le Peuple

6 mars 1925

Pour la libération de Jacob

De nouvelles attestations en faveur du transporté

Nous avons reçu de nouvelles attestations en faveur de Jacob, qui répètent ce que nous avons déjà dit, à savoir que le transporté aux Iles du Salut est digne d’intérêt et que sa grâce serait accueillie avec satisfaction par tous ceux qui l’ont connu ou qui connaissent sa malheureuse mère.

L’une émane de M. Abric[2], ancien gestionnaire des approvisionnements aux Iles du Salut.

Draguignan, 7 février 1925.

Monsieur,

Madame veuve Jacob me demande de vouloir bien vous écrire au sujet de son fils transporté aux Iles du Salut (Guyane française).

Je le fais de grand cœur, attendu que j’ai eu ce condamné à mon service comme assigné, lorsque j’ai été affecté aux Iles du Salut en 1921 et 1922 comme gestionnaire des approvisionnements.

Je n’ai eu qu’à me louer de lui, tant pour son travail que pour son honnêteté. Ma confiance en lui a été bien placée, car ce garçon que l’on représentait comme un caractère indocile a montré dans son travail et dans son attitude chez moi une grande délicatesse.

Il est vraiment digne d’intérêt et je serais fort heureux pour sa pauvre mère et pour lui si votre intervention pouvait lui faire obtenir la grâce entière ou tout au moins une remise de peine.

Dans cet espoir, je vous prie d’agréer mes salutations les meilleures.

ABRIC ,

Sous-agent comptable en retraite, Villa les Troënes, Av, de Montferrat, Draguignan (Var)

Voici une autre lettre, non moins émouvante que la précédente :

Paris, 4 mars 1925.

A Monsieur Million,

Directeur du journal Le Peuple.

Monsieur,

Ayant suivi la campagne du Peuple que vous menez pour obtenir la libération du fils de Mme Jacob, je tiens à apporter une marque de sympathie en faveur de cette pauvre mère que je connais depuis une quinzaine d’années et que j’estime beaucoup.

J’ai suivi journellement le calvaire qu’elle subit depuis qu’elle est séparée de son fils et j’ai pu apprécier la grandeur de son dévouement maternel. J’ai lu nombre de lettres de son fils et j’ai constaté combien ces deux êtres si loin l’un de l’autre étaient réunis par la pensée et ne vivaient que dans le seul espoir de se revoir un jour. Puisse mon humble témoignage contribuer au rapprochement de ces deux malheureux !

L. JANNOT

 

Le Peuple

8 mars 1925

Une libération désirable

La vie de Jacob à la Guyane

Nous reproduisons ci-après un passage d’une publication ayant pour titre Les Mystères du Bagne, dans laquelle l’auteur Jean Normand[3], qui a connu Jacob à la Guyane, donne des appréciations très intéressantes sur son caractère et ses idées actuelles :

C’est un homme vif, adroit, d’une intelligence supérieure, apte à s’assimiler rapidement toutes choses, courageux et combatif, à la fois enthousiaste et froid, loyal avec ses égaux, rusé avec l’ennemi (c’est ainsi qu’il appelle son maître). Malheureusement, il est beaucoup trop imaginatif et compliqué dans ses projets qui seraient excellents s’il avait affaire à d’autres Jacob, mais qui, avec une population comme la population pénale, sont des plus défectueux. Il s’en est d’ailleurs aperçu à ses dépens, car il a été fort souvent trompé par celle-ci, ce qui l’arrête maintenant dans sa décision qui fut rapide dans sa jeunesse. S’il est d’une probité excessive avec ses égaux, il ne dédaigne pas de rouler l’ennemi (traduisez tous ceux qui, petits ou grands, représentent l’administration) et ce, avec une évidente satisfaction. Se fait vieux maintenant, car il y aura bientôt vingt ans qu’il est aux Iles du Salut. Il se soutient dans cette longue détention par la pensée de sa mère qu’il aime profondément. A lu et lit encore énormément. Très épris de Nietzsche, il ne s’est assimilé que la rudesse de cet auteur, mais il est resté inaccessible aux idées d’un Ruskin ou, d’un Duhamel qu’il trouve trop chrétiens. En un mot, c’est un des types les plus intéressants à étudier, et à mon avis, un des hommes les plus marquants du bagne. N’a jamais été même effleuré par aucun des vices si nombreux inhérents à la catégorie pénale. J’ai fait gamelle avec lui pendant deux ans, et ne l’ai jamais perdu de vue depuis huit ans. Libre, il se consacrerait, je pense, au commerce pour lequel il a de très grandes aptitudes.

Depuis sa venue au bagne, Jacob, comme tout homme qui change de milieu, a profondément évolué et son évolution est assez intéressante pour le psychologue et vaut qu’on en parle. Dès qu’il a un moment de tranquillité, c’est pour se plonger dans ses livres, ses nombreux démêlés avec la justice et les questions juridiques. Il demanda à sa mère, qui les lui envoya, tous les livres de droit touchant aux questions criminelles et se mit à l’étude, en sorte que maintenant Jacob est, pour ainsi dire, imprégné des idées de droit.

Dans ses premières années de captivité, il essaya de conquérir sa  liberté dans l’évasion ; maintenant il n’espère plus que la légalité. C’est là un curieux phénomène de transformisme : Jacob étudie le droit pour se mieux défendre, pour s’en servir et c’est le droit, je veux dire l’esprit du droit, qui l’a saisi tout entier.

A l’heure actuelle, le moi pensant de Jacob est surtout un curieux composé de Nietzsche, et des juristes, lesquels sont pourtant assez distants les uns des autres. Jacob reçoit périodiquement Le Mercure de France, aussi sa pensée sur l’actualité littéraire, artistique, philosophique, historique, scientifique, a subi l’influence heureuse des écrivains de ce bel organe. Il pense littérature avec Jean de Gourmont, Rachilde, etc., il voit les arts avec Georges Kahn, le théâtre avec Henri Bérand, les journaux avec de Bury, le droit d’actualité ave Renaud, l’histoire avec Barthélémy, les questions militaires avec Jean Morel, et les sciences avec Georges Bohn. C’est encore « l’influence du milieu » de Lamarck, aussi vraie, et plus que la « sélection naturelle » de Darwin. C’est toujours inéluctablement le déterminisme. Le libre arbitre de Jacob est maintenant réduit à rien.

