Miam-miam aux îles du Salut


….Ou de l’anthropophagie comme légitime vengeance

Bien que l’on puisse insérer la Cervelle à la mode des îles du Salut dans l’imaginaire du bagne où l’évasion et l’anthropophagie ont une place de choix, il convient de considérer cette historiette de Jacob aussi et surtout comme un acte avéré de résistance à la l’Administration Pénitentiaire. Avéré, mais aussi largement trituré, déformé, remanié … cuisiné par les nombreux textes et souvenirs recueillis qui reprennent cette culinaire anecdote. Madeleine Briselance, par exemple, qui a connu l’ancien fagot sur les marchés et foires du Berry, s’est rappelé pour nous en 2002 de foie humain  – en lieu et place de la fameuse cervelle persillée  décrite par Alexis Danan en 1961 – donné à manger aux surveillants des îles du Salut. Bon appétit aux pays des hommes punis.

La nouvelle a été publiée pour la première fois dans la réédition des Ecrits d’Alexandre Jacob par L’Insomniaque en 2004. Ce texte date de 1927. Jacob en est l’auteur. A cette date, il est interné à la prison de Fresnes et attend sa libération définitive. La Cervelle s’intègre dans une série de trois nouvelles. Elle constitue, avec Le Procureur de SA République et La comique histoire du môme à Pépète, l’ébauche d’un projet avorté de livre mettant en scène le forçat Barrabas et certains de ses camarades d’infortune.

La prose de Jacob, loin de se conformer aux canons du genre autobiographique, se veut dénonciatrice des pratiques délétères et éliminatoires du bagne. Plutôt que d’utiliser la 1e personne du singulier comme le font beaucoup de ceux qui ont laissé des souvenirs carcéraux, l’ancien bagnard ne cherche pas à se mettre en valeur ; il a opté pour une fiction édifiante masquant finalement la réalité des faits. Comme à son accoutumée, Alexandre Jacob ne se met pas en scène. Même Barrabas, son pseudonyme carcéral, n’intervient que comme le rapporteur de l’acte commis par les forçats Lemerle et Brugues. Il devient ainsi, en mélangeant les rôles, le spectateur témoin d’une terrible mais cocasse vengeance gastronomique répondant à la vindicte des surveillants militaires.

De prime abord, cette fable soulève l’étonnement tant le fait narré passe pour extraordinaire au-delà de la truculence du récit. La concordance des temps, des lieux et des personnages nous pousse-t-elle à relativiser cette vengeance anthropophage ? La question peut légitimement se poser. En effet, Eugène Dieudonné ne mentionne pas le canular dans ses souvenirs. Ses mémoires stipulent en revanche l’élection du forçat Barrabas au poste de cuisinier[1], élection reprise dans l’interview du commandant Michel[2]. La version du bagnard anarchiste et celle du commandant des îles du Salut confirmeraient l’année donnée par Alexandre Jacob : 1913. Or, la biographie d’Alain Sergent donne à penser qu’il faut reculer cette date et qu’il faut situer l’évènement avant la première tentative d’évasion du forçat[3]. C’est-à-dire vers la fin de 1906. Alexandre Jacob a très bien pu être nommé (ou élu) cuisinier plusieurs fois. Il occupe d’ailleurs ce poste quelques temps en juillet 1919. Le lieu ne pose pas de problème. Depuis 1913, le bagnard se trouve bel et bien à la Royale et non sur l’île Saint Joseph. Jacob est-il donc l’auteur du méfait gastronomique ?

