Une révolte au bagne


Marianne Enckell

Gavroche n°50, mars-avril 1990

UNE RÉVOLTE AU BAGNE

Le récent ouvrage de Michel Pierre, Le Dernier Exil, histoire des bagnes et des forçats (Découvertes Gallimard, 1989) est une compilation large, et lar­gement illustrée, de la mince littérature existant sur les bagnes français. On peut s’étonner de la désorganisation et de l’approximation de la bibliographie (ordre, dates et lieux d’édition fantai­sistes, absence de quelques «clas­siques») et de la chronologie. C’est notamment à partir d’avril 1887, et non de 1888, que les transportés reprennent le chemin de Cayenne, partant de Tou­lon avant de s’embarquer à Saint-Mar­tin-de-Ré.

Hommage soit rendu à Albert Londres pour avoir dénoncé l’infamie de la Guyane. Mais on oublie trop souvent, même en une année de commémora­tions, Joseph Reinach et la Ligue des droits de l’homme. Dans le cadre de la campagne en faveur de Dreyfus, ils pri­rent la défense de cinq anarchistes condamnés injustement à leurs yeux: des « condamnés de droits commun, qui sont, en réalité, des condamnés poli­tiques; qui ont été frappés par la justice, non pour des faits précis, mais en rai­son de leurs opinions : qui sont au bagne et n’y devraient pas être » (Rap­port sur les cas de cinq détenus des Iles du Salut (île Royale) : présenté au Comité de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen par M. Joseph Reinach et adop­té à l’unanimité par le Comité ; Paris : P- V. Stock, éditeur, 1899). On attirait ainsi pour une des premières fois l’attention sur la « guillotine sèche ».

Dans son ouvrage précédent (La terre de la grande punition ; Ramsay, 1982, rééd. 1988), Michel Pierre faisait allusion à la révolte des anarchistes de l’île Saint-Joseph, en 1894, un des rares mouvements de protestation collective dans l’histoire des bagnes de Guyane, qui eut alors un large écho dans la presse. Mais il ne cite pas les riches documents qui existent aux Archives d’outre-mer à Aix-en-Provence (sous-série Colonies H). Leur consulta­tion n’est pas aisée : les dossiers des condamnés ne peuvent être mis à dis­position que 120 à 150 ans après la naissance de ces derniers… La pra­tique des archivistes est heureusement quelque peu plus généreuse.

Depuis novembre 1892, les convois de Guyane débarquèrent aux Iles du Salut plusieurs anarchistes jugés parti­culièrement dangereux : si le climat des Iles est moins mortel que celui du conti­nent, on ne s’en échappe pas. En octobre 1894 éclata à l’île Saint-Joseph une brève révolte, qui fit quatre morts parmi les gardiens et douze parmi les forçats.

Aucun témoin direct n’a raconté ces événements ; Auguste Liard-Courtois, qui les relate dans ses Souvenirs du bagne, est arrivé aux îles juste après ; Clément Duval, le premier anarchiste à être envoyé en Guyane, par le premier convoi de 1887, était à l’Ile Royale voisi­ne. Mais les Archives d’Aix-en-Provence contiennent un gros dossier Intitulé Révolte des anarchistes. Il y aurait là de quoi faire une belle recherche.

Voici le rapport établi par M. Bouchet, commandant des Iles du Salut, au directeur de l’administration pénitentiai­re, en date du 20 novembre 1894. Je l’entrecoupe de quelques compléments et notes biographiques sur les princi­paux acteurs, tirées notamment des registres personnels du bagne.

« Il y a quelques mois les anar­chistes ont tenté un coup d’essai pour juger du nombre de ceux qui, bien que n’étant pas des leurs, les suivraient. Le 2 juillet dernier, 75 condamnés de l’île Saint-Joseph ont refusé de sortir des cases pour se rendre aux chantiers; ils étaient plus nombreux, car un certain nombre, plus prudents, s’étaient fait ins­crire sur le cahier des malades. Là ils s’étaient comptés, ils connaissaient leur force. […] Le surlendemain, on trouve dans un jardin une bouteille contenant un billet à l’adresse du surveillant mili­taire de 1ère classe Raymondeau, chef de camp; on y lit: « Nous avons appris que Paridaën qui a refusé le travail est mis en cellule et qu’on menace de lui supprimer ses vivres. Un de ces jours nous allons vous prouver que nous sau­rons défendre nos droits et nous faire justice nous-mêmes, car nous sommes des hommes… Vive l’anarchie ! » Ce billet avait été dicté par Girier, écrit par Lepiez et déposé par Simon.» […]