Ce qu’il y a en lui de l’hérédité méridionale transparaît dans quelques gestes exubérants, dans une mimique des plus expressives. Ses idées ne sont plus maintenant emballées, enthousiastes, comme par le passé ; aujourd’hui, il est imprégné depuis trop longtemps et avec trop de persistance de la pensée froide, réfléchie, posée, des juristes. Le plus curieux de l’affaire, c’est qu’en observant les Jacob, les Stier, les Deboe, Ullmo, j’ai été pris aux mêmes influences, et qu’en les décrivant il me semble que c’est de moi que je parle.

En revenant à Jacob, et pour en terminer avec lui, il est juste de dire qu’il a rendu infiniment de services à la population pénale par sa connaissance du droit. Nombreux sont les transportés, détenus aux Iles du Salut qui lui doivent de fortes réductions de peine, et si beaucoup d’entre eux savent maintenant se défendre, c’est à lui qu’ils le doivent, moi le premier.

Jean NORMAND.

Les mystères du Bagne, ou 4 ans chez les forçats.

 

Le Peuple

9 mars 1925

Pour la libération de Jacob

Une lettre du directeur du « Bonnet Catalan »

Notre directeur a reçu de M. Jacques Sautarel, directeur du Bonnet Catalan, la lettre suivante :

Monsieur,

Je vous félicite de l’article émouvant que vous avez écrit pour sauver du bagne et infortuné Jacob, et pour apaiser le cœur de sa pauvre et vieille mère depuis vingt ans angoissée.

Votre courage est d’un civisme exemplaire, et je vous applaudis.

Puissiez-vous aboutir assez tôt et hâter l’heure de la justice, dont a tant besoin ce malheureux, victime du sort.

Combien qui jouissent de la liberté et des honneurs qui ne valent pas un de ses orteils. Personnellement je l’ai jugé de près, c’est le plus délicat et le meilleur des hommes.

Dans peu de temps je joindrai mon effort au vôtre en envoyant par mon journal une « Lettre ouverte » à M. Herriot.

Dans l’attente, croyez à ma considération distinguée.

Jacques SAUTAREL,

Directeur du journal Le Bonnet Catalan à Perpignan.

Le Peuple. 9 mars 1925

 

Le Peuple

12 mars 1925

La grâce de Jacob

La refuser, ce serait procéder contre tout le droit moderne et infliger un amer démenti aux promesses de la société justicière

Un épisode dans la dure histoire de la Justice. L’opinion en a été saisie par l’émouvant appel que lançait Million dans le Peuple le 26 février.

C’est désormais affaire à tous les gens de cœur de collaborer, par leurs pressantes sollicitations, à la décision du président de la République et de ses bureaux, au nom, sans doute, du plus pur des sentiments qui aient jamais fleuri sur l’humanité, l’amour maternel, mais aussi en plein accord avec les notions du droit moderne.

La jeunesse de Jacob fut délictueuse. Peu doit importer, en face de la longue expiation, l’erreur de jadis, si criminelle qu’elle ait pu être au regard de la société, dès lors qu’aucune tache de sang n’a souillé ineffaçablement les mains du condamné. Plus l’on avance en âge, plus aiguë est l’angoisse du mal et des responsabilités dont la conscience de tous est chargée. C’est hier qu’un Oratorien disait, du haut de la chaire de Notre-Dame, s’adressant à son public d’hommes favorisés par la fortune et la situation ; « Est-ce qu’il ne vous arrive pas, quelquefois au moins, de voir se dresser l’angoissant problème du mal, ni de soupçonner que dans ces calamités vous pourriez être complices, oui, complices, par votre indifférence, à améliorer, ou votre âpreté à maintenir un ordre social défectueux en tant de parties, pour ne pas dire criant d’injustice ? » Au moment où, ayant à parler de la grâce de Jacob, j’évoque le droit moderne, je ne puis me retenir d’apparenter les paroles prononcées dimanche dernier par l’héritier de Lacordaire au farouche réquisitoire que jadis, en livrant sa tête coupable, un propagandiste effréné jetait comme une suprême explication, à la société malfaisante et complice de tant d’aberration.

Mais je ne veux même pas ici chercher les excuses, pourtant profondes, aux actes d’Alexandre Jacob, il y a vingt-trois ans.

Vingt années de bagne pèsent sur eux. Ne suffisent-elles pas à l’expiation ou faut-il que celle-ci soit éternelle ?

En décrétant la perpétuité de la peine, que la Convention avait rayée de nos lois, le législateur semble bien s’être reculé en deçà du droit moderne. Un croyant pourrait dire qu’il s’appropriait le rôle de Dieu. Il y a quelque immoralité à dire au coupable ; « Toute ta vie tu expieras jusqu’au bout, quoi que tu fasses, quoi que tu témoignes en faveur de ta rénovation et de ton repentir. » La perpétuité du bagne, sans atténuation, serait ainsi une sorte de prime à l’endurcissement d’une âme désespérée.

Les maîtres de nos Codes l’ont si bien compris qu’après avoir rétabli la pénalité perpétuelle, ils en ont atténué le caractère au moyen du droit de grâce.

La grâce… Petite lueur désormais qui atteint le fond de l’enfer. Lointaine comme une étoile, fragile ainsi qu’une flamme de cierge et que le damné guette d’un œil noyé d’espoirs et traversé d’angoisse.

Une âme coupable mais virile, une conscience pécheresse mais inquiète doit trouver là de quoi la réconforter dans ses épreuves et l’exciter au relèvement. Mais qu’on y prenne garde. Refuser alors une grâce méritée, justifiée, ce serait procéder contre tout le droit moderne et infliger un amer démenti aux promesses de la Société justicière. Si l’exemplarité de la peine consiste dans l’intimidation, celle de la grâce porte le beau nom d’exhortation. Mais comment exhorter au bien si l’on est parjure ?

