Les enfants de Cayenne


Article XI ne fait « Pas de chichis, pas de fanfreluches » et donne « des faits bruts… ». C’est en tout cas ce qui est dit dans le billet mis en ligne sur le site web du journal annonçant la sortie en kiosque du numéro de mai – juin 2011. Bien écrit et visuellement plaisant, intéressant surtout, nous avons dévoré les pages d’Article XI avec un plaisir d’autant moins dissimulé que nous y avons trouvé un bien beau papier sur la chanson Cayenne, où mention est faite du jacoblog et des Dix Questions que nous avions posées à Géant Vert (06 mars 2011). L’explication de texte, après avoir analysé les mots de cet hymne anti-sécuritaire et anti-carcéral, finit intelligemment par digresser sur l’enfer du bagne même s’il eut été plus approprié de citer d’autres souvenirs de fagots que ceux du plagiaire et affabulateur Papillon. Les enfants de Cayenne ont la vie dure et ce, malgré toutes les hécatombes qu’on peut leur faire subir.

Les enfants de Cayenne

samedi 1er octobre 2011, par Lémi

Ce billet a été publié dans le numéro 4 de la version papier d’Article11

Cayenne. Le mot seul provoque le frisson. Images de bagnards jetés aux requins, d’îles infernales au large de la Guyane, d’hommes tombant sous les coups de surveillants sadiques… Une abomination carcérale qui tourna à plein régime pendant un siècle – à partir du milieu du XIXe siècle -, suscitant une littérature abondante, ainsi qu’une chanson au refrain mythique, « Cayenne ».

« C’est purement et simplement une suite de mots qui confine à l’orgasme ! Simple et efficace comme un coup de pied dans les noix. […] Un texte qui ne se chante pas mais qui se hurle du fond des tripes. Putain merde ! Le mec, il est à Cayenne, pas au Club Méd ! » Celui qui s’enthousiasme ainsi[1] s’appelle Géant Vert – oui, la classe – et fut un temps le parolier attitré d’un groupe de punk français, Parabellum. Son titre de gloire ? Avoir remis au goût du jour libertaire un classique oublié de la geste anarchiste, « Cayenne », genre de dynamite musicale, cinq couplets ciselés et un refrain imparable, boum : « Mort aux vaches ! / Mort aux condés ! / Viv’ les enfants d’Cayenne ! / À bas ceux d’la sûreté ! »

Dégainée en 1986, la version de Parabellum est lourde et saturée, poisseuse comme le soleil de Guyane tapant sur le dos des bagnards qui concassent la caillasse. Enregistrée bien après la fermeture des lieux, elle constitue pourtant une parfaite porte d’entrée à l’univers du bagne. Sous les tropiques, les fers.

Au commencement était le « Mort aux vaches »

C’est une chanson née sous X – compositeur inconnu – avec date de naissance évasive (1919 ? 1895 ?). On sait qu’elle était chantée par les bagnards en route pour la Guyane dans l’entre-deux-guerres et qu’elle fut longtemps populaire aux puces de Clignancourt[2]. Pour le reste, jusqu’à l’adaptation de Parabellum, le désert. D’aucuns ont tenté de la rattacher à l’œuvre d’Aristide Bruant, l’auteur de « Biribi » et « Nini peau d’chien » ; mais ça ne colle pas, impossible. Seule certitude : la chanson a circulé, s’est modifiée au gré des interprètes, a intégré la culture populaire, celle des apaches et des gamins des faubourgs parisiens. Fleur de pavé.

« Cayenne » conte en terme crus et à la première personne l’histoire d’un mac qui refroidit un bourgeois ayant malmené sa « première femme », une certaine Nina : «  Ell’ aguichait l’client quand mon destin d’bagnard / Vint frapper à sa porte sous forme d’un richard / Il lui cracha dessus, rempli de son dédain, / Lui mit la main au cul et la traita d’putain. » Monsieur maquereau a le sang chaud et une conception de l’honneur bien chevillée au cortex, pas question de laisser couler : «  Je l’étendis raide mort et fus serré sur l’heure ! » Une fois alpagué, la sentence tombe : direction Cayenne[3], cette « guillotine sèche » qui tue juste un peu moins vite que la machine du Dr Guillotin. Il ne lui reste plus qu’à hurler son indignation et à crier vengeance : « Mort aux vaches » !

Si le refrain prête à jubiler, le fond navigue en eaux sombres. Il y a d’abord ce « destin d’bagnard », glaçant déterminisme social ; puis la « mâle » riposte du mac, inévitable – «  Moi qui étais son homme et pas une peau de vache » ; et enfin la conclusion fataliste – «  Jeunesse d’aujourd’hui, ne faites plus les cons / Car pour une simpl’ conn’rie, on vous fout en prison ! » Destin truqué, dés sociaux pipés. Jamais le « richard » grossier ne connaîtra les requins de Cayenne et les malversations des « crabes » – surnom des surveillants au bagne. Jamais l’apache n’aura sa chance. D’où une haine bien sentie de l’autorité et de ses représentants, juges comme condés ; un classique présent aussi bien dans les milieux anarchistes de la Belle (sic) Époque que dans les musiques contestataires (punk, rap, hardcore ricain…) made in temps modernes. Un siècle a beau séparer la réplique bravache Émile Henry au juge l’envoyant à la guillotine en 1894 – «  Mes mains sont couvertes de sang, comme votre robe rouge » – des paroles d’Assassin dans « Je glisse » (1991) – « La justice nique sa mère, le dernier juge que j’ai vu avait plus de vices que le dealer de ma rue » -, le constat est identique. Enfants de Cayenne, enfants de banlieue : même combat.