Joseph Paridaën, né en 1873, ven­deur de journaux anarchistes, a été condamné à dix ans de travaux forcés en 1892. Après plusieurs condamna­tions par le Tribunal maritime spécial de Cayenne, pour refus de travail, il par­viendra à s’évader en 1904. Anthelme Girier-Lorion, né en 1869, avait été envoyé pour dix ans au bagne en décembre 1890, pour propagande anar­chiste, usurpation de patronyme, résis­tance à agent. « Vingt-deux ou vingt- trois ans, des cheveux châtains, de grands yeux éclairant un visage aux traits réguliers, une attitude froide, hau­taine et réfléchie, l’air d’un jeune snob égaré dans un milieu vulgaire, voilà en quelques traits la silhouette de Girier » telle que la décrit Paul Mimande, qui visita le bagne ces années-là. « Positive­ment, ce garçon possède à un rare degré le don de la parole ; en l’écoutant, je ne savais ce que je devais admirer davantage, ou de son talent naturel et de son accent pénétrant ou de la folie de ses paradoxes et de l’absurde mons­truosité de ses théories. » Léon Lepiez, typographe né en 1870, a écopé de dix ans de travaux forcés en 1892 pour ten­tative d’incendie volontaire, vols, outrages par écrit envers les armées de terre; ce serait un « anarchiste très exal­té ». Charles Achille Simon, dit Biscuit, dit Ravachol II, né le 11 mai 1873, a été condamné à perpétuité en 1892 pour complicité avec Ravachol.

« La mort d’un des leurs, le transpor­té Briens, n° matricule 26474, blessé mortellement le 1er octobre par le sur­veillant militaire Mosca, pousse leur exaspération à son comble et ils déci­dent de mettre leurs projets à exécution dans le plus bref délai. » […]

François Jean Marie Briens avait été condamné aux travaux forcés à perpé­tuité à Troyes, en février 1894. Il était menuisier, membre de l’Union syndicale de l’ameublement qui publiait à Paris, depuis 1890, Le Pot à Colle. Lucien Guérineau parle de lui dans ses souve­nirs (Le Combat syndicaliste, n° 223, 27 août 1937): « Nos vendeurs ne préle­vaient aucun bénéfice et apportaient intégralement le produit de leur recette. Je note en passant le souvenir de Fran­çois Briens, fusillé quelques années plus tard dans une révolte à la Guyane ; un soir en nous donnant sa recette qui était très forte, il s’excusait d’en avoir pris quelques sous pour boire une chopine. Ce bon et probe François ne vivait que pour propager nos convictions liber­taires. »

« Depuis longtemps Girier, qui a tou­jours été l’âme du complot, se faisait remettre le vendredi et le samedi de chaque semaine le linge des autres anarchistes et le faisait blanchir au jar­din par le condamné qui lui avait été adjoint. De cette manière, les anarchistes le dimanche matin n’avaient rien à laver et on les voyait, pendant les deux ou trois heures du lavage, se grouper à l’écart, causer et discuter.

[Journée du 21 octobre.] Dans la 2e case la journée est employée par les anarchistes Thiervoz, Simon, Chevenet, Lebeau, Mattei, Mamert, Mazarguil et Garnier à confectionner des chaussons et des bérets; […] à la 6e case Léauthier, Hincelin et Régnier confectionnent des chaussons. »

