Dix questions à … mon libraire


Mon libraire a bien voulu répondre à nos dix questions. Mon libraire n’est pas anarchiste, loin s’en faut, et on s’en fout. A la librairie Le Neuf de Saint Dié, dans les Vosges, en haut à droite sur la carte, juste en face de la Meurthe qui n’est pas dans un jardin anglais mais presque, ça sent le livre, le vrai, celui qui fleure bon le papier en bois d’arbre. Il suffit alors juste de pousser la porte de mon libraire, de sentir les livres à plein poumon avant d’en prendre plein les yeux … et de faire son choix. On peut aussi se laisser guider par les conseils de mon libraire. Dans la réalité, ils sont plusieurs et chacun des six connait son boulot sur le bout des doigts. Ceux qui tournent les pages. Le Neuf, c’est une institution livresque, un gros pavé culturel dans la marre de l’ignorance et de l’ennui, un lieu qui crée du lien, un espace de vie et de rencontres. Les marmots du cru y font des dessins, bouquinent assis au milieu des rayons ; une guitare balance de temps à autre des airs entraînants et, ce qui ne manque pas de goût, on peut même aussi quand l’occasion se présente y acheter un fameux et divin nectar, rouge ou rosé, qui chante avec l’accent du Sud. J’veux du soleil, je vais chez mon libraire. Je cherche l’honnête cambrioleur, un titre de l’Insomniaque, de Libertalia, de l’ACL … je vais chez mon libraire. Mon libraire, c’est aussi un des maillons vitaux de la chaîne du livre, de tous les livres … ou presque et, à  ce titre, faire jacter mon libraire sur le livre en général, la vente en ligne, le livre anar et politique en particulier nous paraissait ici fort judicieux. Mon libraire s’est mis à parler et il ne mâche pas ses mots.

1) Peux-tu nous présenter la librairie Le Neuf ?

Historiquement, ce sont 9 étudiants dans les années 70 (le 9 avril 1972 très exactement) qui au sortir de leurs études décident d’acheter une boutique pour se retrouver et faire de ce lieu, un commerce atypique, vendre mais aussi être présent dans l’action culturelle et directement issu des années 68, les années utopiques. Dans l’idéal, chacun était en charge d’un rayon (Littérature, Sociologie, Philo, Théologie, jeunesse…) et venait régulièrement conseiller. Avec la distance, la vie de famille, c’est vite devenu impossible à gérer. Le salaire du gérant devait être la moyenne des salaires des 9 actionnaires de départ. Là aussi, très utopique. Mais l’esprit règne encore…pendant les Assemblées générales, les inventaires, le FIG … tout le monde met la main à la pâte. En 40 ans, aucun versement de dividende n’a jamais été distribué, il fallait plutôt mettre la main à la poche. Encore à l’heure actuelle, les bénéfices sont réinvestis. Petit à petit, de 9 à 11 actionnaires ou porteurs de parts, puis 15, 17 et en 2014 : 32. Certains étaient des clients, devenus amis et maintenant à nos côtés.

Aujourd’hui, c’est une petite entreprise de 6 personnes à temps plein dont un contrat d’apprentissage. Un gérant, une assistante en charge de l’administratif et de la comptabilité, des libraires formés dont 3 libraires issus de l’IUT Métiers du livre de Nancy et un Contrat d’Apprentissage en formation à l’INFL à Paris avec pour chacun des responsabilités dans des domaines divers (Françoise en Jeunesse, Céline en littérature, Rémi en SHS et en BD) mais tous à des postes interchangeables. Un CA d’environ 1 million d’€, 218 ème librairie en France d’après le dernier classement Livres Hebdo. Adhérent à l’ALSJ (Association des Librairies Spécialisées Jeunesses) au SLLR (Littérature Religieuse) au SLF (Syndicat de la librairie Française) à LIL (Libraires Indépendants en Lorraine).

C’est aussi un commerce de proximité, un lieu de vie et d’échange. Des animations dont la dernière il y a 8 jours, la représentation de « la Chute » de Camus dans nos locaux. 45 personnes.

Nous sommes à la fois des commerçants et des acteurs de la vie culturelle dans la cité.