J’entends que le droit de grâce s’exerce dans des limites et avec des conditions que le fait et la coutume ont fixées. Il faut que soit constatée l’amélioration du condamné, que certaines assurances soient prises pour éviter de le laisser, sitôt sa libération, en proie à des périls et des épreuves qui lui rendent impossible ou de vivre matériellement, ou de résister aux tristes tentations.

Dans le cas d’Alexandre Jacob, toutes ces conditions sont réalisées. Relisez le dossier établi et publié par les soins du Peuple.  Voici des témoignages impressionnants, des attestations décisives, émanant de fonctionnaires attentifs, de spécialistes éminents. C’est M. Abric, ancien gestionnaire des approvisionnements aux Iles du Salut, qui précise « l’honnêteté », la « délicatesse », le « labeur » du condamné placé sous ses ordres. C’est M. le docteur Rousseau, ancien médecin des pénitenciers, aujourd’hui médecin de l’Office public d’hygiène sociale de la Seine-Inférieure, qui affirme que Jacob a perdu toute nocuité, qu’il est devenu un « garçon posé, travailleur, de peu de besoins », et qui « mérite plus que tout autre, le bénéfice des faveurs prévues par les lois ». C’est notre confrère, M. Albert Londres, dont on connaît les enquêtes scrupuleuses inspirées par le souci de l’exacte vérité, et qui considère « comme un devoir pour lui d’aider Mme Jacob à revoir son fils ». D’autre part, libéré, Jacob est assuré d’un emploi auprès d’une personne dont le geste généreux est un exemple de conscience civique et d’élégance morale.

Les recommandations du droit et de la loi, les précisions de l’expérience, les arguments de la raison, les garanties d’une direction tutélaire – tel est l’ensemble harmonieux et solide qui milite en faveur de la grâce d’Alexandre Jacob.

Quand ces choses-là sont dites, son sues, qui permettent d’asseoir le jugement, de satisfaire aux préoccupations du juriste le plus rigide, ah ! qu’il nous soit alors permis libre de scrupules de cet ordre, de répondre aux appels du cœur, d’écouter le cri déchirant du calvaire maternel. Depuis vingt ans, elle le gravit, auguste dans ses humbles vêtements de travail, la Mère âgée, anxieuse, passionnée d’Alexandre Jacob. Son cœur est une immolation quotidienne. Son regard, une supplication de toutes les secondes. Leurs tendresses à ces deux éloignés, se croisent sans se lasser depuis vingt ans au-dessus des insondables océans. Elle puise toutes les forces de vivre en l’espoir de l’arracher à l’enfer. Il trouve son courage d’espérer dans les sourires ingénus qu’il penche vers les baisers de celle qu’il nomme « la bien bonne », se rencontrant à trois siècles de distance avec l’expression charmante de la plus spirituelle de nos écrivains…

Que le plus pur des sentiments qui aient jamais fleuri sur l’humanité soit pour la grâce de Jacob le signe divin du rachat. Les hommes ne sauraient être plus sévères que la justice du Dieu des catholiques qui met au crédit des âmes punies les souffrances expiatoires de ceux qui les ont aimées. Nous souvenant de la page immortelle d’Augustin, illustre témoignage de l’amour maternel de Monique, nous lui voudrions une humble réplique et lorsque, libéré, Alexandre Jacob reviendra vers sa mère, nous les laisserons « seuls s’entretenant ensemble avec une douceur inexprimable, se reposant des fatigues du long voyage dans la demeure éloignée du bruit du monde. »

CIVIS.

 

Le Peuple

14 mars 1925

Pour la libération de Jacob

Une requête de Mme Jacob pendant la guerre

Nous avons publié récemment la requête que Mme Jacob mère a adressée au ministre de la justice en faveur de son fils. Nous croyons pouvoir revenir aujourd’hui sur la demande que, pendant la guerre, cette malheureuse mère fit pour la libération de son enfant. Personne ne lira sans émotion cette lettre :

C’est une pauvre mère qui vient vous implorer pour son enfant, car mon plus ardent  désir serait de le voir à côté de ses frères combattre pour le droit et la justice contre la barbarie. Vous, monsieur le ministre, qui avez eu un si grand et noble geste de n’associer aucune haine de parti, c’est à vous, homme d’un cœur généreux et bon, qu’une pauvre mère s’adresse. Ayez, je vous en prie, un mot de pardon pour mon pauvre petit qui est d’une nature droite, courageuse et énergique ; ne le laissez pas mourir inutilement.

Bien jeune encore, il avait à peine onze ans, il est parti pour naviguer et fuir les mauvais traitements que son père lui faisait subir quand il était sous l’empire de l’alcool.

Il y a déjà onze ans qu’il est détenu, dont neuf ans à la Guyane, aux Iles du Salut ; vous le savez, il ne peut vivre encore de longues années, le régime et le climat sont mortels. C’est un révolté, mais quand on est jeune, on est ardent et fougueux, et bien souvent, certaine lecture fausse les idées. Mon fils n’a pas tué ; pourtant, il a été condamné à la prison perpétuelle.

Vous, monsieur le ministre, que je crois juste et bon, en lisant son dossier bien erroné en certains endroits, je vous en supplie, comme vous l’avez déjà fait, que la haine de parti soit effacée, car mon fils, prisonnier de droit commun, a bien souvent été regardé comme politique. Il n’y a jamais eu aucune considération. Comme il était le premier jour, il y a onze ans, il y est encore ; aucune amélioration à son sort, pas même un changement de classe, rien. Il est pourtant resté le temps voulu sans punition pour pouvoir l’obtenir, mais pour lui rien, jamais aucune clémence.