De fait, la plupart des hommes nom­més n’ont pas été condamnés pour « faits d’anarchie ». Maxime François Thiervoz, né vers 1860, a été condam­né en 1892 à dix ans de travaux forcés pour complicité par recel de vol qualifié ; déjà avant le départ pour le bagne il s’est révolté en prison, mais n’a pas d’appartenance politique connue. Ber­nard Mamert, né en 1863, a été condamné à perpétuité pour homicide volontaire ; le registre le considère comme un « malfaiteur des plus dange­reux. A simulé la folie. Sans moyens d’existence ». Louis Lebeau, né en 1868, a été condamné en 1893 à 8 ans de travaux forcés pour vol ; soldat, il a eu plusieurs condamnations anté­rieures, est classé comme « libertin et débauché ». Julien Mazarguil, qui a le même âge, est aussi militaire, en Algé­rie ; il a été condamné à mort pour outrages, voies de fait et rébellion, c’est un homme « rebelle à toute discipline ». Enfin Garnier est lui aussi un condamné militaire, et selon son numéro matricule il est au bagne depuis dix ans au moins.

Quant aux anarchistes, outre Simon : Benoît Chevenet avait participé avec Ravachol à un vol de dynamite ; il a été condamné à 12 ans de travaux forcés en juillet 1892. Léon Jules Léauthier, né à Manosque le 5 janvier 1874, a été condamné aux travaux forcés à perpé­tuité pour avoir frappé d’un tranchet le premier bourgeois venu. Auguste Emmanuel Hincelin, né vers 1870, a subi une douzaine de condamnations pour vol, vagabondage, outrage à magistrat, avant d’être envoyé pour huit ans au bagne en 1893.

« Habituellement le service était pris par un seul surveillant : le ‘surveillant-chef Billet prend sur lui de le faire dou­bler et, à 8 heures, les surveillants Cretallaz et Mosca commencent le contre-appel. Les 1e. 3e, 4e, 5e cases, les pri­sons et les 6e et 7e cases sont vues successivement. Lorsque la ronde s’approche de la 2e case, les anar­chistes massés contre la porte s’accrou­pissent pour se dissimuler ; ils crai­gnaient d’être aperçus par les fenêtres. M. Cretallaz qui a les clefs ouvre la ser­rure et se retire un peu en arrière ; le condamné Boubou 25657, contre­maître, tire le verrou. A ce moment la porte est violemment tirée de l’intérieur et les anarchistes se précipitent dehors ; Garnier et Marpaux se jettent sur Bou­bou qui les terrasse et frappe Marpaux d’un violent coup de bâton à la tête. Garnier cherche à enlever le fanal dont le contremaître est porteur ; le fanal est brisé. Boubou crie à M. Cretallaz qui se trouve à 1m50 environ : « éloignez- vous ! » Mais déjà Thiervoz, Simon et un troisième, armés de poignards, se sont élancés sur le surveillant qui après avoir crié « Halte-là ! » fait feu. Cette première balle tue le condamné Garnier. M. Cre­tallaz brûle encore trois cartouches et il tombe percé de coups. On l’entend crier avant de mourir: « Assez ! Assez ! » La voix de Simon répond avec un accent de sauvagerie: « Non ! Non ! » – Simon qui s’est emparé des clefs court ouvrir la porte de la 6e case dans laquelle il crie: « Allons, qu’est-ce que vous foutez là ? Vite, tout le monde dehors ! » Les condamnés Richard 23205 ; Gailland 25707 ; Hincelin 25722 : Lavaivre 25278 ; Boasi 26069 ; Marpaux 26564 ; Léauthier 26548 ; Lepiez 25741 ; Meyrueis 26183 ; Soudet 25348 ; Bérard 23612 ; Régnier 26587 obéissent à cet appel. Richard excite toute la case en criant: « allons ! allons ! Les amis, allons-y, ne nous lais­sons pas assassiner ! »

Pendant ce temps le surveillant mili­taire Mosca se trouve entre la 7e case et la 8e case, est assailli de son côté, bat en retraite en faisant feu sur ses agresseurs. Acculé contre le mur de soutènement, il est saisi à la gorge par Thiervoz et jeté à terre par Mamert qui lui a saisi les deux jambes ; en tombant la face contre le sol, il tire une dernière balle qui effleure la tête de Thiervoz et il est bardé de coups de poignard par Mamert, qui lui a appuyé le coude droit sur le dos, et par d’autres dont je n’ai pu avoir les noms ; son cadavre est jeté dans le ravin.