Sur l’île Royale chaque espace répond à une fonction bien précise. Cette logique d’un système normatif et totalitaire permet de préciser et de vérifier le récit du narrateur. Jacob mentionne la pente des Blagueurs où les surveillants militaires se seraient gaussés de l’immersion du forçat François Salsou qui, le 2 août 1900, avenue de Malakoff à Paris, avait tenté de tirer sur le Shah d’Iran en visite à l’exposition universelle. L’anarchiste, partisan de la propagnade par le fait et du naturianisme, est condamné aux travaux forcés[4] ; il meurt le 19 juillet 1901 sur l’île Royale de diarrhées et de fièvres. Alexandre Jacob n’arrive pourtant sur l’île Royale que le 13 janvier 1906. Il n’a pu donc assister à la triste scène. Car c’est de la pente des Blagueurs que l’on peut voir le débarcadère où les bateaux accostent et débarquent leurs cargaisons de forçats ou de nourriture. C’est de là que les surveillants voient partir la chaloupe immergeant le corps du bagnard trépassé, la donnant de facto comme nourriture aux requins. C’est là que nait l’histoire que raconte Lermerle à Barrabas – Jacob.

Lemerle est affecté aux cuisines de l’hôpital militaire, il peut à loisir constater les conséquences de la construction de la route coloniale n°1 entre Kourou et Cayenne qu’a si dramatiquement décrite Albert Londres en 1923 et dont le tracé jusqu’à Saint Laurent du Maroni s’effectua de 1863 à 1951. Le décompte mortel est ahurissant[5], les bagnards tombent comme des mouches et ceux que l’on espère sauver se retrouvent à l’hôpital de la Royale où l’on sait plus sain le climat des îles du Salut. Mais tous ceux qui y sont soignés n’en survivent pas pour autant. La matière première, les denrées abondent donc. Le scénario de Jacob peut se construire.

Non loin de l’hôpital militaire, juste à côté du cimetière des enfants de l’île Royale, se trouve l’amphithéâtre. Dans ce petit bâtiment, en contrebas  et qui, aujourd’hui, est faussement présenté aux touristes comme étant un dépôt de pétrole pour l’hôpital, peuvent être entreposés une quinzaine de cadavres dans l’attente de leur immersion. L’endroit est calme, discret et peut donner lieu au facile échange de cervelles orchestré par l’infirmier Fichet, gardien de la morgue des bagnards pour le compte du forçat Lemerle en échange de quelques litres de vin. Il ne reste alors plus qu’à ce dernier à se mettre aux fourneaux et à cuisiner sa délicieuse recette.

Dans L’épée du scandale, le reporter Alexis Danan relate le séjour en Guyane qui lui permit d’écrire Cayenne, son livre sur le bagne paru en 1934. Le journaliste narre son plaisir d’avoir goûté dans cette ville aux mets du charcutier réputé et forçat libéré René Jean (ancien boucher et assassin à La Villette). Et Danan rajoute qu’il ne savait pas à cette époque « l’histoire du joyeux anarchiste Alexandre Jacob régalant le gouverneur de la Guyane, à la table du commandant des îles, d’une cervelle humaine, dorée de beurre et pavoisée de persil [6] » !

Dans ce cas, ce n’est plus le forçat Lemerle qui mène les représailles culinaires mais Alexandre Jacob lui-même qui devient le facétieux vengeur au fourneau. L’ancien matricule 34777, qui fut lui aussi cuisinier sur l’île Royale, se plait ainsi à brouiller les pistes. Mais Jacob n’a pas été maître queux très longtemps.

Nous pouvons aussi aisément comprendre que ce poste d’« embusqué » qu’il a occupé en cuisine ait pu susciter envies et jalousies. Être cuisinier autorise de multiples et fructueux détournements. La frustration est d’autant plus grande que l’égalitarisme libertaire du transporté le pousse à répartir harmonieusement les rations de ses congénères. Dieudonné se plait même à rajouter que Barrabas était un as de la poêle[7], régalant les forçats les plus pauvres mais irritant la débrouille des plus compromis[8]. Alexandre Jacob finit par être évincé de son poste  à la suite d’un complot ourdi par ses détracteurs ayant réussi à subtiliser à son insu une boite de graisse. « Barrabas était responsable. Il fut remplacé. »[9]. Si l’ancien membre de la bande à Bonnot rajoute que vols et détournement reprirent par la suite, il n’en demeure pas moins qu’avant cette éviction Alexandre Jacob, demandant notamment des livres de cuisine à sa mère dans sa correspondance carcérale[10], a pu s’employer à concocter un dîner presque parfait pour ses camarades d’infortune et vengeur pour ses gardiens.