Il serait trop long de vous expliquer ses onze années passées. Maintenant, il est à l’isolement, cela veut dire seul nuit et jour ; mon fils n’a pas voulu m’en dire le motif afin que je ne fasse aucune démarche. Il a peut-être raison, car on ne peut rien contre un parti pris, si parti pris il y a. Depuis la dernière lettre de mon pauvre petit, les événements se sont précipités et je crois de mon devoir de française, puisque mon pauvre enfant a perdu ses droits, de venir vous demander et vous prier du plus profond dem on cœur : prenez-le, ne le laissez pas mourir inutilement. Mon fils est un être profondément courageux et énergique, il fera son devoir devant l’injustice ; le peu de force qu’il a encore, il  la mettra à combattre.

Monsieur le ministre, on reproche peut-être à mon fils de ne s’être pas laissé emporter par le courant qui existe au milieu du bagne : l’entière soumission qui fait un bon forçat. Je ne puis m’expliquer, ce serait trop long ; mais quand on est un homme, dans quelque milieu que l’on se trouve, même au bagne, on garde sa dignité d’homme et c’est pourquoi, je sais qu’à cela mon fils n’a jamais manqué, je viens vous dire, monsieur le ministre, sans aucune prétention que mon fils est un homme et dans cette heure sombre et pourtant pleine d’une lueur d’espérance, la France a besoin de toutes ses énergies. Je jette un dernier cri d’espoir et vous prie, monsieur le ministre de penser à  mon pauvre enfant qui se meurt lentement ; et, s’il doit mourir en combattant, que ce soit pour la justice et pour le plus sacré des droits : notre liberté.

Mme Veuve JACOB.

Quelques lettres de Jacob à sa mère

Nous commençons aujourd’hui la publication de quelques-unes des lettres que Jacob écrivit à sa mère depuis son envoi au bagne. En voici une, datée du 12 juin 1910 :

Ile Royale, le 12 juin 1910.

Chère Maman,

Je m’en doutais bien que ta santé ne devait pas être des meilleures ; certes, après tout ce que tu as souffert, cela ne se pouvait guère ; mais, cependant, je ne te croyais pas aussi malade que ce que tu l’as été. Que te dirai-je ? Que tu as eu tort de me l’avoir caché car, si je l’avais su, je ne t’aurais pas chargée d’un tas de commissions, de démarches qui ont été la cause peut-être de ta rechute. Enfin, s’il est vrai comme tu me l’assures, que tu es en pleine convalescence, que tu es pour ainsi dire guérie, tant mieux. Je ne demande qu’à te croire et te souhaite meilleure santé à l’avenir. Quant à moi, je suis heureux de pouvoir te renouveler ce que je t’ai dit dans ma dernière. Je me porte bien, très bien. J’ai reçu le flacon de poudre Rocher et, sans lui attribuer tout le mérite de mon amélioration, je crois qu’il y a un peu contribué. Pour le moment, je n’en ai plus besoin, ni d’autres choses non plus. A moins que je ne t’en fasse la demande, ne m’adresse plus rien, on me le confisquerait.

Dans les premiers jours du mois prochain, je m’attends à être transféré dans les locaux de la réclusion cellulaire, à l’île Saint-Joseph, pour y purger ma condamnation que je subirai intégralement à moins que tes démarches ne soient couronnées de succès – ce qui est probable du reste, si tu as procédé comme je te l’ai recommandé. Au fond, ça ne me plaît pas beaucoup, mais puisque cela te fait plaisir, puisque en quelque sorte tu t’es engagée à l’endroit de personnes qui ont été bonnes pour toi, fais comme tu l’entendras ; venant de toi, ce sera toujours bien. Si tu as fait présenter ton recours immédiatement après le rejet du pourvoi en cassation, le dossier de l’affaire se trouvant à Paris, il est présumable qu’il y sera donné une suite favorable et que la décision ne se fera pas trop attendre ; mais si tu as retardé ta démarche de quelques jours seulement, je crains fort que le résultat n’en soit pas le même ; en tous les cas, la réponse sera beaucoup plus tardive. Quoi qu’il en soit fais tout ton possible pour m’informer du résultat dès que tu le connaîtras. Ne confonds pas surtout. Il ne s’agit pas de ma peine des travaux forcés à perpétuité : il s’agit de celle de deux ans de réclusion cellulaire prononcée par le tribunal maritime spécial pour coups et blessures volontaires, ayant occasionné la mort sans intention de la donner, avec admission d’excuse légale et de circonstances atténuantes.

C’est par erreur que mon dossier porte la mention : meurtre, ou pour mieux dire, c’était l’accusation qui soutenait cette version ; mais le tribunal ne l’a pas admis, sans quoi j’aurais été, j’aurais pu être condamné à mort. D’ailleurs, si, comme je l’espère, Me Justal a compulsé le dossier au greffe de la Cour suprême, il doit déjà t’avoir informée de cela ; il doit d’avoir dit aussi que la dénonciation en forfaiture avait été adressée à la chambre des requêtes, de sorte que tu n’auras pas eu besoin de t’en occuper. Depuis quelques jours, tu dois connaître la décision de cette juridiction puisque l’affaire y a été appelée entre le 26 mai et le 4 juin.

Il me faut attendre l’arrivée du prochain courrier français pour le savoir moi-même. Attends donc. Quelle que soit la décision, je ne saurais trop te recommander de ne pas te  chagriner pour moi. Je te le répète, je me porte bien, et ma foi, avec la santé, on fait et on supporte bien des choses.

En attendant de tes chères nouvelles, reçois, ma bien bonne, mes plus tendres et affectueuses caresses.

Alexandre Jacob

 

Le Peuple

23 mars 1925

Quelques lettres de Jacob

Nous continuons aujourd’hui la publication de quelques-unes des lettres les plus curieuses que Jacob, depuis sa condamnation, a écrites à sa mère. Elles présentent un réel intérêt, car indépendamment de la sympathie que l’on peut éprouver pour le déporté et qu’elles ne peuvent que renforcer, elles dénotent un esprit critique des plus vifs et un sens de l’humour que la douleur morale et la souffrance physique n’ont pas émoussés.

Iles du Salut, ce 2 juillet 1914.