Aussitôt le double assassinat com­mis, Mamert regagne précipitamment son hamac et il cherche à jeter par la fenêtre le poignard qu’il a à la main; un de ces co-détenus, le condamné Huys, s’y oppose ; il jette alors cette arme dans la baille à déjections.

[Les autres rentrent aussi.] Mattei qui est blessé au bras gauche brandit un poignard et s’étend sur le hamac du condamné Boasi, en fuite. […] Les diffé­rentes phases de ce lugubre événement se passaient presque simultanément. Simon apercevant Mamert se cacher dans sa case pour se soustraire au châ­timent, se précipite à la porte de cette case (la 2e), la ferme en disant d’une voix très forte « que personne ne rentre », puis il se jette contre la grille de la 8e case et appelle le condamné Foret 26120. Simon, qui paraît être celui des révoltés qui a déployé la plus grande énergie, avait les mains ensanglantées ; les barreaux de la grille qu’il avait saisis sont restés tachés de sang. Foret s’était levé à la hâte et après avoir échangé rapidement quelques paroles il avait pris au pied de son hamac un objet qu’il avait passé à Simon. En recevant cet objet Simon dit: « C’est ça que tu me passes » et essaie de forcer la serrure. Il n’a pas le temps d’achever; il entend du bruit et prend la fuite.

C’était le surveillant Dard qui arri­vait. Ce sous-officier a fait preuve d’une rare énergie.» [ Il fait fermer les portes, fait feu, etc. ]

Federico Boasi, né en 1862 à Gênes, marchand d’articles de pêche, était considéré comme « individu très dange­reux, à surveiller » ; il a été envoyé pour 7 ans au bagne en 1893. Edmond Aubin Marpaux, né en 1866, membre actif de la Ligue des Anti-patriotes, a été condamné à perpétuité en 1894 pour avoir blessé un agent – tout comme Clément Duval en 1886 : d’ailleurs, arrê­té, Marpaux prétendra se nommer Duval. Henri-Pierre Meyrueis, né en 1865, a été condamné à perpétuité en 1893 pour assassinat ; c’est un « anar­chiste des plus violents ». Victor Jean Baptiste Foret, ouvrier boulanger né en 1870, a vu sa condamnation à mort de 1893 commuée en perpétuité.

« Il ne s’était pas écoulé dix minutes depuis le commencement de la révolte et les rues du camp étaient désertes. Le silence le plus complet régnait dans les cases et aux prisons. [ On appelle des renforts. ] En attendant l’arrivée du com­mandant [ Billet ] crut devoir procéder à l’appel pour connaître les noms des fugitifs. Il fit ouvrir la porte de la 6e case et donner l’ordre aux condamnés qui s’y trouvaient de sortir. Aussitôt la porte ouverte, le condamné Mattei, son poignard toujours à la main, se précipite au milieu de la case, debout, menaçant et paraissant vouloir s’élancer au dehors. Les surveillants crient aussitôt « tout le monde en dedans des barres ». Mattei seul résiste à cet ordre ; il se tient debout, faisant face, brandissant tou­jours son arme ; quelques-uns de ses co-détenus lui crient inutilement « Mat­tei, rentre, rentre ! » Il ne bouge pas. Enfin plusieurs sommations lui sont faites (une dizaine disent les témoins) et il tombe frappé d’une balle. Les autres condamnés sortent pour l’appel.

[ C’est alors qu’arrivent de l’île Roya­le le commandant Bonafal et le major (médecin militaire) Jourdran ; ils ordon­nent de rentrer dans les cases, de transporter les cadavres à la morgue.]

Pendant la nuit quelques coups de feu furent tirés par les mili­taires de l’Infanterie de marine, en fac­tion sur différents points de l’île.

Le 22 au matin (au petit jour), le condamné Boasi, après avoir été sommé de se rendre, est tué, derrière les prisons, par une sentinelle; il parais­sait venir du plateau et chercher à ren­trer dans une case sans être aperçu.

Vers 6 heures, le surveillant chef Billet fait procéder à un appel général et à une fouille minutieuse. Chaque condamné devait avoir les bras en l’air : les revolvers des deux surveillants tués avalent disparu et on pouvait craindre une nouvelle surprise. Le condamné Pigache, ne voulant pas prendre la position prescrite, malgré les somma­tions qui lui sont faites, est tué sur les rangs par un soldat.