Alain Sergent signale enfin dans la première biographie consacrée à l’honnête cambrioleur un débat qu’Alexandre Jacob organisa aux Causeries Populaires (à Paris dans le XVIIIe arrondissement) en 1930, plus de deux ans après sa libération. Lors de la discussion, un ancien surveillant met en doute les propos de l’ancien bagnard. Jacob, avec force de détails, finit par convaincre son contradicteur atterré[11]. Le fait est d’autant plus probable que l’année et le lieu donnés par l’écrivain biographe sont suffisamment précis pour rechercher de plus amples informations.

A cette époque l’anarchiste revenu de l’enfer guyanais est activement impliqué dans la lutte contre le bagne. Nous sommes même très loin de l’homme brisé que décrivent Bernard Thomas[12] et William Caruchet[13] dans leur biographie respective. S’il a abandonné son projet de livre dont il nous reste aujourd’hui que les trois historiettes ci-dessus mentionnées ainsi qu’une ébauche de plan, il prend en revanche une part plus qu’active dans l’élaboration et la publication de la démonstration à charge que produit en 1930 son ami Louis Rousseau. C’est Jacob qui fournit un dessin et les anecdotes servant de preuves à charge à cet ancien Médecin au bagne[14]. C’est lui qui cherche et trouve un éditeur, Fleury, et un imprimeur, Léon. Le premier sur Montmartre et le second sur Toulouse.

L’étude de la correspondance de l’homme libre depuis le 30 décembre 1927 révèle qu’il participe activement à la campagne de libération du compagnon Paul Vial ou encore qu’il cherche à organiser un débat contradictoire sur le bagne. C’est du moins ce qu’il écrit à son ami néo-malthusien Eugène Humbert le 24 mars 1929 :

« Samedi écoulé, j’ai vu Poldès. Nous avons convenu de préparer un débat sur le mécanisme éliminatoire de la Transportation avec comme adversaire, qui est l’apôtre de ce régime, Maurice Garçon. Si je le puis je ferai convoquer Cuche, ce professeur de droit à la faculté de Grenoble dont un de ses confrères qui le heurta au congrès de [Budapest] lui dit : « Mille excuses cher Maître, j’ai craint de vous avoir brisé ». Une cruche, et méchant, et discourtois, et barbare. Grand manitou officiel du positivisme pénal. Très impulsif. Avec un mot un peu rusé, je suis sûr de le mettre en poche »[15].

La présence supposée d’un universitaire (Cuche) et d’un avocat renommé du barreau de Paris (Maurice Garçon[16]), conçue comme l’antithèse du propos de l’ancien bagnard, doit justement mettre en relief la véracité de celui-ci. Si les deux invités sont censés faire autorité sur les questions pénales[17], Alexandre Jacob peut leur opposer sa connaissance du droit et, surtout, son expérience personnelle. Le vécu de l’ancien fagot Jacob doit ainsi battre en brèche les principes de régénération et d’amendement, c’est-à-dire l’utilité sociale de la peine des travaux forcés. Les exemples que l’anarchiste peut fournir révèlent de fait le caractère inefficace des réformes de l’institution pénitentiaire, tant que celles-ci ne prennent pas en compte le devenir de l’individu condamné. En somme pour Alexandre Jacob, comme pour Jacob Law, « le bagne ne réforme pas, il se supprime »[18]. L’anarchiste ne se prive pas non plus de mentionner l’inhumanité des pratiques pénitentiaires face à ses détracteurs occasionnels.