Ma bien bonne,

C’est une surprise, une bonne surprise que la photo. Vraiment Hélène n’avait pas exagéré. Tu me parais bien toujours la même. Mais tes pauvres yeux ont dû souvent verser des larmes ; ils expriment beaucoup de souffrances. Et c’est ce qu’il faut éviter, c’est ce contre quoi il faut réagir.

Les choses sont ce qu’elles peuvent et doivent être, elles sont ce que la fatalité de l’existence et nous-mêmes les avons faites. La vie est une guerre, la mêlée sociale est une bataille sans pitié ni merci et, quand on est vaincu ce ne sont pas des larmes qu’il faut verser ; il faut se ressaisir, il faut surmonter ce ferment de nihilisme qui est en nous et tenir bon jusqu’au bout, énergiquement, au mépris de la mort.

Je suis même très heureux que tu te sois un peu pénétrée de ces idées, car ta dernière lettre me donne cette impression.

Cultive ta santé, car sans la santé, point de force et sans la force pas de puissance, et bannis le chagrin de ton cœur. C’est un effet de l’ignorance et de la religiosité que de mettre un « si » devant les questions. A quoi bon ? Puisque c’est ainsi, ça ne peut être autrement. Si ça pouvait, ça serait, que diable : Il y a des situations où il faut avoir le courage, la fermeté de courage de se prononcer catégoriquement par une affirmation – ou alors il ne reste plus qu’à se ficher des fifles à soi-même. — Faut-il accepter le mépris de soi ? Jamais.

Je ne te dirai rien de ma situation, tu ferais encore des démarches à droite et à gauche et ça me déplaît souverainement. Ne rien demander, ni rien accepter, cela donne la mesure de ce que l’on est en droit de s’accorder soi-même. Pas de compromission. Chacun son camp.

Ma santé n’est pas mauvaise. J’ai bien quelques crises de cardiopathie, la nécrose osseuse me taquine bien un peu, mais c’est supportable. J’en ai supporté bien d’autres.

J’espère que Tante sera tout à fait remise de son indisposition. Il doit faire beau à Paris en ce moment, et à son âge, le beau temps influe beaucoup sur la santé. Amitiés de ma part ainsi qu’à ta bonne voisine et aux camarades.

Ton affectionné,

Alexandre

Iles du Salut, le 30 juin 1910.

Chère maman,

Me voilà encore déçu dans mon attente. Je croyais apprendre par toi la décision de la Cour suprême, et je ne la connaîtrai que dans trois jours, officiellement, car je crois fort que l’arrêt a été rendu le 6 juin au plus tard. Quoi qu’il en soit, cela n’a pas grande importance. Ce qui en a le plus, c’est que ta santé soit réellement satisfaisante, après tout ce que tu as souffert, ma bien bonne, il est temps que tu sois un peu mieux. Si cela pouvait durer… N’oublie pas d’adresser mes sincères remerciements aux personnes qui t’on assistée de leurs bons soins : à Jeanne, à tate, à ta bonne voisine surtout, ainsi qu’à celles que je ne connais pas. De même que je haïrais fortement quiconque te ferait du mal, je ne puis qu’aimer ceux qui te font du bien, cela se conçoit. Et dans le même ordre d’idées, pour ne pas me haïr moi-même – puisque ma manière de voir te fait de la peine – je vais faire en sorte de te contenter, c’est-à-dire de me conformer à tes désirs – désirs qui, au fond, ont toujours été les miens, bien que j’aie employé d’autres moyens pour les satisfaire.

Si au lieu de t’aimer comme je t’aime, plus que tout au monde, je désirais ta mort, oh ! alors, à la bonne heure ! Je te dirais : Viens au plus vite. Mais, comme je ne veux pas être un matricide, comme je désire que tu vives le plus longtemps possible, bien sincèrement, du fond du cœur, je te supplierai de n’en rien faire, car ce n’est pas à ton âge, ma bien bonne, avec tous les assauts que les maladies t’ont livrés, que tu pourrais impunément affronter un tel climat, un tel milieu social, un tel genre de vie : tu n’y résisterais pas six mois.

Voilà ce qu’on a sans doute oublié de te dire ; c’est pourquoi je crois bon de t’en informer.

Certes, ces explications sont plutôt décourageantes ; cependant, il ne faut pas se désespérer. Si réellement, comme tu l’assures, il y a de bonnes personnes qui veulent bien tenter quelque chose pour nous, pour toi surtout qui le mérites tant, j’ai idée que ce sera possible. De ce que je t’ai expliqué plus haut, il résulte que l’écueil, pour mon cas, est la crainte de mon évasion, crainte motivée, du reste, il faut l’avouer, par ma conduite passée.

De sorte que si tu sollicitais pour moi une concession, on ne manquerait pas de penser, sinon de répondre, que le désir de ce bénéfice est plutôt un moyen qu’un but.

Aurais-je la plus exemplaire des conduites, la plus soumise des attitudes, que rien n’y ferait. Invariablement, la réponse serait toujours négative. C’est pour cela que je ne serai jamais désinterné, c’est-à-dire que je ne quitterai jamais les îles du Salut.

En règle générale, aux îles du Salut, il n’y a pas de concessions. Cependant, il y a un précédent, celui du camarade Pini, lequel était concessionnaire à l’Ile Royale. Or, pourquoi ne m’accorderait-on pas ce qui fut déjà accordé à un autre ? Si, pour un motif quelconque, on ne pouvait donner une concession agricole à l’île Royale, on pourrait toujours en accorder une commerciale comme l’exploitation d’une cantine, par exemple. D’ailleurs, à défaut de l’île Royale, il y a l’île du Diable et l’île Saint-Joseph où les terres incultes ne manquent pas. Ce ne sont pas les modes et les moyens d’entreprise qui me manqueraient, si on voulait l’autoriser.

L’essentiel est d’obtenir l’autorisation ministérielle. Alors, dans ce cas, tu pourrais venir me rejoindre ; je n’y verrais plus d’inconvénient, parce que le climat des îles n’est pas malsain comme celui du continent.