2) Qu’est-ce qu’un libraire indépendant ? N’est-ce pas difficile de l’être dans une petite ville de province ?

C’est un libraire indépendant d’un groupe financier ou d’une chaîne et maître de ses choix, dans son assortiment comme dans ses animations. N’est-ce pas difficile de l’être dans une petite ville de province ? Oui et Non. Oui, parce que le pouvoir d’achat dans une petite ville de province est réduit et à St Dié, plus qu’ailleurs. Mais en même temps, les villes moyennes créent du lien, nos clients nous soutiennent… et les notables, je veux dire les professions libérales et les enseignants, enfin certains nous font vivre. On se bat aussi pour obtenir des Marchés publics (Médiathèques, Etablissements scolaires…). On est présent « Hors les Murs » dans les salons, au FIG, aux Imaginales. Et les animations, les rencontres, l’offre diversifiée que nous proposons fait le reste. Enfin, on serre parfois les fesses ! Parce que les échéances sont difficiles à passer. C’est d’abord un métier, libraire, si nous ne nous préoccupions que d’animations, je ne pense pas que le public nous suivrait autant. C’est un métier de contact mais aussi en prise avec l’actualité, il faut en permanence être à l’affût de ce qui se dit, se fait, anticiper les événements. Et lire bien sûr, mais ce n’est pas l’essentiel. C’est Pascal Pia qui disait « je prends plus de plaisir à conseiller un livre qu’à le lire » Mais bon, Jules Renard disait aussi « Un bon mot vaut mieux qu’un mauvais livre. » Et la gestion d’un magasin, c’est aussi gérer en bon père de famille.

3) Tu ne sembles pas porter en grande estime les sites de vente de livres en ligne. Amazon « a tuer » les librairies ? Les liseuses les ont-elles achevées ?

Non, effectivement, on ne fait pas le même métier qu’Amazon. Mais nous-mêmes sommes aussi sur la toile à travers un site mutualisé leslibraires.fr (http://www.leslibraires.fr/) qui regroupe une centaine de libraires en France. On ne peut pas passer à côté de la vente en ligne mais que ce soit bien clair, on privilégie le commerce de proximité. On veut toutefois être visible et montrer à tous qu’on est capable aussi de présenter le fonds de la librairie sur le net. On n’a pas le même souci qu’Amazon ; Amazon, ce sont des milliers de linéaires avec des employés payés au rabais, avec des conditions sociales épouvantables. Leur but est seulement commercial, qui plus est, sans s’acquitter de leurs impôts en France. Lire  à ce propos l’excellent ouvrage de Jean-Baptiste Malet En Amazonie infiltré dans « le meilleur des mondes » (Fayard, 2013, 15€00). Notre site (http://www.librairieleneuf.fr/ ), outre la présentation de notre fonds, permet de présenter nos animations, etc. Après un an de fonctionnement avec les libraires.fr, ça marche plutôt bien. En tout cas, on ne perd pas d’argent. Sur 2013, on doit faire 0,259% du chiffre d’affaire avec nos ventes en ligne. On faisait 0,1% il y a un an. Ce n’est alors qu’un complément de la vente de proximité.

La vente du livre qui passe par le téléchargement et les liseuses est quasiment nulle aujourd’hui. Ça tourne, je crois autour de 2 ou 3 % des ventes globales. Par contre, il ne faut pas se voiler la face. Le phénomène de l’i-pad, du téléchargement ira en progression constante, sans pour autant casser la vente des livres physiques. Il y a un intérêt à lire sur écran pour des documents, des rapports, consulter un dictionnaire, une encyclopédie. L’intérêt réside ainsi dans la rapidité dans son travail comme dans ses loisirs mais, au-delà de ça, je crois qu’il y a bon nombre de personnes comme toi et moi, qui continuent à penser que c’est toujours plus agréable de lire sur du papier, d’avoir un livre d’art entre les mains, de lire des livres aux enfants. Je n’imagine pas une lecture collective sur une tablette !

4) Alexandre Jacob affirmait dans sa déclaration Pourquoi j’ai cambriolé ? en 1905 : le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. Qu’en est-il en 2014 du droit de lire et de l’accès à la culture ? Que penses-tu du téléchargement ?