Œil pour œil

Le destin du narrateur de « Cayenne », qui tue un « richard » et atterrit au bagne, rappelle celui de cet anarchiste parisien qui fit la une des journaux en 1893 pour avoir blessé un bourgeois pioché au hasard dans un restaurant chic. Léon Léauthier, dont la biographie est joliment retracé par Yves Frémion dans Léauthier, l’anarchiste[4], n’a que vingt ans quand il décide de passer à l’acte, jetant son dévolu sur un certain Georgevitch, qui se révélera – les choses sont bien faites – ministre de Serbie. Quelques jours avant de se lancer, il écrivait une lettre à Sébastien Faure[5] : « Le moment a sonné pour moi de montrer qu’un révolutionnaire ne doit être envers ses bourreaux ni un lâche ni un poltron, et c’est pourquoi j’ai pris la ferme résolution de me venger. » En surinant le premier bourgeois venu, Léauthier cherche à inverser la tendance, à faire régner la peur dans le camp adverse. Ce que Ravachol, Emile Henry ou Auguste Vaillant tentent aussi à leur manière dans les années 1890[6] : à l’injustice sociale et à la répression scélérate[7], répondre par la terreur noire. Œil pour œil, bombe pour bagne.

Dans la chanson « Cayenne », la même idée transparaît : à l’oppression de classe, rétorquer par la violence. Sommaire et efficace. Lourd de conséquences, aussi : ceux qui n’acceptent pas la donne sociale (anarchistes comme droits communs) sont définitivement parqués en dehors de la société, déportés loin de tout. Le décret de 1854 instaurant une double peine – une fois relâchés, les bagnards doivent rester en Guyane – en est parfait exemple : il s’agit de laisser l’importun pourrir au soleil jusqu’à disparition complète. Quand cela ne suffit pas, une balle permet de régler le problème : Léauthier est ainsi assassiné par l’administration pénitentiaire suite à un complot imaginaire. Celui-là ne voulait pas plier.

Fenêtre sur bagne

Difficile de résumer en quelques lignes la mécanique du bagne. Albert Londres l’écrivait dans une enquête de 1923 qui contribua à révéler la vérité sur Cayenne et força les autorités à l’humaniser un poil : «  Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable.[…] Elle broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent… » Bouts d’humains avalés par l’administration, recrachés aux requins, écrasés sous le poids de leurs charges, rendus fous par la fièvre. Tableau dantesque qu’Albert Londres n’est pas le seul à dénoncer. Dans La Vie des forçats[8], Eugène Dieudonné, 15 ans de bagne, pointe ainsi l’infini sadisme des crabes : « Les surveillants étaient triés sur le tas. Tous ceux qui étaient suspects d’humanité n’y étaient jamais envoyés. » Le reste est affaire de mort permanente (l’espérance de vie moyenne des déportés est de cinq ans), de plans d’évasion ressassés jusqu’à la folie (alors que 95 % des tentatives échouent[9]) et de violence omniprésente. « Je suis un forçat », autre rengaine chantée par les bagnards de Guyane, trace précisément les contours de l’abjecte déportation : « La fièvre qui les terrasse / La mort qui les menace / Toute la gamme des maux d’ici-bas / Semblent planer sur le corps du forçat. »

Ouverts au milieu du XIXe siècle, les bagnes de Guyane ne disparaîtront qu’à la fin des années 1940[10]. Leur réalité inhumaine a beau être connue depuis que des opposants au coup d’état de Napoléon III (11 000 déportés en 1851) sont revenus de l’enfer, précédant les Communards rescapés, rares ceux qui s’en offusquent. Le prix de la paix sociale… Dans sa préface à La Vie des forçats, Jean-Marc Rouillan décrit Cayenne comme une « abomination carcérale », avant de tracer un parallèle avec la prison contemporaine et ses Quartiers d’Isolement, pointant «  l’éternel discours sécuritaire sous lequel se masque à peine la volonté de l’élimination des rebelles ». Et de citer cette chanson qui, un temps, circula dans les prisons hexagonales : « Le bagne a changé de nom / Il n’a pas disparu / Car il est remplacé / Par une prison immense / Dont le nom est Clairvaux / Ce qui veut dire tombeau


[1] Dans un entretien accordé à l’excellent Atelier de création Libertaire en mars 2011.

[2] C’est là que Géant Vert la découvrit, chantée par un vieux titi parisien, Roland Adenot.

[3] Par cette appellation générique, on désigne ici la multitude de bagnes qui ont fleuri en Guyane, certains sur le continent, d’autres – souvent les pires – sur les îles.

[4] Éditions l’Échappée, 2011.

[5] Militant infatigable, orateur renommé et figure anarchiste de la fin du XIX et du début du XXe siècle, Sébastien Faure fondera notamment les journaux Le Libertaire (1895) et Ce qu’il faut Dire (1916).

[6] Tous trois furent guillotinés. Le premier en 1892 pour plusieurs attentats à la bombe visant des magistrats ou des policiers. Le second en 1894 pour les attentats du café Terminus et du commissariat de la rue des Bons Enfants. Le troisième la même année pour avoir lancée une bombe dans l’enceinte de l’Assemblée nationale.

[7] C’est en 1893 et 1894 que furent votées les Lois Scélérates ; elles transformaient tout militant anarchiste en délinquant à enfermer.

[8] 1930, réédité en 2007 par Libertalia. On lira aussi chez le même éditeur L’Enfer du bagne, de Paul Roussenq, publié en 2009.

[9] Papillon, d’Henri Charrière, raconte ainsi nombre d’évasions plus ou moins rocambolesques, dont celle du narrateur, prenant le large sur un radeau composé de noix de coco.

[10] Exception : certains continueront à accueillir les prisonniers des guerres coloniales (Indochinois, Algériens, etc.).

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