C’est dans ce sens qu’il te faut orienter tes démarches, ma bien bonne. De mon côté, sois assurée que je ne ferai rien pour les entraver. Si, jusqu’ici, j’ai cherché à briser mes chaînes, ce n’a été que pour pouvoir vivre auprès de toi. C’est te dire combien mes idées auraient tôt fait de changer de direction si cela pouvait se réaliser. Que m’importe de vivre à Rome ou à Pékin ? Le lieu m’indiffère : ce que j’ai toujours désiré, ce que je désire et ce que je désirerai toujours, c’est de vivre à tes côtés, paisiblement, en travaillant de mon mieux,

En attendant de tes chères nouvelles, reçois ma bien bonne mes plus tendres et affectueuses caresses.

Alexandre

 

Le Peuple

24 mars 1925

Quelques lettres de Jacob

Voici pour faire suite à notre publication d’hier, une nouvelle et curieuse lettre de Jacob :

Royale, ce 11 mars 1913.

Ma chère maman,

Ça ne va pas plus mal, mais ça ne va pas mieux. Non pas que je sois malade, car, sauf un peu de fièvre ressentie ces jours-ci, je me porte physiquement fort bien ; mais moralement c’est autre chose. Je crains ne pouvoir m’en relever.

Vraiment, je ne me reconnais plus. Quelle dépression morale ! Effets de l’encellulement, sans doute. Cependant, je fais tout ce qui est en mon pouvoir – le pouvoir de soi, en ces sortes de cas, quelle blague ! – pour réagir. C’est ainsi que, sur ma demande, j’ai été mis avec Joseph. Mais j’y trouve si peu de consolation, si peu de marques d’affection, que sa compagnie n’a pas produit sur moi le résultat que j‘en espérais. Son caractère est impossible, son humeur profondément acrimonieuse. Cela s’entend avec moi, bien sûr, car avec autrui il fait preuve, au contraire, de beaucoup d’affabilité : façon bizarre de comprendre la fraternité.

Assurément il doit y avoir une cause à cela. Je me doute fort que la chaleur des fourneaux, je ne dirai pas l’oblige, mais le détermine à humecter plus qu’il ne conviendrait son appareil digestif. C’est pourquoi j’eusse désiré être plus près de lui pendant son travail. A cet effet, j’ai demandé un emploi. Mais autant prêcher dans le Centre-Afrique. Et pourtant je ne vois pas d’autre moyen pour sortir indemne de la crise de nihilisme qui m’étreint depuis des mois et qui finira, pour peu que cela continue, à me terrasser – je pourrais dire à m’immerger. – Je suis absolument schopenhauerisé. Cela se conçoit d’ailleurs. J’ai beau vouloir réagir, je retombe toujours dans le marasme. Le travail que je fais (manœuvre-maçon) me laisse trop les rênes libres à la folle du logis. Tandis que si j’avais une occupation capable de captiver mon attention, j’ai idée que ce serait pour moi une planche de salut. Mais, à te parler franchement, je ne compte guère sur cette bouée de sauvetage.

J’ai une mauvaise réputation : on craint toujours que je m’évade, encore que, tant par lassitude que par raisonnement, j’aie sincèrement rompu avec cette illusion. Aussi bien, comme perche, je m’attends plutôt à recevoir un pavé. Qu’y faire ?

J’ai reçu une lettre. Alors, tu as encore adressé une demande en ma faveur. Comme tu t’illusionnes, ma bien bonne, c’est absolument inutile. Même avec la plus exemplaire des conduites – que je suivrai, non par espoir de récompense, mais tout simplement pour t’éviter le retour de chagrins dont j’ai été la cause – je n’obtiendrai jamais, tu entends bien, jamais, la moindre mesure de clémence. Et puis à quoi bon ? Je suis usé, las, je n’ai plus aucun espoir, j’ai atteint le bord du gouffre, et l’envie de faire le dernier pas ne me quitte guère ; la pensée du chagrin que tu en éprouverais y met seule un frein.

Que veux-tu, ma bien bonne, ne me fais pas de reproches, j’ai fait là-dessus tous les raisonnements possibles et j’en arrive toujours à la même conclusion. C’est maladif, bien sûr, mais à cause de cela, il n’y a rien à faire. Pour un jour de santé morale, je subis ensuite des semaines de mélancolie. Cela m’est bien pénible, je te l’assure. Tu dois le concevoir, d’ailleurs.

Vraiment, je ne sais pas trop comment cela finira. Tu le vois, je fais tout mon possible pour résister, je te prie de m’adresser des objets tout comme si je devais les recevoir et cependant, deux mois c’est bien long. Que de tempêtes morales à essuyer durant ce temps ; que de versatilités dans les résolutions les plus sincèrement prises ! Enfin, tu n’ignores pas, ma bien bonne, combien je tiens à toi ; tu sais que tant que je pourrai résister, je le ferai. Ne te chagrine donc pas. Au prochain courrier, je serai peut-être moins triste.

Tes dernières lettres ne m’ont pas encore été remises, le courrier ayant été dirigé par erreur, dit-on, sur Cayenne.

Je ne pourrai donc y répondre que le mois suivant.

Amitiés sincères à Tante, à ta bonne voisine, aux camarades.

Ton affectionné :

Alexandre

 

Le Peuple

16 mai 1925

Pour la grâce de Jacob

Des informations parvenues de la Guyane nous signalent que Jacob est proposé sur le tableau des grâces de cette année pour une remise de 15 ans. Des notes excellentes lui sont attribuées par l’autorité locale et le gouverneur se déclare lui-même partisan de la grâce.

Dans ces conditions, il semble donc très probable que Jacob sera compris dans une mesure de bienveillance qui sera prise prochainement à l’égard de plusieurs condamnés.

Nous espérons fermement que M. Steeg, ministre de la justice, voudra bien donner son avis favorable pour hâter l’application d’une décision qui avait été envisagée sous son prédécesseur, M. René Renoult.