J’ai une idée très précise là-dessus ; le téléchargement oui mais je suis contre la gratuité d’une manière générale, considérant que toute œuvre, quelle qu’elle soit, une œuvre musicale, une œuvre d’un romancier ou d’un historien, cache un auteur et à ce titre-là cet auteur doit être rémunéré On peut imaginer une rétribution à façon, sous forme de forfait mais, non, je suis contre le principe de gratuité, m’inscrivant forcément à l’opposé de ce que peut dire d’une manière plus générale et sociale un Jacob.

5) Le Neuf organise de nombreuses manifestations comme le salon du livre du Festival International de Géographie, des séances de dédicaces et de rencontre entre des auteurs et leurs lecteurs, des animations pour les plus petits ou encore des dégustations de vins et des concerts … Faut-il créer l’évènement pour exister ?

Oui, indéniablement. Mais on ne crée pas l’événement pour créer l’événement mais parce que cela nous plaît et nous motive, encore une fois crée du lien. Sans artifice. Nos engagements sont notre marque de fabrique …

6) Quels ont été les moments inoubliables de la librairie ? Y-a-t-il des souvenirs de rencontres littéraires ou autres que tu remiserais largement au rayon des souvenirs à oublier ?

Parmi les moments inoubliables, il y a d’abord des rencontres avec des auteurs ET Daniel Pennac en particulier qui dédicacera ses premiers livres au neuf en 1985 à la sortie de sa Série Noire « Au bonheur des ogres » en compagnie de deux de ses compères dont un anarchiste notoire Jean-Bernard Pouy et Patrick Mosconi, alors directeur de collection de sanguine. Une Potée Lorraine et une soirée tellement bien arrosée qu’ils étaient incapables de mettre la clé dans la serrure de l’Hôtel de la gare, Amin Maalouf, d’une humanité incroyable, Yves Berger, qui présida le SDL Amerigo Vespucci pendant 15 ans, Bernard Clavel, Éric Orsenna et Alain Decaux pour le nombre de livres vendus ( plus de 100 à l’époque) Edith Cresson, Roger Hanin, Cabu dans ma 2CV, j’avais à peine 20 ans, plus récent Jack Lang, inoubliable Jack, Les pavés dans la vitrine du neuf les lendemains d’élection (Mes collègues Daniel Cuny, 1er Gérant-Fondateur et Michel Collardé, 2ème gérant, tous deux candidats sous la bannière PSU) Et puis le passage du Neuf, 15 rue d’Alsace (devenu depuis « le vieux neuf » au 5 quai Leclerc en Août 2000. On arrive à la ville ! A ranger aux oubliettes : Je ne vois pas vraiment, peut-être des pigeons dans le magasin, une inondation, le feu dans les poubelles, pas vraiment de quoi faire un foin. Enfin si. Catherine Allégret, incroyablement détestable.

7) Si on trouve de tout à la Foirfouille, le choix de livres proposés par Le Neuf parait impressionnant. Ce choix est-il raisonné ? Y-a-t-il des titres que tu te refuses à présenter et à vendre ?

C’est selon les mois de l’année entre 25000 et 30000 titres. Beaucoup de livres nous arrivent à l’office (les nouveautés) et restent quelques mois. Le fonds de la librairie est constitué des autres titres que ne voulons garder en rayon parce qu’ils constituent des références. Ce peut-être un Bescherelle ou Le Petit Robert mais aussi les ouvrages de Claude Ponti en littérature jeunesse, la collection Poésie Gallimard, Tardi et Baru en BD …les exemples ne manquent pas. C’est un choix parfaitement raisonné et réfléchi qui évolue au fil du temps.

Nous refusons de présenter les titres de certains auteurs, certains essayistes ou personnalités proches de l’extrême droite (Alain Soral. Le Pen, Brigitte Bardot … mais nous ne refusons pas la vente. « Mein Kampf », qui est toujours interdit de vente en Allemagne, est le seul livre que nous commandons pour les profs et étudiants mais que nous refusons de vendre s’il s’agit manifestement d’une demande tendancieuse. On ne l’a jamais en magasin et on s’aperçoit depuis quelques années que nous avons beaucoup de demande de jeunes personnes, plutôt, nervis de l’extrême droite qui veulent s’inspirer de ce texte. Là, on ne commande pas.