Ce n’est donc pas aux Causeries Populaires, fondée par Libertad à la fin du XIXe siècle, mais salle Wagram à Paris, au club du Faubourg, créé durant l’été 1918 par Léopold Szeszler, dit Léo Poldès, que Jacob peut édifier son auditoire.  La conférence a lieu le 21 mai suivant mais comme nous l’apprend l’article de Jean Amoretti paru dans L’Oeuvre en date du 22 mai, Cuche et Garçon n’ont pas répondu présent. A la place, Antoine Mesclon, auteur en 1924 de Comment j’ai subi quinze ans de bagne, accompagne son ancien compagnon de case aux îles du Salut sur l’estrade. Le journaliste, un brin réactionnaire, se plait à se gausser des propos entendus par des orateurs qui « plaident pour la réforme du bagne ». Il n’a visiblement pas tout compris, ou plutôt il a trop bien compris, mais le papier montre bien l’engagement de Jacob qui lors de cette soirée raconte qu’un jour des agents de la Tentiaire, aux îles du Salut, mangèrent sans le savoir de la cervelle humaine. Miam miam.

 

Cervelle à la mode des îles du Salut

Prison de Fresnes, 1927

1913 – Corvée sous la conduite du surveillant Puhembert. Trois personnages : Barrabas, Brugues et Lemerle. Le premier, coutumier d’évasion, sous le prétexte d’aller satisfaire un besoin naturel … dans le jardin attenant à l’amphithéâtre afin de s’assurer si les volets de la morgue sont en bois de France.

Des voix qu’il entend de l’intérieur lui font pointer l’oreille. C’est Brugues et Lemerle qui conversent. Le premier dit à l’autre : « C’est entendu, un paquet de tabac ». Lemerle réplique : « Ça va ». Il sort de l’amphithéâtre en emportant quelque chose de plié dans une feuille de bananier. Sur le seuil, il aperçoit Barrabas, se trouve visiblement gêné et lui lançant au passage, un bonjour amical, remonte à la cuisine de l’hôpital militaire où il est employé cuisinier au premier fourneau. Brugues, lui, en raison de ses aptitudes, était garçon d’amphithéâtre et collaborait aux autopsies. Barrabas, tout à son idée d’évasion, ne remarque rien d’anormal.

Le lendemain matin, la réfection de la route ayant avancé d’une vingtaine de mètres, la corvée des punis préventionnaires des punis de cellule se trouve en bordure de la barrière de clôture de l’hôpital. Lemerle vient y trouver B. afin de lui expliquer sa conduite de la veille et de s’assurer de son silence. Barrabas qui, je l’ai dit, ne sait absolument rien, le laisse … . C’est ainsi qu’il apprend que depuis 1907, où Lemerle est employé cuisinier soit à la gamelle des surveillants, soit au premier fourneau de l’hôpital militaire, celui-ci échange les cervelles de bœufs pris en cuisine contre des cervelles de macchabées qu’il accommode en beignets ou à la villageoise chaque fois que la mort d’un forçat coïncide avec le jour de l’abattage d’un bœuf.

Lemerle explique qu’il fait cela par esprit de représailles. L’idée lui vint en 1905 lors du mouillage du forçat … (le nom m’échappe. L’anarchiste qui en 1900 avait tiré une balle perdue sur le Schah de Perse).