[ L’absence de huit condamnés est constatée. ] Sauf Marpaux, tous étaient tués dans la matinée : Chevenet, dans les roches du plateau ; Simon et Mey­rueis sur un arbre (plateau) ; Thiervoz, dans une des carrières du plateau ; Léauthier, Lebeau et Mazarguil au milieu des roches bordant la côte est de l’île (ces trois derniers sont tombés en criant « vive l’anarchie ! »).

Liard-Courtois relate ainsi cet épiso­de : « La battue était commencée depuis une heure quand les soldats aperçurent Simon dit Biscuit qui s’était juché jusqu’au faîte d’un cocotier.

–               Où veux-tu que je tire ? lui cria l’un d’eux. Dans la tête ou dans le c…?

–               Vive l’anarchie! répondit sim­plement Biscuit.

Et le corps de cet enfant de vingt ans s’abattit sur le sol. Ils s’étaient mis quatre pour le tirer.

Léauthier, Lebault et Masservin furent découverts quelques instants après. Prévenus par le bruit de la fusillade, sous laquelle venait de suc­comber Simon, que tout espoir était vain et sentant toute résistance inutile, ils voulurent mourir en braves. Après s’être embrassés, ils déchirèrent leurs vareuses et présentant aux balles leurs poitrines nues, ils se prient par la main et tombèrent en poussant ce cri qui ren­dait toute leur pensée et résumait les aspirations de toute leur vie: « Vive la liberté ! Vive l’anarchie ! » […] Meyrueis et Kervaux s’étaient réfugiés parmi les rochers dans une sorte de caverne au bord de la mer. Pour les en faire sortir on entassa, à l’entrée, des broussailles et des herbes auxquelles on mit le feu. Aveuglés par la fumée épaisse, ils sorti­rent à demi-asphyxiés et furent tués avant même d’avoir vu le visage de leurs meurtriers. »

« Il ne restait plus dehors que le condamné Marpaux, sur lequel plu­sieurs coups de feu furent tirés dans la soirée. Marpaux a été tué le 23 à 5 h 1/2 du matin par une patrouille sur le plateau. »

Parmi les morts, cinq sont des anar­chistes déclarés. Simon a été tué de cinq balles au moins, selon le rapport d’autopsie du major Edmond Jourdran. Chevenet est mort d’une balle tirée à bout portant dans la nuque. Quant à Mattei, son corps est « absolument cri­blé de balles ».

« Douze des principaux émeutiers ont payé de leur vie le crime affreux du 21 octobre. Mais il reste encore des coupables, pour lesquels le tribunal maritime spécial doit être inexorable. Ce sont les condamnés :

24636 Girier. J’ai exposé plus haut le rôle joué par ce triste personnage. Il a été l’âme du complot, il sera toujours, au bagne, l’âme des complots. C’est la tête qui dirige, mais qui dirige avec lâcheté, faisant engager l’action par les brutes qu’il sait entraîner et sachant se dérober si la situation devient désavan­tageuse. De plus il sait se ménager une porte de sortie. Que fait-il au sujet de la révolte ?

Deux jours avant il entortille (c’est l’expression dont il se sert) Dingo (c’est ainsi qu’il appelle M. Bonafai) et pour bien lui prouver que les complots anar­chistes sont loin de sa pensée il lui écrit une longue lettre dans laquelle, après avoir établi qu’il a toujours été victime d’infâmes calomnies, il propose la créa­tion d’une « culture modèle » dont il serait le gérant. […] Le 20, le commandant lui accorde le long entretien demandé. Girier a dû le convaincre car en se retrouvant au milieu de ses amis il se moque de la naï­veté de M. Bonafai. Le 21, après avoir dirigé les délibéra­tions du matin, on le voit toute la journée énervé et allant à la 2e et à la 6e case causer à voix basse avec les anar­chistes. Le soir au moment de la révol­te il est dehors ; il rentre aux premiers coups de feu et sa première préoccupa­tion est de faire constater par tous les hommes de sa case [ la 4e ] qu’il est présent. Puisque sa conscience était nette, pourquoi cette constatation ? Qu’avait-il à craindre de plus que ceux de ses co-détenus qui n’avaient pas quitté leurs places ? Cette inquiétude qui se manifeste chez lui démontre sa culpabi­lité. […]

26168 Mamert – est tout au moins l’un des assassins du surveillant Mosca, il s’en est vanté auprès de ses co-détenus de la 2e case […] ses dénégations ne sauraient prévaloir.