Nous croyons intéresser nos lecteurs en publiant aujourd’hui le curieux témoignage qui nous a été apporté spontanément sur Jacob par M. Mesclon (Antoine), auteur de  Comment j’ai subi 15 années de bagne.

Monsieur le directeur,

Je prends seulement connaissance de la série d’articles que le « Peuple » a consacrés au cas « Alexandre Jacob » à qui je dois, entre autres, un témoignage particulier.

Son affaire avait eu un énorme retentissement au bagne et il y était attendu comme un chef reconnu à l’avance par l’immense majorité des condamnés.

La publicité extraordinaire donnée à ce qu’on appela en ce temps, « l’Affaire des bandits d’Abbeville », avait mis au courant toute la population du bagne des idées plus ou moins aventurées de Jacob. Mais c’est son attitude surtout qui plaisait. Elle admirait qu’il sût ainsi se défendre, affirmer ses idées, et traduire intelligemment la révolte obscure de tant de bagnards d’entre elle, qui auraient pu être « d’honnêtes ouvriers ».

Car M. Chenel, gouverneur de la Guyane et actuellement grand chef de l’administration pénitentiaire de là-bas, a très explicitement marqué dans le « Matin » du 23 mars dernier que l’immense majorité des condamnés furent contraints par la dureté de leur vie à la révolte qui les fit forçats.

« J’ai étudié les 7.000 dossiers des condamnés actuellement en Guyane, dit M. Chenel, et parmi eux 85% sont des déshérités de tout livrés à tous les hasards, à toutes les embûches, à toutes les misères de la vie sociale « dès leur plus tendre enfance ».

Voilà qui est moralement édifiant et matériellement concluant.

85% de ces condamnés au moins – et cela est conforme à mes observations – auraient pu ne pas être des condamnés, des révoltés, s’ils avaient été protégés, soutenus, éduqués.

Oh ! Je n’accuse pas la chose sociale. Accuser n’est pas guérir et guérir seulement pour moi importe. Et puis la chose sociale – comme les individus eux-mêmes – a été jusqu’à présent ce qu’elle a pu être.

Mais il importe aujourd’hui que les consciences, de plus en plus nombreuses, qui comprennent tout l’impérieux indispensable de la solidarité, créent ce mouvement d’enthousiasme réfléchi d’où sortira pour le  mieux de l’ordre social, chaque jour, un peu plus d’harmonie et de justice.

Mais pour ce qui est de Jacob, je dois d’abord déclarer que tous ceux qui avaient espéré voir en lui un chef furent déçus. Car il est naturel que, qui ne sait se guider et se sentant perdu dans la tourmente cherche un guide… qui le sauvera.

Il n’appartenait qu’à l’administration et non à un condamné d’être ce guide, selon la norme. Las ! elle ne suit pas plus que ses pupilles, se guider elle-même.

Jacob ne fut pas ce que sa dangereuse popularité aurait pu  le pousser à être. Il fut circonspect… et quelque temps après son arrivée, ayant déçu les espoirs insensés de révolte organisée, nourris par de pauvres êtres perdus à toute espérance, le bagne dit : « Il est comme les autres ».

Mais Jacob devait prendre une belle revanche.

En 1907, à l’île Saint-Joseph, les cuisiniers allaient, comme on dit, un peu fort.

Il était admis de tradition au bagne, que le cuisinier devait en un an ramasser les quelques centaines de francs nécessaires pour assurer son évasion à la grande terre. Pour cela, viande, lard, graisse, café, savon, etc., étaient vendus à son profit, tant aux condamnés débrouillards, qu’au personnel amateur de bon marché.

Mais avec le cuisinier de ce temps-là la ration déjà mince avait part trop fondue. Il y eut des protestations unanimes.

Jacob devint cuisinier, ce qui ne lui plaisait guère pourtant. Et pendant plus d’un an, plus un gramme de viande, lard, graisse, café, etc., ne fut distrait. Et de plus, la ration fut préparée avec tout le soin possible.

Et cependant, que de mouchards, d’envieux de la place, l’épièrent pour l’accuser de ce qui était ou de ce qui n’était pas !

Mais jamais quelqu’un ne put ni acheter, ni voir vendre quoi que ce soit.

Et Jacob ne mangeait sa ration que préparée avec celle de tout le camp. Force fut donc à tous de reconnaître la rigide et exemplaire honnêteté de Jacob qui ne pouvait penser que 20 ans plus tard cela lui servirait…

Un bagnard pouvait donc être cuisinier et ne pas vendre à son profit la ration de ses camarades.

Jacob n’était donc pas comme les autres

Non ! et pour cause, son intelligence et sa sensibilité précocement exaspérées par tout l’anormal social, l’avaient, à l’occasion de circonstances assez exceptionnelles, comme l’établit l’histoire de sa jeunesse, jeté hors sa voie normale.

Je ne plaide pas son cas je l’expose après d’autres car il est, avec un relief lumineux et précis, l’histoire de trop d’autres révoltés plus ternes mais également intéressants du point de vue humain qui doit primer tous les autres.

Mais en Jacob, grâce à ses facultés l’âge et l’étude ont accompli leur aboutissement naturel. Il a reconnu la réalité des choses, il a pu juger que : « plus fait douceur ».

Car la douceur inlassable du dévouement de sa mère l’a non seulement grandement soutenu, lui, mais a fini par émouvoir et user cette vindicte sociale dressée contre son fils d’autant plus implacable que celui qui l’encourut était plus courageux et plus décidé à lui faire face.

Aujourd’hui, le temps a fait son œuvre. Jacob, que le bagne n’a non seulement pas entamé au point de vue de la propreté morale, mais qui est devenu un exemple de ce que peut la persévérance dans la décence et la dignité, peut être très utile à l’œuvre de relèvement de beaucoup de condamnés.

Avec le concours des docteurs Toulouse et Legrain, de M. Brieux, le dramaturge, et d’autres consciences d’hommes, je fonde une Ligue pour la lutte contre la criminalité par la réduction de la récidive en éduquant les récidivistes éventuels.