Au moment de l’immersion, cependant que les requins se disputaient le cadavre, un groupe de surveillants militaires, assemblés à la pente des Blagueurs de l’île Royale, manifestèrent bruyamment leur joie en battant des mains. Bien que Lemerle ne fût pas anarchiste, ce manque de respect envers un homme de sa classe l’indigna à un tel degré qu’il en conçut son projet d’anthropophagie farcie. Aussi, alors que lui et son môme faisaient la cervelle de bœuf en vinaigrette, surveillants militaires, procureurs généraux, directeurs et sous-directeurs, gouverneurs en mission aux îles n’y coupaient pas si, le jour de la visite, un macchabée gisait sur la dalle de l’amphithéâtre. Lorsque j’étais à la gamelle des surveillants, et pour Lemerle notamment en 1906 et 1907, alors que les travaux de la route coloniale n°1 causaient tant de décès, les malades étaient dirigés de K.[19] sur l’hôpital des îles. Les macchabées ne manquaient pas. Fichet, qui était alors infirmier du camp, et, comme tel, garçon d’amphithéâtre, me vendait la cervelle contre un litre de pinard. C’était un ivrogne. Brugues, un avare qui vendait sa ration pour thésauriser.

Plusieurs femmes de surveillants hospitalisées à la maternité pour leurs couches ont aussi mangé de la cervelle de macchabées.

 

Interview de Madeleine Briselance

Montreuil, 19 février 2002

Un jour, il y a eu un compte qui s’est réglé avec un de ces bagnards. Il y a eu un accident ; une grosse pierre lui est tombée dessus et il est mort. Tout cela s’est passé dans la journée et cela a été manipulé en accident. Et, à la fin, j’ai du mal à le croire, les bagnards ont pris son foie et, aux cuisines, ils l’ont fait cuire. Ils l’auraient servi à table le soir. J’ai entendu dire cette histoire mais ce n’est pas Jacob qui m’a raconté cela. Cela s’est raconté entre les gens de ma famille ; cela me paraissait tellement monstrueux que je n’y croyais pas.

 

Alain Sergent,

Un anarchiste de la Belle Epoque

Le Seuil, 1950, p.183-184 :

Un autre cuistot avait assisté à l’immersion du corps de l’anarchiste qui avait commis un attentat, à Paris, contre le shah de Perse, Mouzaffer-el-Dinn. Un gardien s’était écrié, aux applaudissements de ses collègues : « Ça fait une crapule d’anarchiste en moins. » Le cuisinier décida de venger le mort à sa façon, c’est  dire en « faisant bouffer du cadavre à l’Administration ». Du moins c’est le prétexte qu’il avait fourni à Jacob. Lorsque des visiteurs importants venaient aux Îles, on lui donnait à accommoder de la cervelle de bœuf. Si, comme c’était fréquent, il y avait alors un ou plusieurs cadavres, le cuisinier s’arrangeait avec le forçat de service pour s’emparer de leurs cervelles et les servait à table ; le trafic ayant duré plusieurs années, la plupart des personnages importants de l’Administration Pénitentiaire, et le Gouverneur de la Guyane lui-même, s’étaient régalés en mangeant de l’homme.

 

L’Oeuvre

22 mai 1929

Des bagnards plaident pour la réforme du bagne

Les « bagnards » semblent avoir été bien calomniés, ces dernières années. Quoi que l’on ait dit d’eux, il est permis d’affirmer que ce sont des gens de bonne compagnie, s’il faut en juger par ceux que nous avons entendus hier. Le club du Faubourg avait en effet convoqué deux anciens forçats à sa réunion, salle Wagram ; leur arrivée ne provoqua pas l’ombre d’une panique.

L’un, Alexandre Jacob, qui a acheté de 20 ans de travaux forcés le droit de s’intituler « cambrioleur en retraite », a la corpulence avan­tageuse, le teint rose, les cheveux gris et les lunettes, d’un bon fonc­tionnaire. On lui confierait son portefeuille – contre un simple re­çu.

II se proposait de nous apprendre la vérité sur le bagne. Il expli­qua avec aisance – et avec un bel accent de Marseille – que les for­çats sont mal traités. Il s’indigna de les voir passer leur existence inutilement, dans un pays malsain, alors qu’on laisse en liberté, en France – dit-il – des criminels et des malfaiteurs que protègent les lois.