26120 Foret était du complot, n’a pu sortir de sa case (la 8e) que parce que Simon n’a pas réussi à ouvrir la por­te !…]

25733 Laurent était mêlé à la lutte et a enlevé le bâton du condamné Bergero, contremaître, en outre sa vareuse était tachée de sang.

23205 Richard est sorti de la case en excitant ses co-détenus à la révolte et est rentré ensuite porteur d’un couteau qu’il a jeté par la fenêtre.

25722 Hincelin, 26587 Régnier ont confectionné des chaussures dans la journée du 21 octobre et sont sortis le soir, à l’appel de Simon, pour prendre part à la lutte.

25707 Gailland, 25278 Lavaivre, 25741 Lepiez, 25348 Soudet, 23612 Bérard sont sortis à l’appel de Simon pour prendre part à la lutte.

J’ai l’honneur de vous prier de vou­loir bien demander à M. le chef de la colonie de traduire ces individus devant le Tribunal maritime spécial.

Quant aux condamnés 23044 Fla­mens et 22954 Bonacorsi que M. Bonafai avait cru devoir faire mettre en prévention, je n’ai relevé aucune charge contre eux. Ce sont deux pédérastes qui se trouvaient dehors pour tout autre chose que la révolte. Je proposerais de leur infliger une punition de 60 jours de cellule. »

Arbeit macht frei en GuyaneIl est difficile de savoir pourquoi les autorités pénitentiaires chargent autant Girier-Lorion. « Ce Girier, écrit le gouver­neur de la Guyane au ministère des Colonies le 1er décembre, dont la vani­té criminelle cherche à usurper au bagne un renom d’intellectualité, d’ailleurs facile au milieu de la masse brutale qui l’environne, a été l’âme de la rébellion qui a coûté la vie aux deux braves et malheureux surveillants Mosca et Cretallaz. » Les dépositions en revanche sont quasiment unanimes à affirmer qu’il n’est pas dans les projets d’évasion, qu’il appelle au calme et non à la révolte. Les seules exceptions sem­blent volontaires : Catusse, « bourrique » notoire, déclare que Girier est « le chef des anarchistes de Saint-Joseph »; Thiot dit que c’est « un anarchiste qui m’embête toujours avec ses projets de révolte et autres. C’est le président de la bande. »

Au procès de juin 1895 comparais­sent huit accusés, sans que l’on sache pourquoi certains ont été inculpés plutôt que d’autres. Lepiez, Foret, Hincelin, Bonacorsi, Bérard et Flamens sont acquittés par le Tribunal maritime spé­cial, tandis que Girier et Mamert sont condamnés à mort. Mamert meurt en prison le 11 octobre. En février 1896, la peine de Girier est commuée en cinq ans de réclusion cellulaire. Mais on ne survit pas à ce régime ; Girier meurt le 16 novembre 1898, avant la publication du rapport Reinach qui prend ardem­ment sa défense.

Lepiez est mort au bagne en 1907 ; Foret a été gracié en 1901 et a pu ren­trer en France ; quant à Hincelin, il était encore en relégation en 1921, date de sa dernière condamnation…

Les archives d’Aix-en-Provence contiennent encore nombre de docu­ments qu’il faudra exploiter peu à peu. Une carte précise de l’île Saint-Joseph a été dressée le 21 février 1895 et figu­re dans le dossier H 1852. Les dossiers anthropométriques et photographiques sont quant à eux « incommunicables », ce qui est bien regrettable. L’ouvrage de Michel Pierre est riche en illustrations, malheureusement bien moins datées que celles de l’excellent volume de la collection archives Julliard de 1965 (Cayenne, déportés et bagnards, pré­senté par Michel Devèze).

Mais l’essentiel reste la mémoire des bagnards, et surtout la mémoire des révoltes et des résistances.

Marianne Enckell

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