8 ) Tu vends l’honnête cambrioleur dans ta boutique et tu soutiens notamment les éditions de La Pigne, association déodatienne. C’est aussi cela être libraire ? Que retires-tu à proposer des ouvrages que l’on ne trouve pas dans la grande et grosse distribution ?

Le soutien aux éditions de la Pigne comme aux éditions l’Insomniaque correspond aussi à l’idée que nous nous faisons de notre métier à savoir découvrir et faire découvrir les publications de qualité. Et ça marche : tous les livres se vendent et pas uniquement parce que l’auteur habite dans Le coin. Soyons francs, nous ne gagnons rien là-dessus mais peu importe. C’est le cœur du métier. A côté de l’ensemble des publications et d’une production éditoriale pléthorique, juste un petit rappel, chaque année c’est entre 70000 et 80000 nouveautés par an, on voit bien qu’il y a un certain nombre de petits éditeurs, d’auteurs de qualité, qui doivent être présents dans les librairies. Si nous, libraires, en respectant l’ensemble de la chaîne du livre, on n’est pas là pour les repérer, et mettre en avant et faire notre travail, personne d’autres ne le fera. Il y a un certain nombre d’ouvrages, y compris dans le domaine régional, qui présente un véritable intérêt et quand l’éditeur considère que c’est à lui de prendre le risque, quand il considère que le bouquin est bon, il le sort. A ce titre là il y a une véritable réflexion d’un éditeur pour une publication raisonnée. Nous on s’inscrit complètement là-dessus au contraire de toutes les publications à compte d’auteur dans le domaine régional et là effectivement, il y a à boire et à manger et sur certains sujets des livres qui ne valent pas le coup de les sortir. Mais le livre régional correspond aussi à une demande, à l’attente d’un public en recherche de son histoire, de ses origines, du patrimoine. Il est alors tout à fait louable et il nous arrive de mettre en avant certains de ces ouvrages. Mais de toute façon, les mauvais livres, ça se vend un temps mais ça ne reste pas.

9) Le genre historique se porte bien, le  polar itou. Le livre politique en général, anarchiste en particulier attire-t-il le chaland ?

De moins en moins, si nous prenons les ventes de livres des hommes politiques hormis les cadors.

Par contre, et c’est réjouissant, le secteur des essais et documents progresse en France (+9% en 2012 alors qu’il diminuait régulièrement depuis 15 ans) et, au Neuf, si nous conservons ces livres en rayon plusieurs mois, si nous en parlons, si nous les conseillons, le public est là.

On ne peut pas dire que les ouvrages sur l’anarchie s’arrachent. D’une manière générale, dès qu’un ouvrage sort sur le sujet, nous prenons ne serait-ce qu’à titre d’information et pour proposer à un de nos clients fervent lecteur. Quelques ventes régulières des titres de références comme Elisée Reclus. A suivre en 2014 un ou deux livres sur l’anarchie dans le secteur jeunesse : « Vive l’anarchie » aux éditions Graine 2 et « Anarchie et Biactol » chez Delcourt.

10) Nous ne cessons dans les colonnes du Jacoblog de mettre en lumière et de réfuter les mécanismes qui font d’Alexandre Jacob l’inspirateur de Maurice Leblanc. Le rapprochement avec Arsène Lupin te semble-t-il viable ?

Maurice Leblanc reste un des pères du roman policier, un peu en sourdine aujourd’hui au regard du grand nombre de concurrents dans le domaine du polar actuel. Mais, je préfère largement le néo-polar, celui des années 70-80 comme Patrick Manchette, Jonquet ou Amila en son temps que l’on redécouvre à l’heure actuelle. Il y a aussi Daeninckx. Alors dans les milieux initiés on peut certes entrevoir un mobile commercial, une imposture dans le rapprochement entre le héros de Leblanc et l’honnête cambrioleur, mais faut-il vraiment aller jusque-là, surtout pour le lecteur de base ? En fait, je n’ai pas vraiment d’idées là-dessus. Je ne connais pas suffisamment le sujet.

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