Car il eut l’air, M. Alexandre Jacob, de vouloir démontrer ce pa­radoxe que seuls, les criminels et les malfaiteurs peuvent s’accommo­der de la Société, tandis qu’il n’y a, au bagne, que des honnêtes gens qui n’ont pas réussi…

En résumé, il s’éleva contre le système de la « répression », mé­chant et sans effet.

Un autre ancien bagnard, Mesclon, qui lui n’a « tiré » que 15 ans, et qui, maigre, sec, de profil aquilin, se donne des airs d’anarchiste, monta sur l’estrade et, après avoir gravement serré la main de son « collègue » – à la joie de l’assis­tance – vint plaider à son tour l’inefficacité de la justice répres­sive.

« Ceux qui sont nés dans le ruis­seau, dit-il, sont destinés à peupler les prisons et les bagnes. »

Ce qu’il faudrait, c’est empêcher qu’il naisse des enfants dans le ruisseau – et c’est la tâche de la Société.

Mesclon, forçat érudit, cite Pla­ton : « Nul n’est méchant parce qu’il le veut » ; et il déclare qu’au lieu de garder à Saint-Laurent-du-Maroni des condamnés qui ne ser­vent que de prétexte à l’emploi des fonctionnaires, on ferait mieux de les bien nourrir et bien traiter, en France, dans des institutions où l’on essayerait de les amender, de les régénérer. Ce qui ne serait pas seulement une bonne œuvre, mais, par les bénéfices que rapporterait le « travail forcé » organisé, une bonne affaire.

Vous voyez que les forçats – du moins deux-là – sont de braves gens, et que leur plus cher souci est de protéger nos deniers.

Jean Amoretti

[1] Dieudonné Eugène, La Vie des forçats, réédition Libertalia, 2009, p.62.

[2] Commandant Michel, article « Mes bagnards », dans Confessions,  15 avril 1937.

[3] Sergent Alain, Un anarchiste de la Belle Epoque, Le Seuil, 1950, p.183.

[4] Voir biographie de François Salsou dictionnaire Maitron des anarchistes : http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article171601.

[5] Albert Londres, Au bagne, 1923 : « Quelle magnifique route ! Elle doit traverser toutes les Guyanes. On n’a pas ménagé les cadavres. On y travaille depuis plus de cinquante ans… Elle a vingt-quatre kilomètres ! »

[6] Danan Alexis, L’épée du scandale, Robert Laffont, 1961, p.140.

[7] Dieudonné Eugène, op. cit., p.62.

[8] Dieudonné Eugène, op. cit., p.62 : « Plus de bif steak ni de café en supplément mais la ration comme tout le monde. Les cambusiers ne pouvaient plus rien voler. Les boulangers étaient contraints de livrer du pain cuit et au poids réglementaire ».

[9] Dieudonné Eugène, op. cit., p.63.

[10] Voir Ecrits de Jacob, L’Insomniaque, 2004.

[11] Sergent Alain, op. cit., p.184.

[12] Jacob, Tchou, 1970.

[13] Marius Jacob, l’anarchiste cambrioleur, Séguier, 1993.

[14] Editions Fleury, 1930.

[15] I.I.H.S.A., fonds Eugène et Jeanne Humbert.

[16] Né à Lille le 25 novembre 1889, Maurice Garçon est le fils d’un juriste renommé. Lui-même connaît la notoriété en assurant des plaidoiries dans de nombreux procès à sensation. Il est aussi reconnu tant pour ses ouvrages de droits que pour ses études sur les questions de sorcellerie.

[17] Avec le débat sur le bagne, engendré par l’effet Albert Londres, Maurice Garçon prend ouvertement position contre la suppression de cette institution pénitentiaire tandis que la thèse de Paul Cuche insiste surtout sur les possibilités d’amendement qu’offrirait la prison.

[18] Law Jacob, Dix-huit ans de bagne, réédition La Pigne, 2013, p.46.

[19] Kourou

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