Pour peu que j’y sois aidé j’affirme que d’ici trois ans le nombre des crimes et des attentats actuellement commis par des récidivistes, aura diminué de 80% — parce que les récidivistes que fabrique le système pénitentiaire actuel – seront devenus des travailleurs.

Et je sais que Jacob pourrait être un bon ouvrier pour cette œuvre.

La moisson promise est magnifique, car ici en France, comme en Guyane, l’immense majorité des condamnés normaux aspirent à redevenir ou à devenir des hommes tranquilles.

J’en ferai la preuve autant qu’on voudra. Et je me rappelle que précisément l’amour de la mère de Jacob pour son fils et pour aussi celui d’une autre mère pour un autre condamné de ce temps, faisaient l’objet des conversations, à l’arrivée des courriers surtout. Et ces amours de mères, un peu extraordinaires, étaient considérées par une très grande part des 85% qu’a dénombrés M. Chanel, comme un bonheur envié mais jamais connu. Et on admirait sans plus, simplement, cela s’imposait…

Ah oui, disait-on, la mère d’un tel… la mère de Jacob, quelles mères ! Ils en ont de la chance !…

Le sentiment finira par mener le monde, me disait le docteur Legrain à la fin d’une conférence, à la seconde précise où j’allais lui faire la même réflexion.

Il faut avoir la foi que cela sera et que nous devenons toujours de plus en plus généreux et plus justes les uns envers les autres.

En faisant appel aux bons sentiments des condamnés, et il y a des moyens presque infaillibles pour cela, au lieu d’avoir la vaine prétention de les dompter, nous désarmerons leurs rancunes, nous leur ferons sentir le prix et le besoin de la Justice.

Pour la mère de Jacob, si humainement digne de la juste clémence qu’elle implore pour son fils, je ne crois pas que notre société puisse plus longtemps ne pas l’entendre.

Le cœur des hommes s’ouvre de tous côtés aux désirs, aux besoins de paix. La beauté de l’amour de cette mère enfin récompensé, c’est un peu la paix sociale épandue sur nous tous et sur nos soucis, et nous en avons autant besoin que cette mère.

Pour Jacob, s’il a pu paraître indispensable en 1903 de faire un exemple si notre machine judiciaire a cru devoir être implacable, il est certain aujourd’hui que nous devons nous souvenir que l’oubli et le pardon étant prévus dans notre Code, Jacob les a vraiment mérités par son redressement.

Que la commission des grâces, que le garde des sceaux prennent aujourd’hui, sans crainte, la mesure nécessaire, tous les hommes de cœur, toutes les consciences éprises de justice meilleure les approuveront.

Croyez, Monsieur le Directeur, à mes sentiments bien dévoués.

Antoine Mesclon,

Auteur de : Comment j’ai subi 15 ans de bagne.

N.-B. – Le « Peuple » du 8 mars prête à Jacques Normand ce que Dieudonné a écrit sur Jacob. Dieudonné dont M. Chanel se porte aujourd’hui garant dans le même article du « Matin ». Rendons à César…

Mais M. Jacques Normand, qui fut fonctionnaire, a été mieux placé pour nous renseigner sur la mentalité du personnel, il l’a d’ailleurs fait avec une précision et une indépendance qui nous fixent sur le souvenir qu’il en a gardé. J’ai cependant regretté pour lui que dans ses observations il n’ait pas été plus objectif et qu’il n’ait pas assez marqué les causes qui resteront fatales tant que nous ne nous attaqueront pas méthodiquement à elles. Et je répète : mieux vaut guérir que critiquer ou accuser.

A.M.

45, rue Ribéra (16e).

 

Le Peuple

10 juillet 1925

Mme Jacob pourra revoir son fils

Une bonne nouvelle qui réjouira toutes les mères.

Mme Jacob va enfin trouver la récompense du sublime dévouement maternel qu’elle a montré sans cesse pendant plus de vingt années. Elle va pouvoir bientôt embrasser son fils, pas encore complètement libre, mais tout de même rapproche d’elle, en attendant mieux.

Nous apprenons, en effet, qu’à l’occasion du 14 juillet, la peine prononcée contre Jacob, par la cour d’assises d’Amiens, le condamnant aux travaux forcés à perpétuité, va être commuée en cinq années de détention.

Jacob va donc être ramené en France par un prochain courrier et sa mère aura la faculté de le voir désormais régulièrement. D’autre part, cette mesure de clémence, qui donne, en grande partie, satisfaction au désir exprimé par Le Peuple et par la presse de gauche, qui a soutenu notre campagne en faveur de Jacob, sera, paraît-il, susceptible d’être suivie dans un délai rapproché, d’une autre mesure de grâce définitive.

Le Peuple est heureux de pouvoir noter une décision d’humanité qui honore un régime de démocratie et il souhaite qu’elle soit complétée le plus tôt possible par la grâce entière.  Mme Jacob qui a connu pendant vingt années l’angoisse d’une mère privée de ce qu’elle avait de plus cher au monde, va connaître la seule joie qui compte actuellement pour elle : revoir son fils.

Et cette parcelle de bonheur jaillissant dans un cœur de mère est une lueur de beauté qui fait supporter bien des médiocrités de l’existence humaine.

F.M.

.

 

[1] Née le 9 décembre 1892 à Paris, Georgette Bouillot déclare le 4 mars 1925 dans ce journal « connaître particulièrement Mme Jacob depuis 20 ans ». Affiliée à la CGT de l’Habillement, elle résidé au 24 de la rue Voltaire dans le 11e arrondissement de la capitale, soit à deux pas de l’impasse Delaunay où loge Marie Jacob.
[2] Il s’agit d’Alric, le Peuple fait ici une faute de frappe sur le nom de l’ancien gestionnaire des îles du Salut.
[3] Né à Cherbourg en 1885, le romancier entretient une amitié avec Jacob qu’il rencontre au bagne. Il existe d’ailleurs une correspondance entre Jacob et Raoul Lematte, vrai nom de Normand, conservée dans le fonds Jacob du CIRA de Marseille.

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